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Consuelo Catalá: « L’avortement est une insoumission absolue au mandat prioritaire de la société patriarcale »

Gabriela Martínez Gabriela Martínez
2 janvier 2026
Consuelo Catalá: « L’avortement est une insoumission absolue au mandat prioritaire de la société patriarcale »

La militante féministe Consuelo Catalá, figure de la lutte pour l’avortement en Espagne, revient pour Medfeminiswiya sur ses années de militantisme dans le mouvement étudiant et sur ses débuts dans la défense du droit à l’interruption volontaire de la grossesse. Née en 1954 à Alicante, elle a concilié ses études à Valencia avec son engagement antifranquiste. Interview.

Consuelo Catalá et Carmen Alborch, écrivaine et ancienne ministre de Culture, lors des journées féministes de Grenade en 1979

Vous avez commencé à militer dans un groupe trotskiste. Comment s’est opérée votre transition vers le féminisme ?

En réalité, on combinait les deux. C’est-à-dire, dans la lutte contre la dictature [NDLR: l’Espagne a connu une longue période de dictature au XX siècle, le général Francisco Franco prend le pouvoir en 1939 suite à une guerre civile et le conserve jusqu’en 1975] , il était habituel de débuter les activités militantes dans des partis politiques, surtout à la faculté. J’ai commencé la fac de médecine en 1971, puis j’ai arrêté car j’ai entamé des études d’infirmière. Le mouvement étudiant était très fort à l’époque en Espagne. La Ligue Communiste Révolutionnaire, où j’ai milité, était la dissidence à l’intérieur de la gauche, parce que les trotskistes, nous avons toujours été plus critiques envers le stalinisme. Les trotskistes étaient forts. Nous étions peu nombreux.ses, mais très courageux.ses.

À la faculté, avec les femmes qui faisaient partie de divers groupes politiques, nous avions créé un groupe où nous nous fréquentions et nous faisions de l’autoconnaissance. Donc nous n’avons pas passé de militer dans le parti à militer dans le féminisme, c’était combinable. 

Quelles étaient les principales revendications des féministes ?

Les femmes sous la dictature n’avaient aucun droit. Elles ne pouvaient même pas ouvrir un compte bancaire. Bien évidemment, le droit au divorce n’existait pas. Les principales revendications concernaient le droit au divorce, l’autonomie, les droits sexuels et reproductifs, pas seulement l’avortement, mais aussi la contraception qui, dans notre pays, n’a été dépénalisée qu’en 1978. Jusqu’à cette année-là, acheter des pilules et des contraceptifs était interdit et il n’y avait même pas d’informations à ce sujet.

Racontez-moi, quand est-ce que vous avez commencé à pratiquer des avortements clandestins ?

Consuelo Catalá

Nous avons commencé à pratiquer des avortements clandestins en 1978. La dépénalisation de l’avortement selon trois cas (violation, danger pour la santé de la femme et malformation du  fœtus) n’a eu lieu qu’en 1985. Pendant tout ce temps, cela se passait dans l’illégalité, mais je tiens à le dire, et je le dis toujours, c’était réalisé dans des conditions de santé et de sécurité.

Une activiste française nous a appris à les faire, surtout à Pedro Enguix, le gynécologue qui a tout commencé et qui, plus tard, a créé le Collectif Aquarium de Santé. J’y ai participé un an, après ce que je faisais, c’était soutenir l’avortement, mais je ne travaillais pas directement dans la structure.

Vous étiez le lien entre les femmes et Pedro Enguix…

J’étais un bon contact entre le mouvement de femmes et le groupe Aquarium, parce que je faisais partie de l’Assemblée des Femmes à Valence. 

En 1977, j’ai aidé à organiser les premières journées féministes, mais je n’ai pas pu y assister parce que j’étais moi-même en train d’avorter à Paris. De ces journées est né un mouvement unitaire qui est l’Assemblée des Femmes de Valence, qui a été historique. Nous nous réunissions tous les vendredis à la librairie Donna. C’était un endroit de débat et aussi d’apprentissage.

En 1979, ont eu lieu les premières journées féministes de Grenade. Nous étions 3 000 femmes. Nous devons faire un effort d’imagination parce que tout semble facile maintenant, mais il n’y avait ni téléphones portables, ni WhatsApp. Imaginez ce que représentaient les convocations, et il n’y avait pas d’autoroutes pour aller à Grenade…

La contraception dans notre pays, n’a été dépénalisée qu’en 1978. Jusqu’à cette année-là, acheter des pilules et des contraceptifs était interdit et il n’y avait même pas d’informations à ce sujet.

En plus de la lutte pour l’avortement, vous avez connu la difficulté d’avorter dans des conditions sûres en Espagne. Selon ce que raconte Paula Boira dans le livre Un aborto, 8.000 pesetas, vous avez dû quitter le pays à 23 ans pour pouvoir avorter.  Pouvez-vous me parler de votre avortement ?

C’était pendant le pont de décembre de 1977. Au Collectif Aquarium nous étions pour la contraception. Les gens qui participaient comme bénévoles donnaient des conférences aux femmes sur les méthodes contraceptives. Dans la lutte antifranquiste (Franco est mort en 1975), les associations de voisins ont eu une grande importance. C’étaient des lieux essentiels de protestation. Et, au sein de ces associations, il y avait une organisation qui faisait vraiment bouger les choses : les comités de femmes. Grâce à eux, nous avions de grands moyens de diffusion.

Alors, quand je suis tombée enceinte, j’ai essayé l’acupuncture, mais ça n’a pas marché. Ensuite, via le Mouvement des femmes, j’ai contacté des gens du Mouvement français pour la Liberalisation de l’Avortement et la Contraception (MLAC) à Barcelone. Je suis restée trois jours là-bas en attendant que quelqu’un vienne m’aider. Finalement, une personne est venue vers moi mais comme j’avais eu une hépatite six mois auparavant alors on a pas pu me pratiquer l’avortement. Je suis donc partie à Paris et c’est là-bas que j’ai avorté.

Vous êtes passé du féminisme autonome au Parlement valencien avec le Parti Socialiste Ouvrier Espagnole (PSOE). Comment s’est passé ce changement ?

D’abord, en 1996, nous avons créé l’Association des Cliniques Accréditées pour L’interruption de la Grossesse (ACAI) parce que nous voyions que la droite allait gagner. J’ai été la première présidente. D’autre part, le PSOE avait besoin d’ouvrir ses listes à des personnes indépendantes et c’est alors qu’on m’a proposé d’entrer comme indépendante sur leurs listes. J’ai été élue en 1999 comme députée du PSOE et en 2000 j’ai démissionné de la présidence de ACAI parce que j’ai compris que c’était une façon de respecter l’association. J’ai été députée de 1999 à 2011.

Vous avez  participé à la rédaction de la loi sur l’avortement de 2010. Comment évaluez-vous cette expérience ?

Ça a été une expérience positive parce qu’on a débattu là où il fallait: au Congrès. Imaginez-vous, une personne qui a pratiqué quelque chose qui était illégale… Participer au débat sur sa légalisation, pour moi, personnellement et professionnellement, a été très important.

Actuellement, les objecteurs de conscience sont devenus l’un des principaux obstacles pour avorter. Que se passe-t-il ?

Il existe un registre d’objecteurs et il est clair que tu peux être objecteur parce que ta conscience t’interdit de faire des avortements (pour des raisons morales ou religieuses). Le problème apparaît quand une personne n’est pas objectrice on la met à l’écart dans le service et elle ne fait que des avortements. Alors, bien évidemment, c’est une façon de stigmatiser les gens.

Et il y a, pour moi, plus grave : les professionnels ne savent pas pratiquer la méthode Karman, la méthode par aspiration, qui est la plus douce, la moins agressive, qui n’est pas enseignée ni dans les facultés ni aux médecins en formation. La loi de 2010 prévoyait l’enseignement de cette prestation, de même que dans la réforme de 2023. On ne l’enseigne pas et pourtant elle fait partie du panier de services publics.

Quand nous avons commencé à faire des avortements, il n’y avait qu’une façon de le faire, c’était par la méthode chirurgicale, par aspiration ou par curetage. Mais maintenant il existe une méthode médicamenteuse qui peut se faire jusqu’à la neuvième semaine de grossesse. En tant que femme, on doit me donner le choix de la méthode. On ne peut pas imposer une méthode parce que c’est plus facile pour l’administration sanitaire de prescrire une pilule et que la femme s’en aille.

Dans de nombreux pays on voit comment l’avortement est devenu une des cibles d’attaque des gouvernements réactionnaires. Croyez-vous qu’il existe une dérive reactionnaire contre l’avortement ?

Bien sûr. Quand vous faites un avortement, vous êtes contre les mandats patriarcaux. Quand vous allez avorter volontairement vous êtes en train de dire: moi, sachant que je suis enceinte, je dis non ! C’est alors une insoumission absolue au mandat prioritaire de la société patriarcale. Voilà ce qui explique que l’avortement soit mis au pilori. La droite sera toujours là. C’est clair pour moi. Mais la gauche ne doit pas céder. Ce qu’elle doit faire, c’est mettre en pratique et créer des politiques qui le rendent possible et gratuit pour toutes les femmes.

De toutes ces expériences de militantisme et de ces années à rendre possible l’avortement et aider tant de femmes, de quoi êtes-vous le plus fière ?

Les gens du Collectif Aquarium nous ne faisions pas seulement des avortements illégaux, nous faisions aussi des accouchements respectueux. Quand tu décides de te reproduire, tu penses aussi à mettre au monde des enfants dans les meilleures conditions et avec une coresponsabilité des hommes. La contraception a ouvert la possibilité de l’avortement ainsi que celle de la maternité librement désirée. Cela impliquait aussi la prise en charge de l’accouchement. D’ailleurs, nous faisions des accouchements respectueux, dans l’eau. Pendant toutes ces années, cela m’a équilibrée, parce que nous ne faisions pas seulement des avortements, mais nous aidions aussi aux naissances sans violence.

Donc, ce que j’ai le plus appris, c’est le respect des décisions des femmes. Parce que peut-être que je ne prendrais pas la même décision que toi, mais je t’aiderais à résoudre ta situation. Les femmes qui avortent sont de droite et de gauche. J’ai vu des femmes très catholiques qui ont vécu des situations très difficiles. Mais au final, j’ai été à leurs côtés pour les aider dans leur sens : tu veux cela, je t’aide. Donc ce qui me rends le plus fière, ou ce qui me donne le plus de tranquillité et de paix c’est de savoir que j’ai été capable d’accompagner les femmes en respectant leurs décisions.

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Gabriela Martínez

Gabriela Martínez

Gabriela Martínez est une journaliste indépendante mexicaine, basée à Madrid. Elle écrit spécifiquement sur des sujets liés à la santé et tient une newsletter sur la sclérose en plaques (SEP). Elle a aussi un podcast appelé Lima Limón sur la culture mexicaine en Espagne.

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