« J’ai été informée du drame par un mail envoyé par une voisine de la victime. J’ai ensuite été mise en contact avec la meilleure amie d’Asma. C’est à partir de là que j’ai pu cerner le contexte », raconte Lyna, la créatrice de la plateforme citoyenne de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants Tomorrow is a Better Day (TBD). Cette militante algérienne a contribué de manière déterminante à diffuser largement sur les réseaux sociaux le féminicide de Asma Oumaïma Moumena par son père le 27 janvier 2026, dans la wilaya de Chlef en Algérie. Elle fait partie des nombreuses activistes qui, touchées par l'horreur des faits, se sont mobilisées pour que ce féminicide ne reste pas dans l'ombre et qu'il soit reconnu comme tel en l’absence d’une réaction adéquate des autorités. D’autant plus que les principaux médias invisibilisent le caractère sexiste du crime.
La jeune fille de 15 ans vivait depuis des années dans une maison marquée par une violence extrême. Son père, décrit par le voisinage comme « autoritaire », « islamiste radicalisé » et « violent », imposait un régime de terreur permanente à toute la famille : interdiction de posséder un téléphone, pas de télévision, isolement, séquestration, tortures, coups, humiliations. La mère et tous les enfants subissaient des violences quotidiennes. Le frère aîné, âgé de 19 ans, a fui en rejoignant l’armée après avoir été violemment battu pour son échec au baccalauréat.
Des signaux d’alarme ignorés
Mais cette violence n’était ni uniforme ni indifférenciée, elle se concentrait de manière obsessionnelle sur Asma. « C’est pour cela que je tiens à qualifier ce crime de féminicide, il est intimement lié à son genre. Sa meilleure amie m’a raconté que la violence a décuplé à partir du moment où Asma a eu ses premières menstruations. Elle était alors perçue comme “femme”, donc comme une source potentielle de “honte” », témoigne Lyna. À ses proches, à sa famille élargie, Asma répétait une phrase glaçante : « Je le sais, un jour mon père va me tuer. » Personne n’a agi pour la protéger. Ni la famille, ni les institutions.
D’après les témoignages recueillis par Lyna, auprès de la voisine de la famille et de la meilleure amie d’Asma, le jour du drame, l’adolescente s’est rendue au lycée dans un état de détresse extrême. Sa meilleure amie rapporte qu’Asma a été torturée le matin même par son père à l’aide d’une cuillère chauffée à blanc.
Ses camarades ont également constaté sur son corps des traces d’automutilation, manifestations d’une pression psychologique devenue insoutenable. Selon ces mêmes témoignages, Asma a confié être prête à mettre fin à ses jours, affirmant qu’elle ne pouvait plus continuer à vivre dans de telles conditions.
Une faillite institutionnelle fatale
Les éléments rapportés par Lyna décrivent une succession d’actions impliquant une pluralité d’acteurs qui n’ont pourtant pas empêché l’escalade vers l’irréparable.
À ses proches, à sa famille élargie, Asma répétait une phrase glaçante : « Je le sais, un jour mon père va me tuer. » Personne n’a agi pour la protéger. Ni la famille, ni les institutions.
« D’après ce que m’ont raconté ses amies, elles ont alerté le personnel du lycée. La psychologue scolaire a été sollicitée et la gendarmerie contactée. Le père a été convoqué à l’établissement. C’est en voyant son père arriver dans l’enceinte de l’établissement qu’Asma, prise de panique, a tenté de s’ouvrir les veines à l’aide d’une lame, témoigne la créatrice de TDB. Les secours ont été appelés et Asma transférée à l’hôpital, tandis que le père a été conduit au commissariat. Il a toutefois été relâché après avoir signé un engagement écrit promettant de ne pas faire de mal à sa fille. »
Aucune mesure de mise à l’abri, de protection immédiate ou de signalement effectif n’aurait été mise en place. Asma est rentrée chez elle, avec son assassin.
À la maison, le père s’enferme avec sa fille. Il l’attache. Il la bat. La mère tente d’intervenir. Il la menace de mort. La porte est verrouillée. « Je pensais qu’il allait la corriger comme d’habitude. Puis je l’ai entendue crier : “Maman, la fourche !” », témoigne la mère interviewée par une chaîne de télévision locale. Quand les voisins arrivent, il est trop tard. Asma a été battue à mort à l’aide d’une fourche agricole.
« Sur place, nous n’avons pas pu confirmer avec certitude l’enchaînement exact des faits ni l’intervention effective de la gendarmerie. La famille était sous le choc, il était difficile de poser des questions. Mais ce qui est certain, c’est que ce féminicide/infanticide met à nu l’ensemble des dysfonctionnements systémiques et institutionnels. Les lois existent mais leur application est gravement défaillante. », soulignent les représentantes de différents collectifs féministes qui se sont déplacées sur le lieu du drame depuis Alger*.
Le crime assumé par le père
Lors de son audition il y a quelques jours, selon plusieurs témoignages concordants, le père n’a exprimé aucun regret.
Il a déclaré avoir appliqué « el qassas » (la loi du talion), estimant que sa fille avait commis un péché en s’automutilant et en désobéissant à son père, que c’était une « Taghya » (une transgresseuse). Il a affirmé ne pas être opposé à ce que la peine de mort lui soit appliqué, sourire aux lèvres, convaincu d’avoir « fait ce qu’il avait à faire ».
Ces propos s’inscrivent dans une logique de violences extrêmes, déjà à l’œuvre par le passé.
Un an avant le meurtre, le père avait été incarcéré six mois pour des faits de torture sur Asma : il lui avait arraché des ongles et des bouts de chair à l’aide d’une pince parce qu’elle avait mis du vernis.
D’autres témoignages font état de violences graves dans la région, parfois au sein de cette même famille. Le frère de l’assassin a tué sa femme l’année dernière. « Cela révèle un climat de banalisation de la violence, renforcé par l’impunité, le recours systématique à la médiation et la sacralisation de la famille même lorsqu’elle devient un lieu de torture », insistent les militantes.
Honorer la mémoire d’Asma
Le féminicide d’Asma a déclenché une mobilisation nationale des collectifs féministes en Algérie, qui s’emploient actuellement à coordonner plusieurs actions concrètes pour soutenir la famille et prévenir de futures tragédies.
« Agir pour que ce drame ne se reproduise plus est peut-être la seule fidélité possible à la mémoire d’Asma, s’accordent à dire les militantes. Nous devons écouter, protéger, et transformer cette tragédie en un changement concret et durable. »
La famille est incapable de retourner vivre dans la maison où Asma a été assassinée et où se sont déroulées des actes de tortures pendant des années. Pour le moment, aucune solution de relogement n’a été proposée par les autorités locales. Le maire de la commune s’est contenté d’assister à l’enterrement.
Après concertation, les collectifs féministes de tout le territoire national ont établi les priorités pour une action conjointe, telles qu’une prise en charge psychologique urgente de la mère et des enfants, avec un accompagnement sur le long terme, un relogement temporaire sécurisé de la famille, un suivi judiciaire rigoureux du dossier d’Asma, afin de garantir que toutes les responsabilités soient pleinement établies et que les procédures soient transparentes. Elles appellent également à la coordination d’actions publiques et campagnes nationales, pour dénoncer les violences, lutter contre la banalisation des féminicides et plaider pour des réformes légales visant à mieux protéger les victimes.

























