Peux-tu retracer brièvement les circonstances et l’intention qui ont mené à la création du Journal Féministe Algérien en 2015 ? Quel besoin précis cherchiez-vous à combler ?
C’est le 5 juillet 2015, date symbolique coïncidant avec l’anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie, que le « Journal Féministe Algérien » a vu le jour. Par ce choix de date, nous voulions interroger une question cruciale : Sommes-nous réellement indépendantes ? Les femmes algériennes ont contribué à l’Indépendance du pays au même titre que les hommes, sans en tirer les mêmes bénéfices.
À l’origine, le JFA n’était pas pensé comme un média, mais comme un « journal intime féministe ». Nous voulions simplement un espace sécurisé et en accord avec nos valeurs pour partage nos idées, nos quotidiens et nos colères.
Quel événement a marqué une tournure significative pour l’avenir du JFA ?
Le tournant s’est amorcé en 2016, après le féminicide de Amira Merabet à Constantine, immolée vive par un homme à peine sorti de prison. Choquées par les réactions médiatiques qui invisibilisaient le caractère sexiste du crime, parfois en stigmatisant la victime, nous avons décidé d’agir.
Nous sommes allées rencontrer la famille avec le collectif Sawt Nsa (Voix de femmes), avons rédigé une lettre collective lue par la suite lors des journées cinématographiques de Béjaïa, participé à des sit-in à Alger, Oran et Constantine, et publié l’histoire du féminicide sur la page du JFA. Cette publication a été largement relayée, marquant la transformation du journal : de simple espace d’expression intime à véritable relais médiatique. Cela s’est fait malgré nous. Nous n’étions pas du tout prêtes pour une telle visibilité. Pour beaucoup d’entre nous, les parents ont découvert nos actions dans la presse.
Comment les manifestations du Hirak et les mobilisations populaires ont-elles redessiné (ou non) l’espace d’action pour les féministes en Algérie ?
Le Hirak a constitué une brèche inespérée pour toute la dynamique démocratique en Algérie et le mouvement féministe en a tiré un profit considérable, plus que tout autre mouvement. Il a permis une transmission générationnelle massive, une politisation sans précédent des jeunes femmes, et une structuration collective plus forte des groupes jusque-là clandestins ou marginaux. Très vite, quelque chose a pris forme, comme si nous n’attendions que ça.
Des initiatives nouvelles ont vu le jour comme les Archives des Luttes des Femmes Algériennes, Féminicides Algérie, la revue La Place, toutes encore actives jusqu’à présent. Notons aussi la réapparition de collectifs historiques, comme Tighri n Tmettut fondé par Nabila Djahnine de son vivant dans les années 1990 puis repris sous le nom Assirem n Yellis n Djerdjer après son assassinat et retrouvant un nouvel élan en 2019.
Le JFA a alors joué un rôle essentiel en relayant les actions du « carré féministe » dans les manifestations, et en donnant une visibilité aux nombreuses initiatives féministes.
Le Hirak a été brutalement interrompu par la pandémie de Covid-19. Le confinement a-t-il freiné ou enterré l’élan féministe né du mouvement ?
Au contraire, la période du confinement a été très productive pour nous. Il nous a permis de développer de nouvelles idées, de créer du contenu en ligne, de lancer des campagnes de sensibilisation. C’est également durant cette période qu’a mûri l’idée de transformer le JFA en fondation. Le collectif avait pris une telle ampleur qu’il ne pouvait plus se limiter à une simple page Facebook ; il fallait le formaliser, mais aussi le protéger dans un contexte politique difficile. La Fondation a ainsi été enregistrée le 8 mars 2021, une date hautement symbolique.
Nous avons aussi profité de ce moment pour clarifier notre positionnement : il est vite apparu, d’un commun accord, que nous nous inscrivions dans une perspective de féminisme intersectionnel et décolonial.




Aujourd’hui, au bout de 10 ans, quelles réalisations du JFA te rendent le plus fière ?
Pour sortir de l’espace virtuel et aller à la rencontre des femmes partout en Algérie, nous avons engagé une tournée nationale autour d’une campagne contre les violences conjugales menée par une dizaine d’associations féministes et baptisée « Dayen. Yekfi. Stop ». Pendant près d’un an et demi, des ateliers ont été organisés dans différentes régions du pays. Cette démarche territoriale s’est achevée avec la première université d’été féministe en 2023 sous le nom « Nos résistances féministes ».
Parmi les réalisations dont nous sommes le plus fières, il y a aussi la création d’une bibliothèque féministe de plus de 3000 ouvrages en arabe et en français installée à Alger dans notre espace solidaire, un club de lecture et un club de jeux féministes.
Nous avons également crée un site web bilingue (français / arabe), bientôt complété par une revue imprimée dont la sortie est prévue en février 2025, retraçant l’histoire des féminismes en Algérie, les résistances, les luttes, les récits des femmes de tout le territoire.
Par ailleurs, à l’occasion du 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, le JFA a inauguré la mise en route d’une série de podcasts sous l’étendard d’une campagne baptisée «Ma tsoktiche, hada weqtek » (« Ne te tais pas, c’est ton moment ») et qui se poursuivra jusqu’au 8 mars prochain.
Comment juges-tu l’évolution des politiques publiques et des lois ? Y a-t-il eu des avancées tangibles ?
Nous constatons des avancées dans la société algérienne, des petites victoires, encore loin du rythme qu’on souhaiterait, mais elles sont non négligeables. En une seule année, les mesures se sont multipliées : création d’une plateforme dédiée aux violences, publication d’un guide juridique pour accompagner les femmes, d’un guide économique pour favoriser leur autonomisation financière, mise en place d’un numéro vert, ou encore levée de la réserve sur l’article 15-4 de la CEDAW (Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes) relatif à la liberté de circulation.
Des signes d’évolution apparaissent également dans des sphères encore récemment réfractaires. A titre d’exemple : il y a quelques jours le Ministère des Affaires Religieuses a sorti une circulaire demandant à toutes les mosquées d’aborder la question des violences conjugales dans les prêches. C’est inédit et inespéré !
Parmi les réalisations dont nous sommes le plus fières, il y a aussi la création d’une bibliothèque féministe de plus de 3000 ouvrages en arabe et en français installée à Alger dans notre espace solidaire, un club de lecture et un club de jeux féministes.
Ces avancées, aussi fragmentaires soient-elles, sont la preuve que la mobilisation féministe gagne du terrain. Mais elles ne suffisent pas à répondre aux urgences : les lois restent profondément discriminatoires, et l’égalité juridique demeure un horizon encore lointain.
Si tu devais lister les priorités à court terme et les priorités à long terme pour le JFA et pour le mouvement féministe algérien, quelles seraient-elles ?
À court terme, l’enjeu majeur est celui de la mobilisation. Nous sommes seulement 13 au sein du JFA et nous avons besoin de plus de membres pour pouvoir atteindre nos objectifs.
L’autre priorité urgente concerne les revendications essentielles pour protéger les femmes. Sans attendre l’abolition du Code de la famille, un mirage encore lointain, il y a la nécessité d’obtenir l’abrogation de l’article 66, qui retire la garde à une mère divorcée si elle se remarie. Nous sommes des centaines de femmes à être mobilisées depuis 2020 contre cet article. Nous continuons à maintenir la pression.
Pour le long terme, je rêve d’une Algérie débarrassée du Code de la famille, organisée autour de lois civiles égalitaires, où une loi-cadre sur les violences permettrait enfin de mettre l’accent sur la prévention plutôt que la seule criminalisation. Un pays où les collectifs féministes pourraient débattre publiquement, sans stigmatisation, avec la possibilité d’être partie prenante des processus décisionnels pour que plus aucune loi anti-femmes ne soit adoptée sans résistance.
Quel message veux-tu transmettre aux décideur·e·s et à la société civile aujourd’hui, à l’occasion des 10 ans du JFA ?
Les femmes ont participé à toutes les luttes de ce pays et à toutes les étapes de son édification. Sans les femmes, rien ne se fait. On peut essayer de les marginaliser, elles trouveront toujours le moyen de se faire entendre, alors autant travailler avec elles.

























