Chaque année, des millions de filles à travers le monde vivent un traumatisme invisible aux yeux de beaucoup. Selon les dernières données de l’UNICEF, plus de 230 millions de femmes et de filles vivantes ont subi des mutilations génitales féminines (MGF), dont la majorité en Afrique.
Depuis quelques mois, le réseau social TikTok est le théâtre d’une libération de la parole : celle des survivantes de l’excision issues de la diaspora africaine en France. Elles sont Maliennes, Guinéennes, Ivoiriennes, Sénégalaises, nées ici ou arrivées adolescentes. Elles portent en elles une douleur longtemps enfouie voire oubliée. Et aujourd’hui, elles expliquent, témoignent et déconstruisent. Souvent au prix du rejet et des insultes.
Tabara Touré, 22 ans, étudiante en Master de Management de la Santé en Île-de-France et créatrice de contenu, elle est devenue l’un des visages de ce mouvement numérique. Née en Guinée, elle fait partie de ces jeunes militantes qui, grâce aux réseaux sociaux, déplacent le débat du huis clos familial vers l’espace public et refusent que la douleur reste un héritage.
Le poids de la culture, le choc de la mémoire
Elle revient à ce matin d’enfance : « Je devais avoir 7 ou 8 ans. J’étais chez ma grand-mère pour les vacances scolaires. Elle m’a demandé de l’accompagner chez son amie, sage-femme. Elle m’a offert des bonbons sur le chemin. Quand je suis arrivée, elle m’a fait me déshabiller, m’a immobilisée, et on m’a fait subir l’excision. »
Elle décrit la douleur et la confusion : « J’ai pleuré de toutes mes forces… J’ai senti une douleur indescriptible, insupportable pour mon corps d’enfant. On m’a coupé les petites lèvres, puis le clitoris, à vif, sans anesthésie. » Mais ce qui l’a le plus marquée, c’est ce sentiment d’impuissance et de trahison : « On m’a mutilée… et c’est ma grand-mère qui m’y a emmenée et a assisté à cette barbarie. »
Et après, le retour à la maison. Une compresse. Une phrase marquante : « On me disait “ça y est, tu es une femme maintenant”. Je ne savais ni ce que cela signifiait d’être une femme ni ce que je venais de subir. » Elle se souvient aussi du premier pipi : « Une expérience atroce. Je crois que c’est aussi douloureux que l’excision elle-même. »
Tabara souligne l’enracinement culturel de la pratique : « En Guinée, par exemple, 97 % des filles sont excisées et c’est presque une insulte de dire que tu ne l’es pas. » Elle refuse une vision culturaliste qui voudrait tout excuser : « Ce n’est pas parce que c’est ancré dans la culture ancestrale qu’il faut préserver cette tradition nocive pour les femmes. Il y a beaucoup de belles choses dans nos cultures et traditions. Mais il faut faire le tri. Ce qu’il y a de mauvais, il ne faut pas hésiter à l’enlever. »
La jeune femme souligne que l’excision a laissé des séquelles chez elle qui vont bien au-delà de la douleur. Lors des examens gynécologiques par exemple, elle avoue éprouver une gêne: « J’ai du mal à me déshabiller. Je ressens toujours un sentiment de honte de ne pas être “normale”, d’être une femme scarifiée. »
Mais militer est pour elle une forme de catharsis : « Créer des vidéos sur ce sujet m’a beaucoup aidée à dépasser mon traumatisme. Cela m’a aidée à reconstruire une relation plus positive avec mon corps. »
TikTok comme outil de lutte

« J’ai commencé à m’exprimer sur TikTok, explique Tabara, car c’est une plateforme très utilisée par les jeunes et c’était pour moi la meilleure manière de sensibiliser la nouvelle génération. » Elle met en garde : « Les jeunes d’aujourd’hui sont les parents de demain, et il faut déclencher des prises de conscience dès maintenant. »
Son objectif : sensibiliser, désamorcer la honte, et ouvrir la voie à celles qui, comme elle, ont longtemps vécu dans le silence. « J’ai fait une première vidéo pour raconter mon vécu, tout en essayant d’expliquer ce que c’est pour les personnes qui ne connaissent pas le sujet. » Les retours ont été immédiats : « J’ai été surprise par les témoignages de femmes qui s’identifient à mon histoire. J’ai été très touchée par cet élan de solidarité. »
Tabara sent qu’elle a ouvert une brèche. Certaines jeunes femmes, nées en France, découvrent grâce à ses vidéos qu’elles ont été excisées enfants. Elle rappelle une réalité peu connue : « C’est souvent le cas des enfants de la diaspora ». Elles sont emmenées au pays très jeunes pour subir l’excision avant qu’elles ne soient en âge d’être conscientes. C’est en montrant des schémas que la créatrice de contenu a provoqué des prises de conscience. « Sur ma vidéo, je montrais des dessins de vulves non excisées et celles qui le sont… c’est là que certaines ont percuté. Elles ont alors compris qu’elles ont sûrement été excisées lorsqu’elles étaient bébés et que c’est pour cela qu’elles n’en ont pas gardé le souvenir. »
« Ce n’est pas parce que c’est ancré dans la culture ancestrale qu’il faut préserver cette tradition nocive pour les femmes. Il y a beaucoup de belles choses dans nos cultures et traditions. Mais il faut faire le tri. Ce qu’il y a de mauvais, il ne faut pas hésiter à l’enlever. »
Tabara cite des alliées comme Fatoumata Koïta, militante et autrice : « L’une des créatrices de contenu TikTok les plus engagées sur ce sujet est Fatou. Elle a co-écrit un livre avec une femme également excisée, Layla Bah : “Cicatrices de l’âme. L’excision aujourd’hui” est incroyable. Je m’y reconnais énormément. J’invite toutes les personnes qui s’intéressent à ce sujet à le lire. »
Elles mutualisent leurs efforts : Fatoumata a lancé une cagnotte pour financer des chirurgies réparatrices au Mali. Elles tentent de toucher le plus grand nombre. Mais au-delà du virtuel, Tabara plaide pour des actions concrètes : des politiques publiques fortes, des lois plus efficaces et mieux appliquées, une coopération transnationale pour protéger les fillettes à risque, notamment dans les diasporas où les vacances “au pays” peuvent cacher un traumatisme programmé.
Une parole courageuse dans un contexte hostile
Le fait de prendre la parole sur un sujet aussi intime que l’excision est particulièrement lourd de sens dans son parcours. « Dans notre culture, la pudeur est très valorisée. Et une femme qui parle ouvertement de sujets liés à l’intime est jugée comme manquant de pudeur. »
Face à la solidarité des femmes surgit une violence masculine particulièrement virulente : « Les réactions les plus agressives viennent des hommes. Certains m’ont insultée et ma mère aussi. On me dit que je suis trop “occidentalisée”, que c’est la scolarisation qui m’a “pervertie”. »
Mais ce qui révolte le plus Tabara, c’est la manière dont certains hommes se sentent autorisés à commenter, nier ou minimiser une violence qui ne les concerne pourtant pas physiquement : « Complètement hallucinant : lorsqu’on parle du corps des femmes, les premiers à réagir sont les hommes. En quoi ça les concerne ? Qui leur a donné le droit au chapitre ? »
Pour elle, l’excision s’inscrit dans un réflexe patriarcal profondément enraciné, une volonté de contrôler le désir féminin pour mieux contrôler les femmes elles-mêmes : « La raison de cette tradition est encore plus aberrante que l’acte en lui-même. On considère qu’une femme non excisée pourrait ressentir du désir ou du plaisir… un privilège réservé aux hommes. Une femme doit seulement subir. Une femme excisée est, selon eux, docile. »
La militante explique que la mutilation sert à façonner les filles selon un idéal de féminité imposé par des structures patriarcales. Et pourtant, rappelle-t-elle, cette violence ne détruit pas seulement les femmes : « Le plus contradictoire, c’est que cette pratique impacte aussi les hommes. Beaucoup souffrent du manque de réaction de leurs femmes dans l’intimité. Pour lui, c’est censé être un moment de plaisir ; pour elle, ce n’est que douleur. Comment un couple peut-il s’épanouir si l’un des deux est totalement hermétique au plaisir ? »
Elle réplique aussi à un argument fréquent qu’on lui oppose : « Certains comparent cet acte à la circoncision chez les hommes. Ça n’a rien à voir. L’excision, consiste à couper des organes génitaux avec des terminaisons nerveuses et pas seulement un bout de peau. »
Pour Tabara, briser le silence est donc un acte politique et vital : « Je suis une femme noire, musulmane, voilée ET féministe. Et je l’assume ! Je n’ai pas envie que ma petite sœur vive ce que j’ai vécu, ni aucune autre petite fille. Il faut que ça cesse. »
“Ma parole a sauvé une petite fille”
Elle raconte un des moments les plus forts de son engagement. Une jeune fille la contacte via TikTok, terrifiée : sa mère et sa tante projetteraient de l’emmener au pays pour l’exciser pendant les vacances. Tabara répond, prend son numéro, demande à parler au père.
« Au début il ne voulait pas m’entendre », raconte-t-elle. Mais elle persiste, partage son histoire, son traumatisme. Elle échange, convainc, éduque. Le lendemain, c’est la mère qui ne veut rien savoir. Elle affirme à la tiktokeuse: “Ma fille ne va pas rester impure.” Une phrase qui l’a profondément touchée. Tabara bataille pour lui expliquer que “le corps de sa fille n’était en rien impur.”
Quand la famille comprend enfin ce que cela implique, elle renonce au projet. Tabara l'affirme : « Cette petite fille a échappé à l’excision. C’est ma plus grande fierté. »

























