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Des enfants jouent après leur déplacement. Photo Medfeminiswiya
Samar, mère de trois enfants qui a fui l’une des villes du Sud, a refusé de dormir dans une école transformée en centre d’accueil pour les personnes déplacées au Liban, en raison de l’escalade militaire en cours.
Cette fois-ci, sa peur ne venait pas des bombardements, mais de l’absence d’espace privé la séparant des dizaines d’autres familles. Elle témoigne : « En temps de guerre, on a peur de mourir… mais dans l’exil, on craint pour sa dignité et pour ses enfants à chaque instant. »
À travers ces mots, Samar donne à entendre ce que vivent les femmes déplacées de la banlieue sud de Beyrouth et de la Bekaa : une réalité humaine éprouvante, à laquelle les civil.e.s sont confronté.e.s à chaque nouvelle escalade sécuritaire au Liban.
À chaque fois, les femmes deviennent le maillon le plus fragile de l’équation de l’exil, face au manque de centres d’accueil, à la surpopulation et au recul de la capacité officielle à répondre à une crise qui s’étend à un rythme rapide.

La guerre a éclaté le 28 février dernier, avec une attaque américano-israélienne contre l'Iran, à laquelle ce dernier a riposté en bombardant Israël et les bases américaines dans les pays du Golfe. Le Hezbollah libanais, allié de l'Iran, s'est rapidement joint au conflit en dirigeant ses missiles vers Israël. En réponse, l’armée israélienne a ordonné aux civil.e.s d’évacuer quelques 150 villages et localités du sud du Liban _ces zones étant considérées par Israël comme des bastions ou des zones d’influence du Hezbollah_, plongeant la population dans la panique et la poussant à fuir vers des zones plus sûres.
Des milliers de personnes déplacées ont été bloquées pendant des heures alors qu’elles tentaient de quitter leurs maisons devenues dangereuses. Au moment de la rédaction de cet article, de nombreuses familles sont toujours sans abri, les loyers ayant atteint des sommets vertigineux et les centres d’hébergement ne pouvant accueillir tout le monde.
Selon le dernier communiqué de presse publié par le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) concernant la crise qui s'aggrave au Liban, les frappes aériennes intensives ont entraîné le déplacement de plus de 83 000 personnes depuis le 2 mars, dont près de 1 000 femmes enceintes qui sont désormais confrontées à des risques critiques pour leur santé et leur sécurité.
« En temps de guerre, on a peur de mourir… mais dans l’exil, on craint pour sa dignité et ses enfants à chaque instant »
Dans les écoles publiques reconverties en centres d’accueil, les femmes vivent dans des conditions précaires : promiscuité extrême, absence d’intimité, manque d’infrastructures. Une déplacée de la banlieue sud confie devoir changer ses enfants derrière une couverture tendue entre deux bancs, alors que des dizaines de familles se disputent quelques salles de bain. Ici, le quotidien bascule dans une lutte constante pour préserver un minimum de dignité.
La deuxième guerre
Il s’agit de la deuxième guerre et du deuxième exode en moins de deux ans. En septembre 2024, le Liban avait déjà été confronté à une situation similaire, provoquée par une escalade militaire israélienne.
Selon des rapports du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, l’absence d’intimité dans les lieux d’accueil accroît les risques de violences sexistes et d’exploitation, particulièrement dans des espaces surpeuplés. Face à cette insécurité, certaines femmes préfèrent rester dans des habitations endommagées ou se réfugier chez des proches, malgré des conditions difficiles, plutôt que de rejoindre des centres collectifs qui, s’ils protègent des bombardements, ne garantissent pas un réel sentiment de sécurité. C'est le cas de Ghanwa, qui a dû se réfugier chez des proches il y a quelques jours : « Mais je ne peux pas rester ici plus d'une semaine, la maison est petite et j'ai trois enfants. » Elle ajoute : « Mon mari est resté chez nous, il avait peur que nous laissions tout derrière nous et partions, et j’ai dû supporter cette épreuve toute seule. »
Elle poursuit : « La première nuit des violents bombardements, nous avons quitté notre maison dans la banlieue sud de Beyrouth pour partir vers l’inconnu, avec mes trois enfants et ma belle-mère. Nous avons dû passer la nuit dans la voiture. »

La souffrance ne s’arrête pas aux frontières de l’exil. Dans ce contexte, les mères deviennent de facto les premières à devoir gérer le traumatisme psychologique de leurs enfants. Une mère déplacée de la Bekaa occidentale raconte que son enfant se réveille la nuit, terrifié au moindre bruit, persuadé que les bombardements ont repris, tandis qu’elle s’efforce de dissimuler sa propre peur pour ne pas l’angoisser davantage.
« Des milliers de femmes mènent une sorte de guerre silencieuse au sein des lieux d’accueil »
Parallèlement, la précarité économique des femmes s’aggrave rapidement. Beaucoup perdent leurs sources de revenus dès qu’elles quittent leur foyer, en particulier celles qui travaillent dans l’informel. D’autres sont contraintes de restreindre leurs besoins essentiels pour pouvoir se procurer de la nourriture ou des médicaments.
Selon ONU Femmes, les femmes et les filles représentent plus de la moitié des personnes déplacées en période de crise, ce qui les expose davantage aux effets durables de la pauvreté et de l’instabilité.
Un climat d’incertitudes
Jarjis Barq, militant travaillant dans le domaine de l'aide humanitaire dans la Bekaa, raconte : « Nous essayons d’apporter notre aide autant que possible, mais la situation est difficile, et il ne fait aucun doute que les familles, et plus particulièrement les femmes, souffrent énormément. Les centres d’hébergement ne sont toujours pas équipés, même pas de matelas ni de produits de première nécessité, ce qui pose des défis supplémentaires. »
De son côté, Mariam, bénévole dans un centre d’accueil de Dekwaneh, déclare : « Nous craignons que cette situation ne s’éternise, car les conditions de vie des personnes déplacées sont difficiles et le problème est que leur nombre dépasse les capacités d’accueil disponibles. Si la situation venait à se compliquer, nous nous attendons à l’arrivée de nouvelles familles et de nouveaux réfugiés. »
« Si les pertes matérielles touchent aussi les hommes, les femmes, elles, doivent en plus reconstruire tout leur quotidien dans l’incertitude. Entre manque d’intimité, difficultés d’accès à la nourriture, prise en charge des enfants et des personnes âgées, et nécessité de préserver un semblant de stabilité psychologique, elles mènent une véritable guerre silencieuse dans les lieux d’accueil. »

























