Dans son dernier ouvrage, Un si gros ventre (2023), la philosophe et chercheuse en sciences politiques française, Camille Froidevaux-Metterie, remarque que « dès lors qu'une femme est enceinte, son corps est comme un bien commun ». Cette observation révèle une réalité troublante : le corps des femmes enceintes devient un territoire sur lequel médecins, institutions, proches et même inconnu.e.s s'octroient un droit de regard et d'ingérence durant toutes les étapes de la grossesse. Ces injonctions existent depuis la nuit des temps, car l’identité féminine a toujours été liée à la maternité, preuve en est ; l’étymologie du mot « femme » provient du latin femina, « celle qui enfante, qui donne la vie ».
Des jugements permanents sur le corps des femmes enceintes
Parmi ces multiples injonctions, celles concernant le corps et l'apparence physique occupent une place prépondérante et révèlent comment le corps enceinte devient un objet de surveillance collective. En France, peser une femme enceinte est une pratique relativement récente puisqu'avant les années 50, on ne mesurait que leur ventre. Actuellement, cette attention portée au poids est très normée et elle s'observe dans toutes les classes sociales. Les professionnels de santé conseilleraient «une prise de poids d'environ 12 kg (entre 9 et 15 kg)» pour « favoriser une grossesse et un accouchement sans complications de même qu’un retour plus aisé au poids antérieur ».
Lors des consultations médicales, les femmes sont systématiquement pesées. « Pour ma deuxième grossesse, j'avais pris plus de poids que lors de la première, confie Julie, une française de 48 ans. Je culpabilisais et ne cessais de consulter les applications de grossesse pour vérifier la prise de poids idéale à chaque mois ». Cette évaluation constante soumet les femmes à un jugement permanent sur leur corps. « Et finalement, on en vient à se demander : est-ce que je suis une bonne femme enceinte, ou pas ? » montre Laurence Haurat, psychologue et nutritionniste dans son ouvrage Et si vous trouviez enfin votre poids idéal ? (2020). Chaque corps et chaque grossesse sont différents, impliquant nécessairement des variations dans la prise de poids. Ces pressions ne proviennent pas uniquement du corps médical ou des institutions. Les commentaires des proches ou même d'inconnus – « oh, mais tu es énorme ! » – renforcent le sentiment de ne pas correspondre aux normes établies.
Le corps des femmes enceintes devient un territoire sur lequel médecins, institutions, proches et même inconnu.e.s s'octroient un droit de regard et d'ingérence durant toutes les étapes de la grossesse.
Au Maroc, dans de nombreux milieux sociaux, la prise de poids pendant la grossesse semble faire l’objet d’une perception différente de celle observée en France. « Lorsque je me baladais au douar, raconte Safia, 45 ans, franco-marocaine, on me disait souvent : "tu dois te nourrir pour deux" ». Cette recommandation, la dizaine de femmes interviewées dans le cadre de cet article l'ont également entendue. Bien que les canons de beauté aient évolué au cours de la dernière décennie, une femme souhaitant être perçue comme belle doit encore entretenir des formes généreuses, associées à un symbole de vitalité et de capacité à accomplir des tâches physiques. Cette valorisation de l’embonpoint au Maroc, n’exclut pas l’existence d’injonctions, mais elle traduit une autre manière de les formuler, parfois moins centrée sur le contrôle strict du poids comme c’est fréquemment le cas en France.
Les injonctions concernent également la pratique du sport. La grossesse est encore souvent perçue dans l'imaginaire collectif comme un moment où la femme doit « se ménager » en évitant tout stress ou activité physique trop intense. Cette perception entre en contradiction directe avec les recommandations de santé publique. En effet, les femmes sont encouragées à pratiquer une activité physique, comme le souligne la sage-femme Anna Roy, sur le plateau de l'émission la Maison des Maternelles, diffusée sur la chaîne française France 5: « Faire du sport enceinte améliore les indicateurs périnataux, comme la réduction du risque de prééclampsie, le contrôle de la prise de poids, la prévention du diabète gestationnel. » Et pourtant, de nombreuses peurs fondées sur des idées reçues persistent : l'idée que l'effort physique pourrait nuire au foetus, provoquer des contractions, voire entraîner une fausse couche. Ce paradoxe génère de l'anxiété et pousse certaines femmes à s'abstenir totalement d'activité physique, par crainte de mal faire.
Les femmes enceintes naviguent entre contrôle, culpabilisation et dépossession […] le système de santé participe souvent à leur infantilisation, oubliant que derrière chaque grossesse, il y a un corps, une histoire et un droit fondamental au consentement et à la liberté de choix.
La liberté de choix des femmes à l'épreuve de la surmédicalisation
La grossesse est, dès les premiers mois et jusqu'à l'accouchement, encadrée par un protocole médical rigoureux : échographies multiples, examens fréquents, suivis standardisés. À partir de 38 ans, par exemple, on recommande vivement aux femmes de réaliser un test nommé DPNI (diagnostic prénatal non invasif) pour détecter le risque d'anomalies chromosomiques chez l'enfant à naître. Les résultats de ce test prennent plusieurs jours, voire plus d'une semaine, à être connus – période d'attente particulièrement anxiogène pour les femmes à qui, paradoxalement, le corps médical conseille de "ne pas trop stresser". Cette contradiction illustre parfaitement l'ambivalence du discours médical qui, tout en insistant sur la liberté de choix du suivi de la future mère, l'inscrit dans un cadre extrêmement balisé. S'écarter des recommandations peut entraîner des remarques ou des jugements négatifs, toujours justifiés par le même impératif : prévenir les risques pour le foetus et la personne enceinte. Ainsi, le système de santé, censé accompagner les femmes, produit aussi des formes de violence symbolique : infantilisation, jugements, standardisation des protocoles d'accouchement.
Des accouchements par césarienne systématique
Au Maroc, cette surmédicalisation prend une forme particulièrement visible avec l'explosion des accouchements par césarienne depuis une quinzaine d'années. Selon la Caisse nationale des organismes de prévoyance sociale (CNOPS), leur taux est passé de 35% en 2006 à 61% en 2017, hausse survenue après l'augmentation du tarif national de référence (TNR), passé de 6 000 à 8 000 dirhams (entre 570 et 760 euros). Cette augmentation du TNR a entraîné une hausse des remboursements de certains actes médicaux et notamment des accouchements par césarienne. Le secteur privé, qui concentre 90% des accouchements, enregistre un taux de césariennes nettement plus élevé: 66% contre seulement 25% dans le secteur public. Bien que ces chiffres n'aient pas été réactualisés depuis 2017, Laetitia, une sage-femme libérale, affirme que la tendance à la hausse se poursuit, bien que ces interventions soient majoritairement non justifiées par des considérations médicales : « Les cliniques privées privilégient la césarienne pour des raisons essentiellement économiques et logistiques c'est à dire libérer rapidement les chambres et augmenter le nombre d'accouchements pris en charge ». Imane, une gynécologue marocaine abonde: “Une césarienne c'est simple pour un praticien c'est simple, ce n'est que vingt minutes d'intervention et c'est très encadré.”
Dans ce moment de grande vulnérabilité qu'est l'accouchement, les parturientes suivent le plus souvent les consignes de leur médecin. « Je voulais accoucher par voie basse et il n'y avait pas de contre-indications médicales, mais au moment de l'accouchement, le gynécologue m'a dit que si je n'accouchais pas par césarienne, je devais signer un papier qui le dédouanerait en cas de problème », partage Valérie, 50 ans, une française qui vit depuis 20 ans au Maroc. Cette situation s'explique en partie par la formation des professionnels de santé dans un climat de peur : crainte de la faute ou encore du procès. Cette angoisse du corps médical se répercute sur les femmes enceintes à travers des pratiques parfois mal expliquées ou réalisées sans véritable consentement éclairé. Les parturientes peuvent alors se sentir dépossédées de leur corps, comme en témoigne Pascale, 40 ans, une autre expatriée française au Maroc : « J'avais le sentiment de subir une autorité médicale qui avait décidé ce qui était le mieux pour moi. »
En définitive, l’expérience de la grossesse révèle un paradoxe fondamental de nos sociétés contemporaines : alors même que nous disposons de connaissances médicales avancées pour protéger la santé maternelle et infantile, nous semblons avoir perdu la capacité à respecter l’autonomie des femmes. Depuis toujours, elles accouchent et détiennent un savoir corporel profondément ancré. Pourtant, ce savoir est fréquemment ignoré ou minimisé dans les espaces médicaux contemporains, où prédomine une approche technicisée et hiérarchisée de la naissance. Enserrées dans un faisceau d'injonctions médicales, sociales et culturelles, les femmes enceintes naviguent entre contrôle, culpabilisation et dépossession. Sous couvert de protection, le système de santé participe souvent à leur infantilisation, oubliant que derrière chaque grossesse, il y a un corps, une histoire et un droit fondamental au consentement et à la liberté de choix.


























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