Image principale de Florence Montreynaud: Toutes solidaires avec Typhaine D.
Paris, 17 septembre 2025 à 8h30. Le ciel est encore gris et sur le parvis du tribunal correctionnel, la tension et l’émotion sont palpables. Depuis les trottoirs, les rangs des soutiens s’étirent : militantes, femmes, mais aussi hommes solidaires, journalistes, personnalités publiques. Parmi elles, l’actrice Anna Mouglalis, la députée écologiste Sandrine Rousseau ou encore la sénatrice socialiste Laurence Rossignol. Pour beaucoup, ce procès ne se joue pas seulement devant la justice, mais devant l’histoire.
Ce matin, neuf hommes comparaissent pour harcèlement en ligne à caractère sexiste, menaces, appels au suicide, incitation au crime. Ce procès résulte d’une plainte déposée en 2022 par l'autrice et militante féministe française Tiphaine D, confrontée à une vague d’insultes et de violences numériques, suite à sa participation à une émission du média numérique Le Crayon. Un simple jeu de mots a déclenché un déferlement de haine : « Elle était une fois » au lieu de « Il était une fois ». Quelques détournements poétiques pour imaginer une langue française féminisée, qui questionne le masculin prétendument neutre et que Typhaine D appelle la « Féminine universelle ». Jamais l'autrice n’aurait imaginé que cette prise de parole l’obligerait à fuir son domicile parisien, sous une avalanche de menaces de viol, de torture et d’assassinat.

Les couloirs de la sororité
À 9h30, l’audience débute devant une salle comble. « C’est inédit : le cyberharcèlement est enfin pris en compte par la justice. On espère que ce procès ouvrira la voie à d’autres plaintes et marquera la fin de l’impunité protégée par l’anonymat », expliquent Faustine et Maude, de la Fondation des Femmes. Elles rappellent aussi que cette affaire s’inscrit dans un contexte de « backlash », c'est à dire un retour de bâton des milieux conservateurs, suite à l'avancée récentes des droits des femmes et des minorités. Depuis les mouvements #MeToo et l'arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, les mouvements masculinistes ont gagné en visibilité, portés par des algorithmes qui amplifient leurs discours tout en reléguant ceux des féministes à la marge.
Eléonore, accompagnatrice professionnelle de transition auprès d'organisations, souligne l'esprit de sororité : « Regardez dans ce couloir, nous sommes une quinzaine assises par terre à atteindre devant la salle d’audience pour la soutenir. Ça montre que la sororité qu’elle prône est effective dans la vie réelle. Typhaine D incarne cette lutte. Le fait qu’elle ait été harcelée avec autant de violence montre qu’elle a atteint sa cible. »
Des hommes sont aussi présents, regroupés en collectifs d’alliés. Alban, Biotre et Antoine justifient: « C’est important de montrer que les hommes soutiennent les luttes féministes. Ce procès prouve que l’impunité virtuelle peut prendre fin. »
Mon histoire est exceptionnelle parce qu’elle arrive jusqu’à un procès, mais elle ne l’est pas dans ses prémices : toutes les femmes visibles en font l’expérience, à un moment ou à un autre.
De l’écran à la barre
À l’intérieur de la salle, les prévenus sont appelés à la barre un à un. Certains baragouinent quelques mots d’excuse, d’autres marmonnent qu’ils n’avaient « pas réfléchi ». Tous baissent la tête, se font petits, presque transparents. Une posture qui contraste violemment avec l’assurance décomplexée de leurs messages numériques. Ici, dépouillés de l’anonymat et confrontés directement à leur victime, ils semblent soudain dérisoires, incapables d’assumer la violence qu’ils ont lâchée sans retenue dans l’espace virtuel.
Jonathan L., 35 ans, propriétaire d’une salle de sport et papa d’un garçon de six ans, avait commenté l’émission sur Instagram par un : « Au bûcher, sorcière ! » Il plaide aujourd'hui l’humour : « Je ne visais pas Mme D en tant que femme. » Le président de la Cour lui oppose : « le terme ‘sorcière‘, historiquement, c’est le féminin qui a brûlé, c’est la violence faite aux femmes. » « Je regrette. J’ai commenté sans réfléchir », finit par concéder le trentenaire.
Robin K., âgé de 31 ans, au chômage après une entreprise qui a fait faillite durant le Covid, reconnaît avoir tenu ces propos : « Un conseil : un tabouret, une corde et c’est fini …suicide-toi s’il te plait ! … Ferme ta gueule à tout jamais salope ! …Petite bourgeoise de merde ! ». Il plaide la confusion et la méprise quant à la posture artistique de Typhaine D.
Tony P., 40 ans, quant à lui, ne semble pas regretter ses actes. Il raille et minimise. Son refus d’admettre la gravité masque, selon le procureur, quelque chose de plus profond :une banalisation du sexisme.

Un procès pour toutes
À la pause de midi, l’audience est suspendue, la salle se vide, les nerfs sont à vif. Typhaine D affiche moins la figure joyeuse qu’on connaît sur scène. Elle parle avec une voix tremblante : « Je me sens assommée, épuisée… Tous les traumas de l’été 2022 remontent. C’est pesant moralement d’entendre les prévenus banaliser leurs propos… Ils sont dérangés d’avoir été attrapés, non d’avoir écrit. »
Elle évoque les nuits sans sommeil, les séquelles sur sa santé physique et mentale, l’impact sur sa vie personnelle comme professionnelle. Mais elle parle aussi de pourquoi elle est là : « Si ça n’avait concerné que moi, je ne suis pas certaine que j’aurais eu la force d’aller au bout. J’ai engagé cette procédure pour apporter une pierre à l’édifice, pour montrer que nous sommes si nombreuses à subir ces cyberviolences. Mon histoire est exceptionnelle parce qu’elle arrive jusqu’à un procès, mais elle ne l’est pas dans ses prémices : toutes les femmes visibles en font l’expérience, à un moment ou à un autre. »
Pour elle, ce procès doit rappeler que le cyberharcèlement n’est pas un simple “dérapage virtuel”, mais une partie intégrante du continuum des violences patriarcales. « Même un seul commentaire haineux participe à un harcèlement de masse, quand une femme reçoit déjà des tombereaux d’insultes et de menaces. J’aimerais que la société mesure enfin les conséquences de ces violences, que certains réfléchissent avant de poster et que les victimes se sentent légitimes à porter plainte. »
De son côté, l’avocate Violaine De Filippis Abate salue la portée symbolique de ce procès et insiste sur la qualité de l’enquête : « Le pôle national de lutte contre la haine en ligne a fait un travail remarquable. Le dossier d’instruction compte 1 500 pages, preuve que la justice a mis des moyens considérables. C’est encourageant. » Mais elle rappelle les limites du cadre judiciaire : « Les messages reçus par Typhaine se comptent en milliers. Plusieurs centaines d’hommes ont participé à son cyberharcèlement, et seuls neuf sont aujourd’hui à la barre. La réalité judiciaire, c’est qu’il est impossible de renvoyer tous les auteurs devant le tribunal. » Son intervention résonne avec la sortie, ce jour même, de son nouvel ouvrage La Résistance écarlate. Les femmes face au nouveau backlash, aux éditions Payot. Violaine De Filippis Abate y analyse la contre-offensive réactionnaire qui a suivi #MeToo et propose des pistes de résistance collective.
En fin de journée, la 17ᵉ chambre du tribunal a annoncé que la décision serait rendue le 10 novembre, à 13h30 au tribunal. Le parquet a requis des peines allant de deux à huit mois de prison avec sursis probatoire de deux ans, assorties d’amendes de 500 à 3 000 euros, de stages de sensibilisation à la haine en ligne, ainsi qu’un an d’inéligibilité pour tous les prévenus.

























