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Thérèse Hammoura en train de fabriquer du savon – Photo de Pascale Sawma
En 1985, Thérèse Hammoura a été contrainte d'entamer un long parcours du combattant pour trouver du travail. Munie de ses outils, elle se lança dans une lutte acharnée, armée de ses mains robustes, de son esprit vif et d'une détermination sans faille. « J'ai appris plusieurs métiers après que mon mari a perdu son emploi sans aucune indemnité. Je devais l'aider pour que nous puissions élever nos enfants et les scolariser », raconte -t-elle .
Depuis, Thérèse a travaillé dans de multiples domaines : agricultrice prenant soin de ses oliviers, artisane savonnière et cuisinière préparant festins, repas et conserves maison pour ses client.e.s. « Plus tard, je me suis inscrite à un cours de fabrication de savon. J'étais la plus âgée de la classe, mais je me suis lancée un défi et j'ai décidé d'apprendre quelque chose de nouveau. C'était difficile au début, mais je suis restée en contact avec mon formateur jusqu'à ce que je maîtrise la technique. Il y a même des étrangers et des expatriés qui, chaque saison, me réservent la quantité de savon traditionnel dont ils ont besoin », confie-t-elle.
Thérèse est assise sur le balcon de sa maison du nord du Liban, où elle range ses ustensiles pour fabriquer ses cosmétiques et travaille sans relâche. « Même après mon opération du genou, poursuit-elle, je n'ai pas arrêté de travailler. C'est ma vie, c'est ce dont j'ai besoin pour rester indépendante. »
Les femmes âgées : les plus vulnérables

Selon le Syndicat international du travail Selon l'Organisation internationale du travail (OIT), les personnes âgées sont les plus exposées aux conditions de travail difficiles : 77 % des travailleur.ses de plus de 65 ans sont employé.es dans le secteur informel, ce qui signifie qu'ils et elles ne bénéficient d'aucune protection juridique et sociale. Ce chiffre est nettement supérieur à la moyenne mondiale de l'emploi informel, qui représente 61 % de la population active mondiale, soit environ deux milliards de personnes.
Dans ce contexte, les femmes âgées constituent le groupe le plus vulnérable. Alors qu'environ 73,6 % des travailleur.ses du secteur informel dans le monde ne bénéficient d'aucune protection sociale, les femmes âgées sont particulièrement confrontées à la pauvreté à la retraite. À l'échelle mondiale, les pensions des femmes sont inférieures de 25 % à 40 % à celles des hommes, voire inexistantes.
Ce déséquilibre démographique contraint les femmes à continuer de travailler dans le secteur informel, notamment dans l'agriculture et les services à la personne. Selon les rapports, neuf femmes sur dix dans les pays en développement occupent des emplois informels, ce qui oblige nombre d'entre elles à travailler jusqu'à 70 ou 75 ans pour subvenir à leurs besoins essentiels, sans assurance maladie ni protection sociale adaptée à leur âge.
Maryam L. : la reprise d’une scolarité aux côté de sa fille
Maryam Lahoud s'est mariée à 14 ans. Elle a dû quitter l'école et renoncer à des études qu'elle souhaitait pour se consacrer à l'éducation de ses cinq enfants. Mais elle n'a jamais abandonné son rêve. Elle a décidé d'étudier avec sa fille et de passer le baccalauréat. « Ma fille et moi avons réussi toutes les deux, se souvient-elle. Nous avons obtenu notre diplôme ensemble, fêté ça et décidé d'aller à l'université. Elle a étudié la gestion et je me suis inscrite dans une école professionnelle d'infirmières. Puis, une fois de plus, nous avons obtenu notre diplôme ensemble et avons commencé à chercher du travail. »
“I’m proud of everything I’ve done. I think I’ve set an example for my daughters to defy circumstances, no matter how difficult, and to defend their rights even when life is unfair to them or society confines them to stereotypical roles.”
Maryam Lahoud raconte son histoire avec une grande fierté, teintée toutefois de lassitude et de tristesse. Elle a travaillé dans plusieurs hôpitaux et a poursuivi ses études, obtenant des qualifications supplémentaires qui lui ont permis de devenir formatrice pour des générations d'infirmières. À cette époque, sa fille était elle aussi devenue mère.
« Je suis fière de tout ce que j'ai accompli, dit-elle. Je pense avoir montré l'exemple à mes filles, les encourageant à surmonter les obstacles, aussi difficiles soient-ils, et à défendre leurs droits même lorsque la vie est injuste ou que la société les enferme dans des rôles stéréotypés. Aujourd'hui, j'ai 68 ans et ma petite-fille s'est mariée l'été dernier. Qui sait, je deviendrai peut-être même arrière-grand-mère. Et pourtant, je dois continuer à travailler, tant que ma santé me le permet. J'ai besoin de travailler pour vivre et préserver mon indépendance. »
Entre indépendance et dure réalité
Dans les rues délabrées du Liban, il n'est plus rare de voir des femmes de plus de 70 ans derrière des étals de marché ou dans des ateliers de couture. C'est devenu un phénomène social, symbole de la lutte acharnée entre le désir d'indépendance et la dureté d'une réalité économique impitoyable.
Les femmes que nous avons rencontrées refusent, avec une dignité profondément enracinée, de devenir un « fardeau » pour leurs fils et leurs filles, ou de renoncer à leur indépendance.
Mais cette insistance sur l'autonomie financière se heurte au mur de la précarité résultant du manque de soutien sanitaire et social, qui contraint parfois les femmes âgées à travailler même lorsque leur santé ne le leur permet pas.
À cette situation s'ajoute l'effondrement du système bancaire libanais, qui a entraîné le gel des dépôts et la disparition des « économies de toute une vie », comme le dit Samia. Des milliers de femmes âgées ont perdu les économies sur lesquelles elles comptaient pour assurer leur avenir et se sont retrouvées contraintes de retourner travailler dans le secteur informel, enchaînant les emplois physiquement pénibles tels que la préparation de conserves et les services à domicile, dans une tentative désespérée de faire face à une inflation galopante qui a rendu le coût de la vie inabordable pour beaucoup. Samia, par exemple, une septuagénaire d'Akkar, au nord du Liban, travaille encore comme femme de ménage dans des maisons et des bureaux pour survivre, malgré de nombreux problèmes de santé comme l'hypertension et le diabète.
Le principal obstacle réside dans l'absence d'une couverture santé complète. Le coût des médicaments pour les maladies chroniques telles que l'hypertension, le diabète et les maladies cardiaques est devenu la principale motivation des femmes âgées pour reprendre le travail. Avec la chute du pouvoir d'achat des prestations de fin de carrière versées par la Sécurité sociale, les pensions ne couvrent même plus le coût d'une seule boîte de médicaments. Cela oblige les femmes âgées à travailler dur, souvent dans la douleur, simplement pour subvenir à leurs besoins essentiels.
Cette souffrance illustre clairement la spécificité des luttes des femmes confrontées à la pauvreté à un âge avancé au Liban. Une Libanaise ayant passé des décennies à effectuer des travaux domestiques non rémunérés ou à travailler dans le secteur informel atteint l'âge de 70 ans sans assurance maladie ni pension décente. Elle se retrouve seule, face à un État incapable, même en 2026, d'adopter une loi sur la retraite et la protection sociale garantissant la dignité des personnes âgées. Ce qui devrait être un « âge de repos » devient ainsi une dernière étape de déclin, marquée par le manque de sécurité élémentaire. Si cette réalité touche de nombreuses personnes, elle est particulièrement cruelle pour les femmes, qui subissent une discrimination permanente en matière d'éducation, de salaires et d'opportunités – et qui doivent désormais poursuivre leur combat et supporter la violence sociale et économique, les cheveux blancs et les mains épuisées.

























