Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)
Image principale : Des travailleuses agricoles marocaines dans un champ de fraises en périphérie de la ville de Huelva, en Espagne © Organisation internationale du travail OIT
Mariam, 40 ans, n’aurait jamais imaginé devenir cheffe d’entreprise dans son village de Sidi El Yamani, au nord du Maroc. Cette ouvrière agricole dépendait auparavant exclusivement de ses revenus saisonniers en Andalousie, où elle travaillait lors de la cueillette des fraises. Une fois son contrat terminé, elle retournait vivre de ses économies, sans autre source de revenus.
Elle fait partie des bénéficiaires du programme de migration circulaire entre le Maroc et l’Espagne, connu sous l’acronyme GECCO (GEstion Collective des Contrats à l’Origine), qui permet aux travailleu.r.se.s saisonnier.ère.s d’être recruté.e.s légalement avec les mêmes droits que les Espagnols : contrat, salaire, couverture sociale. Le recrutement se fait via des appels d’offres groupés émis par les exploitants agricoles, en réponse à une forte demande de main-d’œuvre.
Ce programme bilatéral a été lancé en juillet 2001, avec l’envoi de quelques milliers de travailleuses saisonnières pour la récolte des fruits rouges à Huelva. Depuis, leur nombre a régulièrement augmenté, atteignant près de 18 000 femmes en 2024, un chiffre ajusté chaque année selon les besoins.
Les contrats, d’une durée maximale de neuf mois, prévoient un retour obligatoire au pays d’origine. Le programme cible spécifiquement les femmes rurales âgées de 25 à 40 ans, ayant une expérience agricole et répondant à des critères sociaux déterminés.
Le statut de ces travailleuses reste cependant lié à des réalités souvent difficiles : longues journées de travail, logements précaires et des cas d’exploitation ou d’agressions sexuelles rarement poursuivis en justice, les victimes craignant des représailles ou la perte de leur emploi. Ces abus ont été documentés par plusieurs enquêtes journalistiques et rapports de défense des droits humains.
« Nous voulons offrir une vraie alternative aux femmes, qu’elles repartent ou non la saison suivante. »
Contrer la dépendance des travailleuses à la cueillette
Une étude de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) indique qu’environ 15 000 Marocaines partent chaque année en Espagne avec des contrats de trois à six mois. Plus de 83 % d’entre elles soutiennent financièrement leur famille après leur séjour, et la moitié gagne entre 1 000 et 1 500 euros par mois. En outre, 95 % se déclarent satisfaites de leur rémunération. Toujours selon l’OIM, la majorité revient avec des économies dépassant 2 500 euros. Et 97 % des femmes interrogées disent avoir gagné en confiance et en autonomie.
C’est dans ce contexte qu’a été lancé en mars 2022 le programme Wafira , un projet conjoint de l’Organisation internationale du travail (OIT), des autorités marocaines et espagnoles, financé par l’Union européenne. Il vise à doter ces femmes de compétences entrepreneuriales et à renforcer l’impact socio-économique positif de la migration circulaire au Maroc.
Le projet accompagne les bénéficiaires techniquement et financièrement pour lancer des activités génératrices de revenus, dans le but d’améliorer leur situation économique et de contribuer au développement local après leur retour de Huelva. Jan Schmitt, directrice du projet à l’OIT au Maroc, explique : « Nous avons constaté que les travailleuses saisonnières marocaines, majoritaires dans les exploitations de Huelva, vivent dans une grande précarité. De retour au Maroc, elles se retrouvent souvent dans une situation économique, sociale et institutionnelle fragile, avec peu de perspectives. » Et d’ajouter : « Face à cette réalité, nous avons voulu proposer une alternative concrète, misant sur leur autonomisation économique et sociale. Cela s’inscrit dans les objectifs de l’OIT pour une migration circulaire plus juste, inclusive et respectueuse des droits fondamentaux. »
Lors de la première édition, le programme a sensibilisé 600 femmes avant leur départ. Parmi elles, 287 ont suivi une formation tout en travaillant dans les champs. À l’issue du processus, 231 ont été accompagnées, dont 209 ont lancé leur projet dans les régions de Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma. Les secteurs couverts sont variés : agriculture, agroalimentaire, textile, élevage.

De saisonnières à entrepreneuses
Mariam a ainsi bénéficié de formations en gestion, éducation financière, marketing, épargne, agriculture durable, développement personnel. Des supports adaptés – vidéos, podcasts, outils ludiques – ont été créés pour un public majoritairement analphabète vivant en zones rurales.
Grâce à ce dispositif, Mariam a lancé un élevage de lapins qu’elle gère elle-même lorsqu’elle est au Maroc, en attendant la saison suivante en Espagne. Elle témoigne :« J’ai toujours rêvé d’être indépendante, de devenir ma propre patronne. Cette formation a changé ma vie. Aujourd’hui, d’autres femmes du village veulent aussi créer leur activité. »
Comme elle, d’autres ont reçu une subvention de 2 500 euros, et ont pu s’inscrire à la Caisse nationale de sécurité sociale comme auto-entrepreneuses, accédant à une couverture jusque-là inenvisageable. Le programme prévoit aussi un financement de départ pour éviter les crédits bancaires, souvent inaccessibles.
Selon Jan Schmitt, « l’impact majeur du projet réside dans la transformation personnelle de ces femmes : elles gagnent en confiance, prennent des décisions, se sentent fières de contribuer aux revenus familiaux. C’est une révolution dans leur vision de l’avenir. Certaines disent avoir, pour la première fois, un but dans la vie. »
« Elles gagnent en confiance, prennent des décisions, se sentent fières de contribuer aux revenus familiaux. C’est une révolution dans leur vision de l’avenir. Certaines disent avoir, pour la première fois, un but dans la vie. »
La migration : un choix, pas une nécessité
Dans un souci d’amélioration, le gouvernement espagnol a modifié certaines clauses contractuelles en 2024, introduisant notamment un titre de séjour de quatre ans renouvelable, permettant aux travailleuses d’économiser les frais annuels de visa.
Bien que ce soit une avancée, l’objectif principal de Wafira reste de faire de la migration un choix, non une contrainte, en proposant de véritables alternatives économiques au Maroc. Naïma El Amri, coordinatrice nationale du programme, précise : « Nous voulons offrir une vraie alternative aux femmes, qu’elles repartent ou non la saison suivante. »
Le succès du programme Wafira a poussé les gouvernements marocain et espagnol à lancer une seconde phase, avec un élargissement du nombre de bénéficiaires. « Cette année, nous visons 3 000 personnes, et pour la première fois, des hommes saisonniers – notamment dans les champs de Corse et de Provence en France – seront aussi inclus », explique-t-elle. Elle ajoute : « Les femmes proches de la retraite seront prioritaires. Le modèle coopératif sera testé en parallèle du statut d’auto-entrepreneur, avec des formations adaptées aux hommes. »
Sur les 3 000 bénéficiaires, seuls 300 recevront un soutien financier direct. Les autres seront formé.es et accompagné.es pour devenir porteurs de projets, pouvant ensuite accéder à d’autres financements. Naïma annonce que : « Cette année, la Mauritanie, le Portugal et le Cap-Vert seront associés à toutes les étapes de la mise en œuvre de Wafira 2. Ils s'intéressent au modèle de coopération entre le Maroc et l’Espagne et souhaitent tirer parti des programmes GECCO et Wafira pour les adapter et les appliquer chez eux par la suite. »
Et Jan Schmitt de conclure :« Lorsque les femmes lancent des activités économiques dans leur communauté, elles peuvent générer un revenu durable toute l’année et construire un avenir professionnel au Maroc. Ainsi, la migration devient pour elles un choix, et non une nécessité. »

























