« Je déteste devoir être forte et indépendante ! affirme Nour Owiss d’une voix sonore et fébrile. J’ai besoin de mes droits, de voir mes amis, de faire la fête, de me marier. Je ne veux pas me battre 24 heures sur 24 ! » À 36 ans, l’avocate, activiste et journaliste vient de revenir en Syrie après 10 ans d’exil et surtout de batailles ininterrompues. D’où son ras-le-bol.
Rencontrer Nour Owiss est un voyage. Entre les multiples émotions qui la traversent depuis toujours. Entre les pays où elle a dû s’exiler. Une vie qu’elle raconte comme une odyssée éreintante en s’excusant de « beaucoup parler ». Tout déborde de vitalité et de rage, tant ses années d’exil ont été mouvementées.
Son récit est rythmé par la voix de l’icône libanaise Faïrouz, qui chante le quotidien de son pays et le son des machines de ce café traditionnel de la vieille ville de Damas. « Je suis née en Arabie Saoudite et nous sommes arrivés en Syrie avec ma famille en 1990. J’ai grandi dans le camp palestinien de Yarmouk », commence-t-elle de but en blanc. Situé en banlieue sud de Damas, Yarmouk était connu pour être le plus grand camp de réfugié.es palestinien.nes du monde. Jusqu’à ce qu’il soit bombardé à partir de 2012, poussant Nour, devenue avocate, et sa famille à fuir. « Nous sommes allés vivre chez mon oncle. Nous vivions à sept dans une seule pièce. J’étais la seule à travailler et à soutenir la famille », continue Nour.
S’en suivent des années de « problèmes et de harcèlements sexuels aux checkpoints », jusqu’à ce qu’elle se retrouve visée par un avis de recherche par les troupes du régime de Bachar Al Assad en raison de son activité et statut. « J’ai décidé d’apprendre l’anglais et d’aller au Liban, je n’avais pas le choix de partir », partage l’avocate avec émotions.
Une vie d’exils
Mais les défis ne se sont pas arrêtés à la frontière pour Nour. Au Liban, elle perd de fait l’autorisation d’exercer en tant qu’avocate et doit faire face aux fortes discriminations envers les réfugié.es palestinien.nes. Elle enchaîne les petits boulots et des contrats dans son domaine, pour défendre les droits humains. Elle travaille notamment sur la loi relative au statut personnel, qui régit par exemple les droits d’héritage ou le fait qu’une Libanaise mariée à un étranger ne puisse donner la nationalité libanaise à ses enfants.
En 2019, la situation empire au Liban avec, entre autres, la crise économique historique qui plonge plus de 78% de la population sous le seuil de pauvreté et dévalue la monnaie de 98% . « Les loyers augmentaient, mais pas les salaires : c’était vraiment dur », partage Nour, qui n’a eu d’autre choix que de quitter le pays pour la Turquie.
« J’ai dû y aller avec un visa touriste et donc sans résidence, je ne pouvais rien faire », se remémore l’avocate. Elle tente alors de trouver une solution pour vivre, en vain. Dix mois plus tard, son périple la mène à Erbil, capitale du Kurdistan irakien, où elle subit encore des discriminations et ne peut louer un appartement faute de contrat de travail. Malgré des conditions de vie précaires, elle devient journaliste et participe à la réalisation d’un podcast sur les zones de conflits avec un réseau de femmes du monde arabe, (Voix des Femmes Sans Frontières) : « cela m’a fait du bien en tant que femme et j’ai pu m’enregistrer comme réfugiée en 2023. »
Un retour en demi-teinte avec une double discrimination
Quand Bachar Al Assad est renversé par le groupe islamiste Hayat Tahrir Al Shams (HTS), elle décide en février 2025 de retourner chez elle en Syrie, surtout afin de revoir sa mère. Mais si Nour est rentrée sans hésitation après des années d’exils, le retour est loin d’être naturel. « J’ai eu un choc avec ma famille, ils sont restés très conservateurs », confie-t-elle. L’avocate a l’impression que la société est devenue plus sectaire, que « les gens parlent des autres comme étant Alaouites, Sunnites, Chrétiens ». « Je ressens un fort écart avec les gens et c’est difficile de s’intégrer. Je me sens isolée », partage l’activiste.
« Je ressens un fort écart avec les gens et c’est difficile de s’intégrer. Je me sens isolée »
De par son identité, Nour subit une double discrimination : « Je me sens inférieure en Syrie, encore aujourd’hui. Premièrement, car je suis une femme et ensuite parce que je suis une réfugiée palestinienne ». Un sentiment couplé d’une peur du nouveau gouvernement, dont les intentions islamistes et autoritaires sont de plus en plus visibles. « Je ne me sens pas en sécurité avec eux, car je suis une femme ouverte d’esprit. J’ai travaillé sur des sujets compliqués ici : les droits LGBT, le mariage civil, etc. », explique-t-elle.
Aujourd’hui, elle explique être déçue concernant l’évolution des droits des femmes en Syrie. En effet, le nouveau gouvernement d’HTS n’a pas abordé ces sujets avec une approche progressiste, mais plutôt conservatrice. La seule femme élue, Aisha al-Dibs, qui est en charge du bureau des affaires féminines, a déclaré que la société civile était responsable « de l’augmentation du taux de divorce » et que la Constitution serait « fondée sur la charia islamique ». Une direction qui reflète aussi le climat social, où, par exemple, un style vestimentaire strict se répand massivement.
« Peut-on choisir de porter le hijab ? Peut-on parler de violence conjugale ? Quand allons-nous parler de justice transitionnelle ou des femmes ? », s’emporte Nour.
La crainte des minorités
Au-delà de l’oubli des droits des femmes, l’avocate déplore aussi l’absence de considération pour les droits humains en général et notamment des minorités. « Je n’ai pas l’impression que l’on ait gagné », souffle-t-elle. Comme elle, d’autres personnes issues des minorités sont inquiètes en Syrie.
C’est que les attaques envers ces communautés se sont multipliées depuis décembre 2024 : une vague de violences contre les populations alaouites a fait plus de 1 300 morts en mars (et se poursuivent régulièrement depuis) et des attaques à Souweida entre les Druzes et les Bédouins ont aussi causé 2 000 morts. Sans oublier l’attentat qui a eu lieu en juin 2025 contre une église en plein cœur de Damas, les bombardements contre les Kurdes qui font rage à Alep ce mois de janvier 2026 ou encore les meurtres et les enlèvements récurrents contre plusieurs minorités.
« J’ai peur, je ne me sens pas en sécurité avec tous ces événements, répète Nour, je dois comprendre ce qu’ils vont faire de nous ». Car après les violences à Souweida auxquels l’État d’Israël a participé en attaquant la ville, elle a supprimé la messagerie Telegram et toutes ses conversations. « C’était comme si Israël avait attaqué mon foyer », explique la Palestinienne. D’autant que le gouvernement d’Ahmad Al Sharaa vient de signer avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, un accord établissant une structure commune pour partager des renseignements, afin d’éviter un quelconque conflit avec Israël.
Rien n’a été annoncé quant au statut et à la place des Palestinien.nes en Syrie. S’ils possèdent les mêmes droits civils (éducation, voyage, etc.), ils n’ont pas de droits politiques, gardent leur nationalité palestinienne et n’ont pas le droit de posséder de terres. « Si je ne peux pas faire tout cela, ce n’est pas mon gouvernement », affirme Nour.
En juillet 2025, le gouvernement a discrètement changé le statut des Palestinien.nes en modifiant les documents officiels. Ils sont désormais considérés comme « résidents palestiniens » et non plus comme « Palestiniens syriens », un changement qui nie l’appartenance nationale et géographique et menace le statut juridique unique (octroyé après la Nakba en 1948).
Pour Nour, la crainte est bien réelle et elle se demande pourquoi il n’y a pas plus de contestations. « Nous sommes partis parce que nous n’étions pas égaux, alors pourquoi rentrer, pour de nouveau ne pas être égaux ? », questionne-t-elle. De son côté, elle compte bien se battre pour ses droits en tant que femme et palestinienne.



























