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Dans le village d'al-Barsha, dans le gouvernorat de Minya, Munira Abdel Hamid, âgée de 55 ans, se souvient de son mariage: elle avait seulement 18 ans. Elle a espéré tomber enceinte les six premières années, puis elle a vécu une succession de grossesses. Celles-ci ont épuisé son corps. Elle a donné naissance à six enfants tout en aidant son mari à gérer le restaurant familial et en assumant les responsabilités liées au foyer, dont la garde des enfants.
L'obligation de recourir à un contraceptif en secret

Sous pression alors que sa santé se détériorait, Munira demanda à son mari la permission d'utiliser un moyen de contraception. Pour une grande partie des femmes des régions Sud de l'Egypte, notamment celles qui vivent dans les villages et ne travaillent pas, la décision d'avoir des enfants ne leur appartient pas. Les maris sont attachés à l'idée d'avoir beaucoup de fils et contraignent souvent leurs épouses à avoir des grossesses successives, surtout si elles n'ont pas encore de fils. Selon les croyances locales, les femmes sont censées continuer à avoir des enfants jusqu'à la naissance d'un garçon, puis donner naissance à un autre fils, afin que les frères puissent s'entraider et soutenir leur père.
Le mari de Munira refusa fermement, insistant sur le fait que « al-'ozwa» (un terme référant à la progéniture ou lignée) « était sacré».
Munira n'avait plus qu'une seule option : se rendre en secret au centre de santé local pour la pose d'un contraceptif, bravant sa peur d'être découverte. « Je ne supportais plus de vivre dans un corps qui me lâchait, de mener une vie consumée par les grossesses, le travail et les tâches ménagères, explique-t-elle. Je devais briser ce cercle vicieux, même si cela signifiait aller à l'encontre des souhaits de mon époux. »
Des années plus tard, ses règles cessèrent complètement et elle eut enfin le sentiment d'avoir échappé au tourbillon de la reproduction forcée, même si le souvenir de sa lutte contre le contrôle patriarcal reste vivace.
Malgré les décennies écoulées depuis l'expérience de Munira, les mentalités dans les régions du Sud de l'Egypte ont peu évolué. À Dairut, dans le gouvernorat d'Assiout, Mohamed Farag - vendeur de légumes avec un revenu quotidien d'à peine trois dollars - fait pression sur sa femme trentenaire, pour qu'elle continue d'avoir des enfants, persuadé que « plus d'enfants portent bonheur ». La famille compte déjà sept enfants, dont des quadruplés, et pourtant le mari refuse catégoriquement toute forme de planification familiale.
Son épouse raconte à Medfeminiswiya : « Je suis allée en secret me faire poser un contraceptif. Quand mon mari l'a découvert, il m'a battue et m'a forcée à me le faire retirer au centre de santé. »
Entre l’acte de rébellion dissimulé de Munira et la soumission forcée de l’épouse de Mohamed Farag apparaîssent les problématiques auxquelles sont confrontées des milliers de femmes en Égypte : des corps épuisés, une autonomie réduite à néant et une société qui les traite encore comme des machines à reproduire.
« Je suis allée en secret me faire poser un contraceptif. Quand mon mari l'a découvert, il m'a battue et m'a forcée à me le faire retirer au centre de santé. »
Des stratégies pour lutter contre les naissances non planifiées
Dans ce contexte difficile, des initiatives locales émergent pour tenter d'améliorer la situation. Dans le village de Dairut , Amina Mahmoud Badr travaille au sein d'un programme de sensibilisation en milieu rural . Ce programme fait partie de la stratégie du ministère de la Santé depuis le milieu des années 90. I l a été officiellement intégré aux initiatives du ministère en 1996, afin de faciliter l'accès aux soins pour les familles vivant en zone rurale.
Aujourd'hui, le réseau compte environ 14 000 femmes leaders en milieu rural. Il s'agit d'agentes de santé qui assurent la liaison entre les centres de santé et les villages. Chaque leader supervise une zone résidentielle définie, regroupant plusieurs centaines de familles. Pour inciter les femmes à se tourner vers des méthodes de planification familiale, Amina B. recourt parfois à des tactiques hors cadre. Elle leur fait croire que ne pas se rendre au centre de santé pourrait entraîner la suspension de leurs cartes d'aide financière Takaful et Karama (1), ce qui est faux. « J’ai dû recourir à cette méthode avec les femmes qui refusaient les conseils, se défend Amina B., car beaucoup de celles qui bénéficient de ce soutien sont celles qui ont le plus d’enfants. »
En juillet 2025, le ministre de la Santé et de la Population, Khaled Abdel Ghaffar, a annoncé que ce taux avait baissé, atteignant 2,41 enfants par femme en 2024, contre 2,85 en 2021, soit une diminution de 15,4 % en trois ans.
Une étude de 2019 du Dr Hussein Abdel Aziz Sayed indique que les taux de fécondité en 2018 ont atteint 2,75 dans les zones urbaines, contre 3,52 à 3,93 au Sud de l'Egypte et dans les régions voisines.
Le travail d'Amina B. vise à sensibiliser environ 200 femmes en milieu rural chaque mois, notamment sur la contraception, le dépistage précoce du cancer du sein, ainsi que sur les dangers des mutilations génitales féminines. Elle constate que celles actives sont souvent désireuses d'utiliser la contraception pour préserver leur stabilité, tandis que celles inactives professionnellement et moins instruites demandent des efforts bien plus importants pour être convaincues. Entre les visites à domicile et les formations qu'elles suivent tous les deux mois, les agentes mènent un combat quotidien contre des mentalités qui considèrent la reproduction comme une fin en soi, même au détriment de la santé et de la vie des femmes.
Sur le terrain, leur mission reste semée d'embûches. Sanaa Mosaad, agente de santé rurale au centre de santé d'Abu Qurqas à Minya, explique qu'elle supervise six villages et assure le suivi régulier de plus de 500 femmes rurales grâce à des campagnes de sensibilisation complètes portant notamment sur la contraception et le dépistage précoce du cancer du sein, ainsi que sur les dangers des mutilations génitales féminines.
« Le rôle de l’agent de santé ne s’arrête pas aux portes de la clinique. Il s’étend aux visites à domicile pour assurer le suivi des femmes après l’accouchement ou pour les aider à adapter leurs méthodes contraceptives à leur santé et à leur situation sociale », explique-t-elle.

Des bagarres entre hommes dans les centres de planification familiale
Mais ces efforts se heurtent souvent à de profondes barrières structurelles. L'autorité du mari et l'exigence de son consentement transforment le corps de la femme en un terrain de décision exclusivement masculin.
Selon un document du ministère de la Santé et de la Population , les prestataires de services doivent obtenir le consentement écrit préalable de la bénéficiaire avant d'insérer des contraceptifs à long terme tels que des dispositifs intra-utérins (DIU) ou des implants, dans le cadre des dispositions relatives à l'assurance qualité des services et au consentement éclairé.
Toutefois, une étude de terrain révèle que certaines unités de santé, notamment dans les zones rurales, exigent ou demandent encore le consentement du mari avant de fournir des services.
Sanaa Mosaad explique : « Certains hommes refusent que leurs femmes utilisent des moyens de contraception. Si une femme se rend à la clinique sans l'autorisation de son mari, cela peut provoquer des disputes à la clinique. »
Dans de nombreux cas, le personnel des centres de médecine familiale est tenu de demander la présence du mari et d'obtenir sa signature sur un formulaire de consentement. Cette pratique est présentée comme un moyen de gérer les conflits, mais elle reflète en réalité le maintien du contrôle masculin sur l'autonomie corporelle des femmes.
Bien que les centres de santé publics proposent des contraceptifs gratuits par l'intermédiaire du ministère de la Santé, les cliniques privées facturent jusqu'à 5 000 livres égyptiennes (environ 100 USD ou 85,7 EUR). De ce fait, de nombreuses femmes sont contraintes de recourir discrètement à une contraception de courte durée pour éviter que leur mari ne le découvre.
Ainsi, les décisions en matière de reproduction restent tributaires de la volonté de l'homme, même si ce sont les femmes qui en subissent le plus les conséquences sanitaires, sociales et économiques.
L’autorité du mari et l’exigence de son consentement en matière de reproduction transforment le corps de la femme en un terrain de décision exclusivement masculin.
Les conséquences sont amplifiées par la croissance démographique rapide du pays. La population égyptienne a atteint environ 108,067 millions d'habitants fin août 2025, contre 107,937 millions fin juillet de la même année, soit une augmentation de 130 000 personnes en un seul mois. Cela représente une augmentation quotidienne moyenne de 4 200 naissances. Bien que le taux de croissance annuel ait légèrement diminué, passant de 1,4 % en 2024 à 1,25 %, la répartition géographique révèle une disparité frappante.
Minya a enregistré à elle seule une augmentation de population de 11 000 personnes en un seul mois, soit autant que Gizeh, tandis que l’augmentation au Caire, la capitale, n’a pas dépassé 9 000. En consultant la carte nationale de la population, il apparaît clairement que les gouvernorats du Sud de l'Egypte, avec Gizeh, ont représenté environ 50 % de la croissance nationale – alors que ces gouvernorats ne représentent que 38,5 % de la population totale de l’Égypte.
Si les chiffres officiels font état d'une population dépassant les 108 millions d'habitants, dont la moitié de la croissance démographique concentrée dans les régions du Sud, cette augmentation ne peut être dissociée des schémas culturels et médiatiques qui renforcent la crise démographique de génération en génération.
Les médias dominés par les hommes impactent les initiatives de planification familiale
Sur ce point, nous avons rencontré le Dr Magda Mohamed Helmy, gynécologue-obstétricienne consultante. Le titre de consultant est le plus haut grade professionnel pour un médecin en Égypte. Le Dr Helmy critique ce qu'elle appelle « la voix masculine » dans les médias égyptiens, qui font peser toutes les conséquences de la procréation sur les femmes tout en ignorant le rôle essentiel des hommes en tant que partenaires dans le processus de prise de décision.
Elle explique que la plupart des plateformes médiatiques, dominées par les hommes, recyclent une rhétorique traditionnelle qui confine les femmes à la sphère domestique : reproduction, éducation des enfants et service du mari.
Elle ajoute que même certaines personnalités médiatiques féminines reproduisent ce discours patriarcal, exposant ainsi le public à des messages glorifiant « al-'ozwa » et les familles nombreuses comme sources d'abondance et de bénédiction. Ceci accroît le risque de grossesses non désirées.
D'un point de vue social, le Dr Samia Khadr, professeure de sociologie à l'université Ain Shams, soutient que la croissance démographique ne se résume pas à des chiffres ; elle reflète l'absence de conscience collective et les lacunes des médias et de la culture dans le traitement de ce problème.
« Les campagnes de sensibilisation actuelles sont saisonnières et sporadiques, explique-t-elle. Ce qu’il faut, c’est un discours quotidien et régulier qui convainque les familles – et surtout les hommes – que ni les ressources personnelles ni les ressources sociales ne peuvent plus subvenir aux besoins des familles nombreuses. »
Elle évoque la réalité de ses étudiantes à l'université, soulignant qu'elle est parfois surprise de voir certaines d'entre elles arriver en cours accompagnées de deux ou trois enfants, ce qui perturbe leur parcours universitaire et limite leurs perspectives d'emploi. « Pour remédier à ce phénomène, insiste-t-elle, un profond changement culturel est nécessaire : un changement qui implique une responsabilité partagée entre les genres, pour favoriser l'idée que les familles moins nombreuses sont synonymes de meilleure qualité de vie et de plus grande stabilité. »
« L'Initiative de Conseil en Reproduction »
À une époque où le poids du fardeau engendré par la reproduction repose presque entièrement sur les femmes, « l'Initiative de Conseil en Reproduction» a vu le jour pour remettre en question ce postulat.
Lancée par Hanan al-Hadary, chargée de communication, de planification familiale et d'éducation à la population à Alexandrie, cette initiative vise à redéfinir le rôle des hommes en tant que partenaires responsables dans la protection de la santé de leurs épouses et la garantie de la stabilité familiale.
Ce projet profite du moment où les pères se rendent dans les centres de santé pour enregistrer leurs nouveau-nés. Ils reçoivent alors des conseils directs sur l'importance d'aider leurs épouses à accéder à la contraception durant le premier mois suivant l'accouchement, avec un suivi régulier pour en garantir l'efficacité.
« Les campagnes de sensibilisation actuelles sont saisonnières et sporadiques. Ce qu’il faut, c’est un discours quotidien et régulier qui convainque les familles – et surtout les hommes – que ni les ressources personnelles ni les ressources sociales ne peuvent plus subvenir aux besoins des familles nombreuses. » Dr. Samia Khadr
« Le mari doit comprendre qu’avoir des enfants n’est pas une décision qui incombe uniquement à la femme, argue Hanan H. C’est une décision partagée qui a des répercussions sur la vie de toute la famille. »
L’initiative a déjà eu un impact tangible : certains hommes sont retournés dans les centres de santé avec leurs épouses pour demander une contraception. Un signe, selon Hanan H., d’une prise de conscience qui pourrait épargner aux femmes des grossesses répétées non planifiées.
Elle souligne que le plus grand défi concerne les familles les moins instruites. C'est pourquoi l'initiative les cible spécifiquement, dans le but de démanteler les normes patriarcales qui soumettent le corps des femmes au désir masculin.
Au-delà de la sensibilisation médicale, « l'Initiative de Conseil en Reproduction » représente quelque chose de plus profond : la justice et l'égalité de genre au sein de la famille. Elle transforme les femmes, qui ne sont plus seules, mais deviennent des partenaires soutenues par leurs maris dans la lutte pour le droit des femmes à l'autonomie corporelle.
Notes :
(1) Takaful et Karama est un programme de transfert monétaire conditionnel mis en place par le ministère de la Solidarité sociale pour soutenir les familles à faibles revenus.
Photo de couverture: Centre de médecine familiale d'el-Matareya. Photo de Shaimaa Elyoussef.
Cet article a été réalisé grâce au soutien du Bureau de Tunis de la Fondation Rosa Luxembourg.


























