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Khira a 41 ans. Elle vit à Alger, travaille dans la communication et n’a jamais souhaité se marier.
Jusqu’à présent, elle ne s’était pas posée la question de la vieillesse : « Quand on est jeune, on pense à la liberté, au travail, aux voyages.» Mais les débats récents l’ont amenée à réfléchir autrement : « Quand j’entends certains responsables dire que les enfants doivent être obligés de s’occuper de leurs parents, je me dis : et nous ? Celles qui n’ont pas d’enfants ? »
Khira ne regrette pas ses choix. Mais ces discussions réveillent parfois des inquiétudes. « Parfois je me demande : qui sera là quand je serai vieille ? Si je tombe malade, si je deviens dépendante… Est-ce que l’État aura prévu quelque chose ? Ou est-ce qu’on restera invisibles parce qu’on n’a pas suivi le modèle familial attendu ? »
Son questionnement est aussi nourri par une expérience personnelle. Il y a six ans, face à l’absence d’auxiliaires de vie accessibles et qualifié.es, Khira a dû quitter son travail pour s’occuper de sa mère atteinte d’un cancer, jusqu’à son décès. « On parle beaucoup de devoir familial, mais très peu des conditions concrètes du soin », explique-t-elle.
Elle évoque aussi le regard social très négatif entourant les maisons de repos : « Comme si y placer quelqu’un était forcément un abandon. Alors que parfois, ce serait simplement une solution pour garantir des soins dignes. »
Une proposition de loi centrée sur la responsabilité familiale
Selon les informations rapportées par la presse début mars 2026, une proposition de loi examinée par l’Assemblée populaire nationale algérienne (APN) vise à modifier et compléter la loi n°10-12 du 29 décembre 2010 relative à la protection des personnes âgées.
L’initiative cherche à introduire dans la législation algérienne un dispositif sanctionnant pénalement les enfants qui ne prendraient pas en charge leurs parents âgés. Les sanctions évoquées dans ces discussions iraient de six mois à trois ans de prison, assorties d’amendes pouvant atteindre 300 000 dinars (presque 2000€).
L’objectif affiché par les promoteurs du texte serait de combler ce qu’ils considèrent comme un vide juridique concernant l’abandon des ascendant.es.
« Parfois je me demande : qui sera là quand je serai vieille ? Si je tombe malade, si je deviens dépendante… Est-ce que l’État aura prévu quelque chose ? Ou est-ce qu’on restera invisibles parce qu’on n’a pas suivi le modèle familial attendu ? »
Mais cette approche soulève une question : que signifie vieillir dans une société où la solidarité est pensée presque exclusivement à travers la famille et repose en pratique sur les femmes ?
La famille comme seule politique du vieillissement
Dans les discours accompagnant ce type d’initiatives, la protection des personnes âgées est souvent présentée comme l’extension d’un devoir moral : la solidarité familiale et la piété filiale. Cette vision repose sur un modèle où les parents vieillissent entourés de leurs enfants, supposés assurer naturellement leur soutien matériel et affectif.
Or ce modèle est de plus en plus fragilisé. Les migrations, la précarité économique et l’évolution des modes de vie ont profondément transformé les structures familiales. Dans le même temps, la responsabilité du soin continue de peser majoritairement sur les femmes : s’occuper des enfants, des malades, des parents et parfois des beaux-parents... Un travail de soin essentiel mais largement invisible et peu reconnu. Parallèlement, le célibat et la non-maternité deviennent des trajectoires de vie de plus en plus assumées, rendant l’idée d’une vieillesse prise en charge par la descendance de moins en moins évidente.
Derrière cette morale familiale se cache aussi une réalité rarement nommée : l’exploitation du travail des femmes au nom du devoir filial. Nesrine, 46 ans, en fait l’expérience. Célibataire, elle a dû renoncer à son emploi et à sa vie personnelle pour s’occuper de ses parents âgés, alors que son frère, pourtant présent, refuse d’assumer cette charge.
« On me répète que c’est mon devoir. Mais personne ne parle de ce que ça signifie concrètement, explique-t-elle. Je n’ai pas le droit de travailler, parce qu’on dit que je dois rester avec mes parents. Et si je parle de maison de repos, c’est comme si je voulais les abandonner. »
La protection des personnes âgées est souvent présentée comme l’extension d’un devoir moral : la solidarité familiale et la piété filiale. Cette vision repose sur un modèle où les parents vieillissent entourés de leurs enfants, supposés assurer naturellement leur soutien matériel et affectif.
Dans une société où les structures d’accueil pour personnes âgées restent peu nombreuses et stigmatisées, le soin repose largement sur les femmes de la famille, transformant souvent la morale en injonction au sacrifice.
Les femmes âgées, les grandes invisibles
Les femmes sont particulièrement concernées par les questions liées au vieillissement. Dans de nombreux pays, elles vivent en moyenne plus longtemps que les hommes et arrivent plus souvent à la retraite avec des ressources économiques plus faibles, notamment en raison de carrières interrompues ou d’une contribution plus importante dans le travail informel.
Les travaux des Nations Unies sur le vieillissement soulignent également que la pauvreté en vieillesse touche souvent davantage les femmes, en raison des inégalités accumulées tout au long de la vie.
Pourtant, lorsque ces femmes vieillissent à leur tour, les dispositifs publics de soutien restent limités.
En Algérie, les infrastructures dédiées aux personnes âgées sont relativement peu nombreuses et les services d’aide à domicile restent encore peu développés.
« La vieillesse peut aussi être une liberté »
Nadia, 68 ans, n’a jamais eu d’enfants. Enseignante à la retraite, elle vit seule depuis plusieurs années. Plutôt que de se replier sur elle-même, elle a choisi une autre voie : rejoindre un petit groupe de femmes retraitées qui organisent régulièrement des voyages ensemble.
« On s’est rencontrées dans un club de lecture. Puis on a commencé à partir quelques jours à la mer, à Ghardaïa, parfois même à l’étranger ». Elle ajoute : « La vieillesse m’a permis de découvrir l’Algérie mais aussi de me découvrir. »
Pour elle, la vieillesse ne doit pas être réduite à la dépendance. « On parle souvent de la personne âgée comme quelqu’un de fragile ou isolé. Mais il y a aussi des femmes âgées qui veulent continuer à vivre, découvrir, bouger. » Elle reconnaît cependant que cette liberté repose sur certaines conditions.
« J’ai une petite retraite et je suis encore en bonne santé. Mais je sais que tout peut changer très vite. Si un jour je deviens dépendante, je ne sais pas quelles solutions existent réellement. »
Punir plutôt que construire
Le débat autour de l’abandon des parents intervient dans un certain contexte : celui de l’isolement et de la vulnérabilité de certaines personnes âgées. Mais en mettant l’accent sur la sanction pénale des enfants, il laisse souvent dans l’ombre un point essentiel : l’organisation collective du vieillissement.
Créer des maisons de retraite publiques dignes, développer des services d’aide à domicile accessibles, former et encadrer des auxiliaires de vie, créer des lieux de socialisation pour les seniors… Autant de politiques publiques qui restent encore peu développées.
Plusieurs analyses critiques du système pénal ont également montré que les sociétés ont parfois tendance à répondre à des problèmes sociaux par des solutions punitives, plutôt que par des politiques structurelles.
Vieillir dignement ne devrait pas dépendre du nombre d’enfants que l’on a mis au monde.
Dans une société où les femmes ont longtemps assuré, gratuitement et dans l’ombre, l’essentiel du travail du soin, il devient nécessaire de poser une autre question : qui prendra soin de celles qui ont passé leur vie à prendre soin des autres — ou de celles qui ont choisi une autre trajectoire ?
Punir les familles ne remplacera jamais une politique sociale, parce que la vieillesse n’est pas seulement une question morale. C’est une question politique et surtout une responsabilité collective et étatique.

























