Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)
Intitulé Nos corps, nous-mêmes, cet ouvrage, publié pour la première fois en 1971 par le Boston Women's Health Book Collective, est une encyclopédie pionnière sur le corps des femmes. Rédigée par des universitaires, des médecins et des militantes, elle aborde de nombreux sujets, dont un tabou persistant : celui de la vieillesse féminine.
Les auteurs décrivent les stéréotypes entourant la ménopause ainsi : « L’image populaire dépeint les femmes ménopausées comme fatiguées, intraitables, irritables, acariâtres, peu attrayantes, insupportables (à tel point que leurs maris seraient légitimes de rechercher la compagnie d’une autre femme), irrationnellement déprimées, terrifiées par le changement qui marque leur vie (re)productive. »
Plus de cinquante ans après sa parution, l'histoire et l'héritage de Notre corps, nous-mêmes, traduit en des centaines de langues, continuent de résonner. L'ouvrage sera mis à l'honneur lors d'une importante conférence aux États-Unis en mars 2027 et en Italie en février 2027, à Altradimora .
En Italie : le vieillissement comme dissidence féministe
La question du vieillissement des femmes est récurrente en Italie. Cette étape de la vie, qui pourrait être riche et précieuse, reste difficile à vivre pour les femmes et est marquée par des stéréotypes tenaces. Comme l'affirmait Germaine Greer, auteure de La Femme eunuque, dans son ouvrage La Métamorphose (1992), la ménopause et le vieillissement peuvent devenir des actes de résistance.
« Il y a des aspects positifs à être une vieille femme terrible. Si les femmes âgées s'aiment, elles ne sont pas condamnées à être une minorité opprimée. Pour s'aimer, elles doivent rejeter la tendance extrême à banaliser leur identité et leur rôle. Une femme adulte ne devrait pas se déguiser en jeune fille pour rester en vie.»
Greer nous rappelle qu'il y a toujours eu des femmes qui ont résisté à l'attrait de la jeunesse éternelle et accepté le vieillissement, qui ont traversé la ménopause avec dignité, et qui ont réinventé leur vie pour s'épanouir. Dans un monde infantile, observe Greer, ces femmes sont perçues comme une menace. Personne ne sait comment réagir face à une femme qui ne sourit pas et ne flatte pas constamment.
« Nous avons vécu trop longtemps et nous en savons trop pour être contraints d’être catégorisés. »
Voix italiennes sur les femmes et le temps
En Italie, le débat sur le vieillissement des femmes est vif, notamment grâce aux écrivaines qui l'ont abordé ouvertement. En 1995, Clara Sereni publie Eppure (Néanmoins), un recueil de onze nouvelles révélant non seulement la fatigue liée à l'âge, mais aussi sa beauté et ses nuances. Plus récemment, en 2023, Lidia Ravera a remis les femmes âgées au centre de la fiction avec Age Pride (Fierté de l’âge). Ravera, qui avait déjà brisé les tabous sexuels en 1976 avec Porci con le ali (Les cochons ont des ailes) écrit :
« La vie s'achève quand tout s'arrête. À l'instar des athlètes, nous devons évoluer avec elle, apprendre son rythme, accélérer et ralentir à volonté, nous plier puis faire le saut nécessaire pour ne pas être déséquilibrés. Nous devons rester agiles. Pas jeunes, agiles. Flexibles. Nous devons apprendre à évoluer au rythme du Temps. Sans imiter obstinément des modèles dépassés. Mais sans nous cacher. Surtout, sans nous cacher. »
Sa réflexion intervient à un moment démographique crucial : un tiers de la population italienne a désormais plus de 60 ans, avec encore de nombreuses années à vivre. C’est une réalité sans précédent. Mais, comme l’interroge Ravera, est-ce un progrès ou une fatalité ? Pour que la longévité soit un privilège plutôt qu’une condamnation, soutient-elle, il faut déconstruire les stéréotypes, ces « fausses vérités jamais vérifiées mais ancrées par la répétition, qui nous rendent craintifs et conformistes. Ce sont les barreaux de la cage qui emprisonnent le troisième âge. »
« Nous avons vécu trop longtemps et nous en savons trop pour être enfermés dans une catégorie », insiste-t-elle.
(In)visibilité et peur du corps féminin vieillissant
Au fond, l'œuvre de Ravera est une invitation à la célébration : célébrer la fierté d'avoir vécu, célébrer le désir de poursuivre le voyage. Chaque époque est un pays étranger à traverser avec curiosité, non une étape d'un « chemin de croix » à endurer. À travers le récit de sa propre relation complexe avec le vieillissement, Ravera révèle la joie profonde que recèle la maturité. Le temps, autrefois perçu comme un ennemi sournois, peut devenir un allié qui ouvre la porte à une liberté insoupçonnée et une révolution intérieure.
Il ne s'agit pas d'une mince affaire. Comme l'a si justement observé Susan Sontag, la vieillesse masculine est souvent associée à l'autorité et au talent, tandis que la vieillesse féminine est ridiculisée, voire considérée comme obscène. Une société qui perçoit les femmes principalement à travers le prisme de la reproduction les relègue fréquemment à la marge une fois cette fonction accomplie.
La vieillesse masculine est souvent associée à l'autorité et au talent, tandis que la vieillesse féminine est ridiculisée ou considérée comme obscène.
Il y a là un paradoxe douloureux. La génération des femmes qui a mené la révolution sexuelle des années 1960, qui s'est réappropriée son corps et a vécu sa sexualité librement, peine souvent à accepter ce même corps en vieillissant. L'invitation de Ravera est fondamentale à cet égard : si la beauté de la jeunesse s'estompe, s'y accrocher est un signe de faiblesse. Les femmes en viennent souvent à mépriser leur corps vieillissant car elles ne sont plus considérées comme des objets de désir par la société dominante. Pourtant, la vieillesse recèle des privilèges uniques. Si l'on a vécu dans le respect de soi, la vieillesse peut devenir une opportunité.
Réaffirmer l'âge comme un acte féministe
Ravera s'adresse à ses contemporain.es, la première génération à vivre aussi longtemps, avec un cri de ralliement : « Il suffirait d’afficher fièrement les formidables réussites de l’intelligence, du goût, de l’ironie, de la légèreté et de l’empathie. »
Brandir l'étendard de la longévité, non comme un ennui ou un déclin inévitable, mais comme le fruit de l'effort de vivre, du talent qui exige un équilibre entre conscience et attentes. Créer plutôt que copier, se réinventer plutôt que se soumettre, réinventer les codes du bonheur. Se rebeller plutôt que d'obéir à la loi du marché des corps éternels.
En ce 8 mars, se réapproprier la vieillesse pourrait bien être l'un des actes féministes les plus radicaux qui soient.

























