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Droits des femmes et des filles: en caravane à travers l’Atlas marocain

Franceska Gilardi Franceska Gilardi
22 décembre 2025
Droits des femmes et des filles: en caravane à travers l’Atlas marocain

Depuis une vingtaine d’années, Ytto, une association marocaine, sillonne régulièrement les régions berbères de l’Atlas. Fin octobre, l’embarquement était immédiat pour une trentaine de caravanier.es. Avec pour horizon, l’égalité des femmes et des hommes devant la loi et l’éducation obligatoire pour tous les enfants.

Organisation, régularité, obstination, voilà comment on peut qualifier «la caravane sociale des femmes Dalila Ennadre[1]», la dernière d’une longue lignée de caravanes, surgies du terreau féministe des années 2000. Et si Najat Ikhich, fondatrice, a choisi le nom de Ytto comme emblème de l’association qu’elle a fondée, c’est que cette héroïne berbère du 19è siècle a levé des troupes pour combattre l’occupation française. Cette filiation symbolique contribue à mobiliser les forces vives de sa région, dans le Sud du Maroc.

D’une année à l’autre, le long des routes sinueuses de l’Atlas, au sein des douars (villages) les plus reculés et les plus haut-perchés, chaque caravane dispense conseils et soutiens, et diffuse des questionnaires sociaux qui placent les villageoises en première ligne. Leurs besoins et leurs soucis sont soigneusement repérés et consignés[2]. A chaque caravane, les données recueillies reflètent la dure réalité du développement des régions berbères, longtemps abandonnées par le pouvoir royal. Si les routes se sont améliorées récemment, ce n’est pas le cas des écoles, ni des dispensaires.

« Alors, vous voyez le calvaire que vivent les femmes de la montagne ? » lance en riant une grande femme maigre et vigoureuse. Elle a cinquante ans, en parait vingt de plus. Elle porte le foulard berbère coloré et noué derrière la tête, à l’ancienne, les jeunes filles d’aujourd’hui préférant plutôt le hijab. Elle est venue de sa ferme isolée, ravie de retrouver ses amies et connaissances des fermes environnantes. Elle nous salue en langue amazighe et se met à chanter : un chant ancestral et puissant qui parle d’amour et d’abandon. Toutes le connaissent.

Nous sommes à Agoudim, à plus de 1800 mètres d’altitude. Le temps est au beau fixe. Nous attendons devant le portail de l’école, le temps de trouver la clé et son portier… Cela laisse le temps à d’autres femmes d’arriver, en direct de leurs champs, prévenues par des bandes de gamin.es en vacances. Elles s’assoient comme elles peuvent sur les chaises enfantines, et tout en parlant fabriquent des colliers de perles -un mini-atelier est disposé autour des boîtes apportées par Zohr, venue de Zagora et Karima, de Aït Ourir.

Dans cette salle de classe sous-équipée -quelques tables branlantes et chaises, un tableau noir et basta-, le brouhaha remplit l’espace où se concentrent les invitées d’un jour et les paysannes, accueillantes et accueillies à la fois. Le plateau de thé circule jusque dans les douars les plus pauvres où personne n’oublie les lois de l’hospitalité.

« Pour organiser une caravane comme celles de Ytto, Il faut une année entière de préparation, de repérages, de contacts », explique Najat. Les responsables des associations locales ont tissé des liens avec les villageois.es. En temps de caravane, nouer des contacts avec les autorités locales s’avère essentiel : ici le directeur d’école, là le mokkadem, chef du village désigné par ses pairs, plus ou moins bienveillants…  Malgré la distance qui les sépare, de Aït Ourir, près de Marrakech, à Zagora dans le grand Sud qui s’ouvre sur le désert saharien, en passant par Taroudant, ville touristique à l’instar des deux autres, les chevilles ouvrières de la caravane de Ytto associent peu à peu d’autres femmes courageuses, dures à la tâche et tendres au-dedans, comme elles !

A chaque caravane, les données recueillies reflètent la dure réalité du développement des régions berbères, longtemps abandonnées par le pouvoir royal. Si les routes se sont améliorées récemment, ce n’est pas le cas des écoles, ni des dispensaires.

A commencer par la plantureuse Fatima qui, d’ordinaire, parcourt la ville de Aït Ourir en mobylette rouge pétaradante pour aller secourir quelqu’une, abandonnée par son mari ou violentée par sa famille. Il y a aussi la survoltée Latifa, toujours prête à exploser devant l’indifférence et la misère, elle qui a pris sur ses propres deniers pour faire construire une Maison des femmes accueillante et bien équipée à Tamegroute, au sud de Zagora. Et comment ne pas évoquer l’énergique et douce Karima, qui déploie une activité intense avec des artisanes, en vue d’une coopérative future, à Taroudant ? Aux côtés des femmes et des jeunes-filles, dont Khaoula, 28 ans, la nièce de Najat, toute une bande d’hommes plus ou moins jeunes, frère, mari, ami d’enfance ou d’association partenaire, adolescents… forme l’armature souple et solide de cette caravane bigarrée et joyeuse du 21è. Chacun-chacune a son rôle et son rang, comme dans un orchestre.

Cette fois-ci, ce sont deux mini-bus et des voitures qui durant huit jours ont parcouru la région depuis Tounfite, gros bourg de montagne à la jonction de deux provinces administratives : le Haous et la région de Midelt, lieu de passage obligé entre le Haut Atlas et le Moyen Atlas. Les plus expérimenté.es s’occupent de la logistique, des transports, des repas, cherchent et trouvent sous l’égide de Najat les responsables des villages et des écoles -les mokkadem sont parfois oublieux de leurs obligations, comme recevoir cette compagnie qui pourrait selon eux, semer le trouble !

« Nos maris ne veulent pas qu’on vous parle » a-t-on entendu une fois. Sur la quinzaine de douars visités en une semaine, une fois n’est pas coutume. De moins en moins coutume. La plupart du temps, les repérages ont permis de baliser le terrain ; on retrouve des connaissances, on se salue, les portes s’ouvrent, la banderole de Ytto est déployée, la musique crache ses décibels depuis les énormes baffles transportées par les jeunes, la foule des villageoises ne tarde pas à arriver….  et les jeunes lancent des animations pour les grappes d’enfants qui déboulent, sortant des maisons ou des jardins alentour. Tout ce petit monde chante et danse sous le soleil qui tape dur. Et sous un énorme masque de Minnie, transpirent et s’agitent à tour de rôle Salim, Mohsin, âgés de 15 ans, et Mohamed, 19 ans.

Dans les plis et replis de la haute montagne, certains douars visités manquent de tout ce qui contribue à la vitalité d’une commune : une école bien équipée, un dispensaire médical, une maison des femmes… parfois une route est en train d’être construite, remplaçant la piste, totalement impraticable durant tout l’hiver.

La plupart des femmes ayant atteint la soixantaine sont illettrées : 90%, selon les chiffres de ONU femmes Maroc (voir vidéo ci-dessous). Les inégalités sont criantes dans tous les domaines. Le taux de scolarisation des filles reste très faible, seules 13% d’entre elles atteignent le lycée. Abou vient me parler, Atika qui comprend l’amazigh, me traduit : Abou a 38 ans, elle s’est mariée à 16 ans avec un cousin éloigné. Elle est partie vivre aussitôt dans le douar de son mari comme le veut la coutume. Elle s’occupe de son foyer, de son jardin, d’aller chercher l’eau… Son mari est vieux et malade. Elle est venue rencontrer les caravanières avec le dernier de ses trois enfants. Elle rêve pour ses filles d’une vie meilleure, sans mariage précoce et avec études à la clé.

Rares sont, parmi les jeunes filles rencontrées, celles qui ont eu la chance de poursuivre leurs études. Comme ces deux sœurs, issues d’un petit village haut perché, qui nous attendaient avec impatience et des sourires… L’aînée, Hafida, 22 ans, licence de français en poche, m’explique comment son instituteur a réussi à convaincre ses parents de poursuive ses études : « Une fille n’a pas besoin de faire des études, assurait mon père. Maintenant qu’il est convaincu, ma sœur Rachida, 17 ans, va passer le bac à son tour… Toutes les deux, nous voulons faire quelque chose pour développer notre village où notre mère continue de tisser des tapis ». Avec une vache et quelques poules, la famille survit grâce au salaire du père, maçon à la ville toute la semaine. Mais c’est décidé, elles vont monter leur propre association et s’arrimer au réseau de Ytto !

« Une fille n’a pas besoin de faire des études, assurait mon père. Maintenant qu’il est convaincu, ma sœur Rachida, 17 ans, va passer le bac à son tour… Toutes les deux, nous voulons faire quelque chose pour développer notre village où notre mère continue de tisser des tapis ».

Dans l’Atlas, les activités traditionnelles restent très vivantes, mais qui en profite ? Pas les productrices, tisserandes et autres cueilleuses de safran, d’huile d’olive, d’argan et de sésame. Les bénéfices vont aux commerçants qui sous couvert de « coopératives de femmes » font de l’argent sur leurs dos. Partout ou presque partout, le lignage des hommes est renforcé par l’autorité que leur confèrent les traditions patriarcales. Écornées par les temps modernes et les réseaux sociaux, rigidifiées par les forces conservatrices, elles persistent, autant que le mariage des mineur.es. Combien de caravanes, dans combien de douars, avant que les données rassemblées sur les inégalités de genre aient un impact ? Cependant les graines semées par les caravanières germent, avec patience et obstination. L’an prochain, Ytto retourne dans un autre douar durement touché par le séisme de 2023 où une Maison des femmes doit sortir des décombres …

  1. Dalila Ennadre est une réalisatrice marocaine, connue pour ses documentaires sur la vie quotidienne au Maroc et ses portraits de femmes. Dalila Ennadre est décédée en 2020, alors qu’elle travaillait sur le montage de son dernier film Jean Genet, Notre-Père-des-Fleurs (2021), achevé grâce à un groupe d’ami.es cinéastes.
  2. Le dépouillement et le bilan de l’ensemble des questionnaires individuels remplis dans chaque douar -plus d’une centaine certains jours- n’est pas achevé. Il sera communiqué prochainement à la presse.
Premiers contacts dans un douar de Agoudime, Karima (gilet orange) est très sollicitée. © Franceska Gilardi
Premiers contacts dans un douar de Agoudime, Karima (gilet orange) est très sollicitée. © Franceska Gilardi
Des paysages somptueux mais de tout petits lopins à cultiver pour survivre. © Franceska Gilardi
Des paysages somptueux mais de tout petits lopins à cultiver pour survivre. © Franceska Gilardi
Au centre Najat Ikhich, en compagnie de deux bénévoles, Fatima venue de Casablanca et Ahmed de Tounfit. © Franceska Gilardi
Au centre Najat Ikhich, en compagnie de deux bénévoles, Fatima venue de Casablanca et Ahmed de Tounfit. © Franceska Gilardi
Première installation dans le premier douar de Agoudime. © Franceska Gilardi
Première installation dans le premier douar de Agoudime. © Franceska Gilardi
© Franceska Gilardi
© Franceska Gilardi
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Latifa. © Franceska Gilardi
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Franceska Gilardi

Franceska, Journaliste indépendante, a parcouru son chemin dans la presse écrite, de la mise en page au reportage, de la pige à la direction d’agence, de la petite brève à la grande enquête d’investigation. A participé à la création de titres éphémères ou durables, et à des rédactions qui ne l’étaient pas moins (éphémères ou durables, prestigieuses ou minuscules), dans la presse quotidienne, nationale et régionale. A écrit plusieurs ouvrages sur le développement des actions culturelles.  Aime encore et encore ce drôle de métier, persiste à le faire et à transmettre les bases aux plus jeunes. Constate tous les jours que quand les artistes et les femmes passent à l’action, le monde s’en porte mieux…

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