Par Gabriela Martínez
Silvia Agüero, militante et écrivaine gitane, accueille le public dans la salle du Teatro del Barrio à Madrid, avec l’hospitalité d’une personne qui te reçoit à domicile. « Je suis très contente et très nerveuse », lance-t-elle au public, qui ne sait pas s’il s’agit d’une réplique ou bien d’une confession. Le décor est ainsi aménagé, semblable à la cour d'une maison: des foulards aux couleurs chaudes suspendus à un fil à linge. Pendant que la salle se remplit, les spectateur.ices écoutent des rythmes de flamenco. Puis, la musique s'arrête et le spectacle commence.
Dans son monologue intitulé Je ne suis pas ta gitane, la comédienne revient sur les abus subis par le peuple gitan en Espagne, tout en rendant hommage aux femmes gitanes qui ont osé se rebeller. Elle le fait avec une bonne dose d’humour, ce qui explique sans doute le succès du spectacle : plus de 350 représentations en trois ans au Teatro del Barrio, dans le quartier multiculturel de Lavapiés, en plein centre de Madrid. Et d’autres représentations sont prévues pour cette nouvelle saison culturelle.
La rébellion des femmes gitanes
Sur scène, Silvia Agüero met en lumière des épisodes marquants de la résistance féminine. Elle joue, par exemple, l’évasion de 1753 menée par Rosa Cortés à la Casa de Misericordia de Saragosse, où des femmes gitanes y étaient détenues de force. Cinquante-deux d’entre elles percèrent un trou dans un mur pour s'échapper. Bien que rattrapées, quarante femmes s'évadèrent à nouveau quelques mois plus tard.
Cette mémoire des luttes s’inscrit dans une histoire plus large de persécutions à l’encontre de ce peuple. La dernière représentation de l’été qui s’est tenue le 30 juillet, rappelle une autre date clé. Plus de deux siècles auparavant, en 1749, entre 10 000 et 12 000 gitan.es de tous âges ont été arrêté.es sous ordre du roi d’Espagne Ferdinand VI. Cet épisode, connu sous le nom de la grande rafle, fut une véritable tentative d'extermination du peuple gitan, raconte Silvia Agüero. Les femmes et les enfants de moins de sept ans furent séparés des hommes et contraints au travail forcé, afin d’empêcher toute reproduction et survie de leur communauté.

Silvia Agüero rappelle aussi la persécution des gitan.es pendant la Seconde Guerre mondiale. « On reconnaît l'holocauste du peuple juif, mais pas l’extermination du peuple gitan », proteste la militante au téléphone un jour après la représentation. Un demi-million de Tsiganes ont été exterminés, selon les chiffres officiels. Ce n'est qu'en 2015 que le Parlement européen a reconnu le Samudaripen (génocide des Tsiganes) et instauré le 2 août une journée de commémoration en mémoire des 4 300 Tsiganes assassinés en une nuit dans le camp de concentration nazi Auschwitz-Birkenau en 1944.
L'humour, une arme puissante
Dans sa pièce, dont le texte a été coécrit avec l’actrice et metteuse en scène espagnole Nül Garcia, Silvia Agüero parodie un à un les préjugés sur les gitans les plus courants, ceux qu’elle a subis toute sa vie, comme être suspectée de vol dans chaque magasin. Elle se moque également des idées stigmatisantes diffusées par de grands représentants de la culture espagnole, tel que Miguel de Cervantes, l’auteur de Don Quichotte de la Manche qui a écrit dans La petite gitane : “Il semble que les gitans ne soient nés au monde que pour être voleurs.”
Ce n'est qu'en 2015 que le Parlement européen a reconnu le Samudaripen (génocide des Tsiganes) et instauré le 2 août une journée de commémoration en mémoire des 4 300 Tsiganes assassinés en une nuit dans le camp de concentration nazi Auschwitz-Birkenau en 1944.
Face à ce discours, la militante répond par des rires. L'humour « est une arme très puissante » contre le racisme et l’antitziganisme. « L'autre option qui s'offre à nous, les femmes racialisées — les gitanes, les sudacas (femmes de l’Amérique du Sud), les moras (femmes arabes) —, c'est de souffrir. Parce que c'est constant, tous les jours, à chaque instant », souligne-t-elle lors de notre interview.
Elle précise aussi ne pas se reconnaître dans « le féminisme hégémonique des blanches qui veulent voter et laissent les femmes noires de côté ». « Je corresponds à tous les clichés : je n'ai pas fait d'études, je me suis mariée il y a 11 ans, avant cela je vivais avec mon père. Mon choix de vie a été d'avoir des enfants et de fonder une famille, où est le problème ? », fustige la comédienne, née en 1985. « Le problème, c'est le monde moderne qui n'a aucune spiritualité, qui n'a foi en absolument rien, même pas en lui-même », regrette-t-elle.
L'activiste travaille depuis des années à la récupération de la mémoire du peuple gitan et a fondé l'association Pretendemos Gitanizar el Mundo (Nous voulons gitaniser le monde). Elle a publié quatre livres (dont deux en coécriture). A las gitanas de mi vida (Aux gitanes de ma vie) est son dernier ouvrage. Elle anime aussi l'émission de télévision Al Lío (Allons-y) et collabore avec le magazine féministe Pikara Magazine.

À la fin du spectacle, le public chante une chanson de Las Grecas, duo de flamenco-rock formé par les sœurs gitanes Carmela et Tina Muñoz Barrull et applaudit avec grand sourire. Lors d’autres représentations, « beaucoup de gens sont sortis en pleurant de la pièce, des gens blancs, qui n'ont rien à voir avec les gitans et pour moi, voir cela a guéri beaucoup de blessures », confie Silvia Agüero, tout en précisant que celles-ci « ne guériront jamais complètement ».
Le mot « gitan » désigne les Tsiganes de la péninsule ibérique et du sud de la France.
Cet épisode est détaillé par l'historien Manuel Martínez Martínez dans son livre, Los gitanos y las gitanas de España a mediados del siglo XVIII : El fracaso de un proyecto de exterminio (Les gitans et les gitanes d'Espagne au milieu du XVIIIe siècle : l'échec d'un projet d'extermination).

























