L’existence de Bassima M. Amin a été rythmée par les guerres et l’exil. Une vie entre deux pays voisins, aux destins entrecroisés. « J’ai connu la migration forcée deux fois dans ma vie, une fois enfant et une fois adulte », partage en riant celle qui a fui la guerre civile libanaise [1975-1990], puis la guerre en Syrie en 2012, avant d’y retourner en 2024.
Conteuse née, l’enseignante, travailleuse sociale et activiste raconte son parcours comme un roman. Les chapitres de sa vie s’entremêlent avec les bouleversements historiques de ces cinquante dernières années. Née en 1969 au Liban d’une mère libanaise et d’un père syrien, Bassima a grandi à Beyrouth avant de devoir fuir la guerre en 1976 pour la Syrie. « C’était une guerre horrible. Je n’ai rien emporté de chez moi quand nous sommes partis et il ne restait plus rien après », relate-t-elle depuis un élégant café damascène tout décoré de bleu, comme la robe qu’elle porte.
Ses parents, ses trois sœurs et elle s’installent à Qatan, une ville dans la banlieue de Damas, et la vie reprend son cours. Elle étudie à l’université, se marie, devient professeure de géographie et fonde sa propre école privée. Mais la révolution syrienne de 2011 et les combats successifs bouleversent cette normalité retrouvée. « La guerre a éclaté, j’ai perdu l’école et j’ai quitté la Syrie pour retourner au Liban avec ma fille et mon fils », poursuit-elle calmement, avec un visage doux et souriant.
C’était en 2012. Elle s’installe dans le village de sa mère, à Qob Elias, dans la vallée de la Bekaa. Comme elle, environ 1,5 million de Syriens ont trouvé refuge au Liban. Mais cet accueil s’est fait dans des conditions souvent indécentes et discriminatoires, poussant les réfugiés à dépendre de l’aide humanitaire.
Syrie libre, mais dévastée
Je la rencontre entre deux allers-retours de la Bekaa à Damas, libérée il y a un peu plus d’un an. Le 8 décembre 2024, les islamistes du groupe Hayat Tahrir Al Cham (HTC) ont renversé Bachar Al Assad, le faisant fuir en Russie. « Quand le régime est tombé, je suis venue la même semaine. J’y serais allée à pied s’il le fallait », raconte Bassima.
La chute du dictateur lui a permis, à elle comme aux 6 millions de Syriens éparpillés dans le monde, d'envisager de retrouver leur pays. Environ 780 000 personnes seraient rentrées chez elles depuis un an, selon les données de l’Office international pour la migration (OIM). Un chiffre difficile à estimer tant ces retours ne sont pas linéaires, comme celui de Bassima, qui va et vient entre la Syrie et le Liban. Nombreux sont ceux qui rentrent temporairement pour des visites ou qui temporisent en attendant que le pays se relève.
« Quand le régime est tombé, je suis venue la même semaine. J’y serais allée à pied s’il le fallait »
C’est que la Syrie se réveille d’un régime de terreur : près de 14 années de conflit et 50 de règne du clan Assad. Les traces de la guerre sont encore là, les débris n’ont pas été retirés. Tout le pays est scarifié, des zones rurales aux villes en passant par Damas. La destruction est partout, comme si ces bâtiments avaient été bombardés il y a une semaine. « La Syrie est comme un patient qui vient de quitter les soins intensifs. Elle a besoin de beaucoup de soins pour devenir un environnement qui fonctionne normalement », estime Bassima.
Plus de 40 % des infrastructures ont été détruites, des écoles aux hôpitaux en passant par les systèmes d’eau et d’électricité ; l’État fournit deux à trois heures d’électricité par jour. La situation économique est encore en berne et la reconstruction coûtera plus de 400 milliards de dollars, selon l’ONU.
Héritage révolutionnaire

Face à cette situation, participer à la reconstruction de son pays est une évidence pour Bassima. Héritière des combats de sa « famille de révolutionnaires », elle porte en elle un besoin de se battre pour un monde meilleur.
Elle a grandi entre son oncle mort « en martyr » pour la cause palestinienne et sa mère libanaise, dont la famille est habituée à parler politique et à critiquer la classe dirigeante. « Pour toutes ces raisons, j’espérais une révolution, je voulais que tous les individus soient égaux. Les droits fondamentaux, le droit de vote, tout cela était impossible en Syrie », détaille-t-elle.
Alors quand la Libye et l’Égypte se soulèvent en 2011, Bassima est prête. Elle participe aux soulèvements contre le pouvoir baasiste de la famille Assad, mais ce dernier use d’une répression violente. Contrairement à d’autres pays arabes, la révolution syrienne prend un tournant sanglant. « Nous avons été déçus. Même si les objectifs en valaient la peine, il y a eu trop de sacrifices et nous ne méritions pas une telle épreuve. Un million de personnes sont mortes*, des millions ont été emprisonnés, déplacés et exilés… », déplore Bassima.
Si elle doit fuir son pays en 2012, l’horreur et l’exil n’ont pas eu raison de sa détermination. Car elle n’a pas attendu la révolution syrienne pour chercher à concrétiser ses espoirs. « J’avais déjà pour ambition d’éduquer les futurs Syriens afin de construire un pays meilleur », se remémore-t-elle.
Au Liban, elle multiplie les emplois et activités engagés. Après avoir travaillé avec l’Unicef et Save the Children dans des camps de réfugiés syriens, elle se lance dans le secteur de la santé, d’abord via une ONG spécialisée dans les soins dentaires, puis avec trois cliniques médicales dans la vallée de la Bekaa. « J’ai créé Basmit Amal, d’après mon nom, que j’aime beaucoup, pour les personnes ayant des besoins spéciaux », souligne-t-elle avec une fierté espiègle. Responsable d’une équipe de 32 dentistes, elle raconte que 3 000 opérations étaient réalisées par semaine.
Les femmes, la colonne vertébrale de la reconstruction
Depuis le 8 décembre 2024, la libération de la Syrie est l’opportunité pour elle de réaliser les rêves révolutionnaires réprimés et de façonner le pays « que les Syriennes et les Syriens méritent ». Déterminée à s’investir pour son pays comme elle l’a fait au Liban, elle a vite entamé les démarches pour créer son ONG en Syrie. « Je souhaite mettre en application toute l’expérience que j’ai acquise ces 14 dernières années », explique-t-elle.
Pleine d’idées, elle souhaiterait lancer plusieurs projets, notamment dans l'éducation, pour renouer avec sa passion de l’enseignement. « Mes parents se sont assurés que l’on obtienne, mes trois sœurs et moi, une éducation et cela nous a aidés à survivre. Je n’ai pas de soutien, car je suis divorcée et ma sœur est veuve, donc nous sommes les deux seuls soutiens de nos familles respectives », partage Bassima. Et puis, elle aimerait aussi créer des initiatives humanitaires pour les femmes.
Depuis trois ans, elle soutient l’autonomisation des Syriennes au Liban en leur apprenant à confectionner des produits de beauté et d’hygiène. « Il ne s'agit pas seulement de leur apprendre à fabriquer du savon, mais aussi d'aider les femmes à devenir fortes, indépendantes, autonomes et à prendre conscience de leur valeur. L'idée est de les soutenir personnellement et de leur enseigner un métier », raconte Bassima.
« Les femmes sont la colonne vertébrale de la reconstruction. Elles ne sont pas seulement là pour soulager, mais pour diriger, initier et créer l’avenir. On n’attend pas que le monde décide pour nous la reconstruction. On la vit et on la fait », affirme-t-elle avec une assurance qui reflète la détermination de tout un peuple à façonner la Syrie qu’ils et elles veulent.



























