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Discrimination capillaire et identités esthétiques

Le combat pour faire accepter les cheveux crépus, ou frisés, a été entamé depuis des décennies par les afro américains avec des icônes en coupe afro comme la militante des droits civiques et philosophe Angela Davis ou les dreadlocks de l’écrivaine Toni Morrison.

Ghania Khelifi Ghania Khelifi
17 octobre 2024
dans Reportages, Explorations
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En septembre de cette année les magazines féminins s’extasiaient que  la journaliste et femme politique française Audrey Pulvar ait « assumé sa texture de cheveux naturelle » au Festival du cinéma américain, comme l’écrit Madame Figaro du  16/09/2024. Un événement donc et un acte de courage quand une femme noire décide de ne plus cacher la texture naturelle de ses cheveux.

Autre coming out capillaire très médiatisé : celui de Michelle Obama arrivée à la dernière convention des démocrates américains avec ses cheveux au naturel. L’ancienne première dame des Etats-Unis a confié aux médias qu’elle a dû arborer une coiffure lisse durant les deux mandats de son mari à la Maison Blanche. Le combat pour faire accepter les cheveux crépus, ou frisés, a été entamé depuis des décennies par les afro américains avec des icônes en coupe afro comme la militante des droits civiques et philosophe Angela Davis ou les dreadlocks de l’écrivaine Toni Morrison.

Le mouvement nappy - contraction de natural et happy, mot signifiant également crépu en anglais -, lancé aux USA dans les années 2000 puis en Europe et en Afrique, a remis en cause ces normes de beauté occidentale disqualifiant l’identité physique des non blancs.

Le mouvement qui s’inscrit aussi dans les luttes féministes et anti racistes tend à redonner aux femmes racisées l’envie de se réapproprier leur beauté naturelle et de se sentir légitimes avec des cheveux crépus ou frisés. Poussées par cette revendication plus d’une trentaine d’Etats  américains ont réussi à adopter des lois contre cette discrimination capillaire mais les textes n’ont pu être hissés au niveau fédéral en raison de l’opposition du bloc conservateur.

La Discrimination capillaire : une discrimination comme les autres

En France, les réseaux sociaux regorgent de témoignages de personnes, dont des enfants ont été discriminé.e.s à l’embauche, moqué.e.s à l’école, humilié.e.s dans leur quotidien en raison d’une chevelure considérée comme négligée, sale ou inappropriée dans les espaces publics. Le cheveu lisse reste la condition pour paraitre sérieux, compétent et intégré comme il est souvent entendu en France.

Le défenseur français des droits révèle dans un rapport*, publié en décembre 2021, que 10% des personnes sondées déclarent avoir fait l’objet de propos déplacées sur leur apparence physique lors d’un entretien d’embauche.

Il est à craindre qu’il faudra bien plus que l’alerte de médecins ou la loi contre la discrimination capillaire pour libérer les cheveux frisés ou crépus de leur carcan de préjugés racistes et sexistes.

En mars 2023, l’assemblée nationale française a intégré dans la loi sur la discrimination capillaire dans la liste des motifs discriminatoires après l’affaire du «steward aux tresses africaines» en procès pendant dix ans contre son employeur : la compagnie Air France. Désormais le Code du travail prévoit qu’aucune distinction ne pourra être fondée sur « la coupe, la couleur, la longueur ou la texture des cheveux ». Nombreux ont été les médias et les politiques de droite qui avaient raillé cette loi la jugeant anecdotique, oubliant ainsi que le cheveu rebelle reste rare dans leurs propres milieux socio-professionnels.

Quelques tresses africaines, quelques boucles - pas les boucles blondes, bien sûr ! - sur les plateaux de télévision ou dans les publicités, et les bonnes consciences sont sauves.

Lisser ses différences pour s’intégrer. « Les cheveux lisses c’est plus classe »

Les femmes non blanches ont développé de nombreux stratagèmes contre la discrimination capillaire, gommant cette partie de leur identité afin de contourner les stéréotypes et préjugés racistes et sexistes. Le lissage, le tissage, les tresses, la perruque : autant de méthodes parfois au détriment de la santé font la guerre aux chevelures rebelles et volumineuses.

Le long processus d’effacement de l’identité esthétique, mis en place par le colonialisme et l’esclavage, poursuit à nos jours son oeuvre de dépréciation de l’identité esthétique de leurs anciennes victimes. Frantz Fanon décrivait dans Peau noire masques blancs (1952) : « les processus d’identification par lesquels les jeunes antillais déculturés par l’esclavage finissent par adopter la culture et l’esthétique des Blancs ».

L’intériorisation des normes des canons de beauté édictée par l’ancien maître blanc n’est pas propre aux afro américains. En Afrique subsaharienne et au Maghreb, l’option du cheveu lisse, parfois blond, est largement répandue. En Algérie, il y a quelques années, des jeunes féministes avaient tenté de promouvoir le cheveu frisé par le slogan « kechrouda ». Ce terme du langage populaire comporte, dans ses replis, des connotations de mépris pour une allure peu soignée, sans potentiel de séduction et donc sans beaucoup de chances sur le marché matrimonial.

Dans les contes, l’ogresse a toujours une tignasse « kechrouda » et la princesse des longs cheveux lisses « comme de la soie ». Le lissage brésilien, japonais et autre traitement au Botox est devenu l’activité principale et la plus lucrative des salons de coiffure algériens. Nous avons rencontré à Alger Fazou, une jeune femme, qui après des études universitaires a préféré ouvrir son propre salon de coiffure à Baba Hassan, un quartier résidentiel périphérique de la capitale.

Fazou rejette la dimension traumatique du colonialisme et du racisme dans le choix du cheveu lisse. Elle nous explique que les femmes de toutes les catégories socio-professionnelles, et de plus en plus d’hommes, veulent une chevelure de sirène, parce que «c’est plus pratique à entretenir, plus classe. Et de toutes façons ça n’a rien à voir avec le complexe du colonisé puisque nos grand-mères utilisaient le kardoun pour avoir une belle chevelure bien lisse ».

Le Kardoun est un long ruban rouge et orange que les femmes enroulaient autour  de leurs cheveux pour les discipliner. Mais l’argument le plus récurrent reste le droit des personnes à disposer librement de leur corps. On ne peut s’empêcher pourtant de penser que le prétexte de liberté de choix est souvent convoqué par de nombreux promoteurs des interdits religieux, politiques et culturels pour dominer le corps des femmes.

Pour échapper aux moqueries, au mépris et surtout à la discrimination, les femmes non blanches mettent leur santé en danger en défrisant et lissant leurs cheveux à coups de produits toxiques. Des chercheur.e.s francais.e.s ont lancé une alerte, dans une publication du 21 mars 2024 dans le « New England Journal of Médecine », concernant la dangerosité de certaines substances dans les produits de lissage pour les utilisatrices.

Il est à craindre qu’il faudra bien plus que l’alerte de médecins ou la loi contre la discrimination capillaire pour libérer les cheveux frisés ou crépus de leur carcan de préjugés racistes et sexistes.

*La perception des discriminations à l’emploi, étude consacrée à la jeunesse. Decembre 2021. defenseurdesdroits.fr

Cette enquête a été réalisée grâce au soutien de l’AGEE - Alliance pour l'Égalité de Genre en Europe.

Ghania Khelifi

Ghania Khelifi

Ancienne directrice de rédaction du quotidien algérien Liberté, journaliste politique, diplômée de La Sorbonne, Ghania Khelifi est également chargée de mission égalité Hommes-Femmes en France où elle vit. Titulaire d’un DESS sur l’œuvre et le parcours de Kateb Yacine, elle a signé la première rétrospective lui étant consacré à Alger en 1991, « Kateb Yacine, poèmes et éclats », au tout début de la décennie noire. Spécialiste de la société algérienne, elle collabore régulièrement à Babelmed.net depuis sa création.

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