Pendant que la France débat de la pertinence d’implanter un congé pour règles douloureuses, ce droit existe en Espagne depuis juin 2023. Il s’agit d’une mesure pionnière sur le continent européen, saluée par une partie du mouvement féministe. Mais après presque deux ans d’application, activistes, expertes et personnes concernées relèvent ses limites : un dispositif trop restrictif, une approche excessivement médicalisée et un impact réel très limité.
Que dit la loi ?
La mesure figure dans la réforme de 2023 de la loi sur l’avortement et prévoit la possibilité d’une incapacité temporaire pour les femmes qui souffrent d’une « menstruation invalidante ou dysménorrhée secondaire associée à des patologies telles que l’endométriose », précise le texte.
Pour bénéficier de ce congé, il est nécessaire de consulter le ou la médecin traitant, qui détermine la durée du congé. Celui-ci peut être accordé jusqu’à un an, ce qui évite d’avoir à justifier l’incapacité chaque mois. La prestation est prise en charge par la sécurité sociale depuis le premier jour et n’exige pas de période minimale de cotisation. Le congé dure le temps déterminé par la ou le médecin et reste enregistré dans le dossier médical de la patiente.
La loi fait spécifiquement référence à la dysménorrhée secondaire, une douleur localisée habituellement dans le bas-ventre et parfois irradiant vers le dos et les cuisses. La dysménorrhée primaire n'est liée à aucune pathologie sous-jacente, tandis que la secondaire l’est. Cette distinction médicale est centrale pour comprendre la portée de la loi, puisque seulement les cas avec un diagnostic lié à une pathologie peuvent accéder au congé.
Outre l’endométriose, la loi mentionne des pathologies telles que les myomes, la maladie inflammatoire pelvienne, l’adénomyose, les polypes endométriaux, les ovaires polykystiques ou la difficulté à l’évacuation du sang menstruel. Cependant, le diagnostic de bon nombre de ces maladies est complexe et prend souvent des années. Dans le cas de l’endométriose, diverses études estiment que le diagnostic peut prendre entre cinq et huit ans.
La loi ne prend pas en compte d’autres symptômes autres que la douleur associés tels que les migraines, les troubles gastro-intestinaux, le brouillard mental, la fatigue ou les douleurs généralisées.
Un pas nécessaire mais jugé insuffisant
Pour Gema Rosado, fondatrice de l’organisation de santé menstruelle Cíclicas, l’adoption de cette loi représente « une grande avancée » d’un point de vue historique et symbolique. « C’est la première fois que, depuis l’espace public, qu’on reconnaît la douleur menstruelle comme un problème réel de la santé des femmes », assure-t-elle. Selon elle, le texte juridique rompt avec l’idée selon laquelle la douleur menstruelle doit être subie en silence ou normalisée comme une partie inévitable de l’expérience féminine.
Le texte juridique rompt avec l’idée selon laquelle la douleur menstruelle doit être subie en silence ou normalisée comme une partie inévitable de l’expérience féminine.
Cependant, Rosado considère que la loi s’est avérée « insuffisante » et qu’elle répond à une approche « très médicalisée ». Le principal problème, souligne-t-elle, est l’exigence d’un diagnostic formel. « Cela implique que beaucoup de femmes qui souffrent de douleurs menstruelles incapacitantes, mais n’ont pas un diagnostic, et qui ne vont pas l’avoir, restent exclues », prévient-elle, en pointant du doigt le manque de recherche sur la santé des femmes.
Selon une étude, 70,9 % des femmes en Espagne éprouvent des gênes menstruelles tous les mois ou presque, or 20 % d’entre elles affirment n’avoir jamais reçu de prise en charge gynécologique.
« La douleur menstruelle intense ne doit pas être considérée comme “normale” simplement en raison de sa fréquence. Lorsqu’elle altère la fonctionnalité ou la qualité de vie, elle a besoin d’une évaluation diagnostique appropriée », signale la docteure Ana Boldó Roda, cheffe du service de gynécologie-obstétrique de l’Hôpital La Plana de Vila-real dans la province de Castellón. La spécialiste précise qu’il ne s éprouvent des gênes menstruels éprouvent des gênes menstruels éprouvent des gênes menstruels ’agit plus d’une douleur « normale » lorsqu’elle empêche de travailler, d’étudier ou d’accomplir les activités quotidiennes ; lorsqu’elle ne répond pas aux antalgiques habituels ; ou lorsqu’elle s’aggrave avec les années.
Aux barrières médicales s’ajoutent des obstacles professionnels et sociaux. Dans le milieu du travail subsiste la peur d’être stigmatisée, d’être perçue « comme moins productive », ainsi que la crainte de représailles professionnelles. Sur le plan social, le tabou autour des menstruations est toujours très présent et la douleur menstruelle continue d’être banalisée. « La législation doit aller de pair avec un travail culturel », défend Rosado.
De son point de vue, le congé devrait s’intégrer à une stratégie plus large de santé menstruelle : formation spécifique des professionnels de santé, campagnes publiques de sensibilisation et politiques internes claires dans les entreprises, sans stigmatisation. Pour la docteure Boldó, le système de santé espagnol « a accompli des progrès importants en matière de sensibilisation et de prise en charge spécialisée » et dispose de guides officiels pour des pathologies comme l’endométriose, soutenus par des sociétés scientifiques et le ministère de la Santé. Elle souligne également la création d’unités multidisciplinaires dans tout le pays pour une prise en charge globale des cas de douleurs pelviennes chroniques et d’endométriose. Elle estime toutefois que des marges d’amélioration subsistent, notamment en matière de prévention et d’éducation menstruelle, qui ne sont pas encore pleinement intégrées ni dans le système de santé ni dans l’éducation communautaire.
Un impact très limité
La sociologue et sexologue Irene Aterido met l’accent sur le faible impact qu’a eu cette décision. « Très peu de femmes ont fait valoir ce droit au travail », souligne-t-elle. Jusqu’en janvier 2025, seulement 2 688 arrêts de travail ont été enregistrés, un chiffre qu’elle juge « insignifiant ». Aterido est la fondatrice d’Endomadrid, l’Association des personnes atteintes d’endométriose de la Région de Madrid.

À son avis, la loi pose aussi des problèmes en matière de protection des données. Puisque l’arrêt est pris en charge par la Sécurité Sociale dès le premier jour, contrairement à d’autres arrêts pour maladie commune, les entreprises peuvent connaître le motif de l’arrêt. « Cela ne se produit pour aucune autre pathologie associée aux hommes. Cela n’arrive que pour les avortements, la dysménorrhée secondaire ou la grossesse», souligne-t-elle.
28 ans sans diagnostic
Irene Aterido a été diagnostiquée d’endométriose il y a 16 ans, après avoir passé 28 ans sans connaître la cause de ses douleurs. L’endométriose est une maladie chronique, caractérisée par la croissance de tissu endométrial en dehors de l’utérus, et elle reste sous-diagnostiquée, souligne la docteure Boldó. « Selon les données disponibles, elle touche environ 10 % des femmes en âge de procréer et sa manifestation la plus fréquente est une dysménorrhée intense associée à des douleurs pelviennes chroniques, une dyspareunie ou une infertilité », explique-t-elle.
« Il y a énormément de préjugés autour des menstruations et du cycle, il n’y a ni compréhension ni sensibilité quant au fait que ce sont de vraies maladies, invalidantes, que nous ne les avons pas choisies, que nous ne sommes pas paresseuses. Que cet arrêt soit un droit cyclique est difficile à faire entrer dans le système productif ».
L’un des principaux défis du diagnostic est « la normalisation de la douleur menstruelle tant par les patientes que par les professionnel.les de santé, ce qui retarde la consultation et la suspicion clinique », indique Boldó. Elle avertit également que toutes les patientes ne présentent pas le même tableau clinique, que des symptômes non gynécologiques peuvent être associés et que le diagnostic repose souvent sur des méthodes invasives ou tardives.
« J’ai passé 28 ans sans savoir que ce qui m’arrivait n’était pas normal », raconte Aterido, « personne ne m’avait prévenu et j’ai dû subir une opération en urgence ». Règles douloureuses, douleurs lors des rapports sexuels, symptômes gastro-intestinaux, migraines avant les règles et une dysphorie prémenstruelle figuraient parmi les symptômes auxquels elle faisait face à chaque cycle. Depuis le diagnostic, elle a opté pour un traitement hormonal qui, malgré des effets secondaires comme « une baisse du désir ou un certain état dépressif », a soulagé ses douleurs. « Il arrive un moment où vous choisissez de faire une pause avec la maladie et de commencer le traitement hormonal. C’est une pseudo-ménopause », explique-t-elle.
Quand la loi est entrée en vigueur et qu’elle a souhaité bénéficier du congé, elle s’est heurtée à un obstacle supplémentaire. « J’ai dû expliquer au médecin généraliste comment faire », assure-t-elle. « Il y a énormément de préjugés autour des menstruations et du cycle, conclut Aterido, il n’y a ni compréhension ni sensibilité quant au fait que ce sont de vraies maladies, invalidantes, que nous ne les avons pas choisies, que nous ne sommes pas paresseuses. Que cet arrêt soit un droit cyclique est difficile à faire entrer dans le système productif ».

























