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L'Inde, un pays où il ne fait pas bon être une femme

Dans une société patriarcale qui exclut les femmes des activités productives et de la politique, leur refusant droits et libertés, des milliers d'entre elles subissent chaque jour humiliations, abus et violences, le plus souvent dans leur foyer. Malgré quelques avancées législatives récentes, les viols sont fréquents et souvent impunis, les avortements sont sélectifs, tandis que les attaques à l'acide et les mariages précoces sont en augmentation.

Federica Araco Federica Araco
4 avril 2024
dans Explorations, Monde
47 2
0
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Source de l'image mise en avant : Amnesty International. Manifestation pour défendre le droit des femmes à circuler en sécurité dans les espaces publics. © Tarun Chawla/Feminism In India

Il n'est pas aisé de relater l'incroyable complexité du sous-continent indien sans céder à des stéréotypes déformant son essence profonde et contradictoire. En outre, l'incroyable mystification orientaliste qui depuis des siècles, le dépeint comme un lieu “pacifique et spirituel" contribue encore à minimiser, sinon nier, ses aspects les plus violents et les plus conflictuels.

Le système des castes est l'un d’eux. Défini par l'écrivaine et militante Arundhati Roy comme "l'un des modèles les plus brutaux d'organisation sociale hiérarchique que la civilisation humaine ait jamais connu", il légitime depuis plus de trois mille ans de dangereuses dérives racistes et de féroces discriminations à l'encontre des Dalits, autrefois appelés "intouchables" parce que "contaminés". Selon les Védas, en effet, cette caste est née de la poussière qui recouvrait les pieds du dieu Brahma, elle est de ce fait marginalisée et contrainte d'effectuer les travaux les plus dégradants.

Toutefois, une étude publiée en 2018 par la fondation Thomson Reuters a montré que l'Inde est l'endroit le plus dangereux au monde pour une femme, quel que soit son milieu social.

En effet, les données sur le viol, la traite, les attaques à l'acide, le féticide, le mariage forcé et l'esclavage révèlent une augmentation inquiétante des violences basées sur le genre : plus 83 % entre 2007 et 2016, année -cette dernière- où furent signalés quatre viols par heure.

Invisibles et exploitées

Marginalisées, humiliées, privées de leurs droits fondamentaux, soumises à tout d’abord à leur père puis à leur mari, des milliers d'Indiennes vivent dans l'invisibilité, écrasées par le poids d'un travail domestique éreintant. D’ailleurs chaque année, 20 000 femmes au foyer mettent fin à leurs jours.

Plus de 100 000 ouvrières agricoles, âgées de 35 à 40 ans, ont subi une ablation de l'utérus au Karnataka et au Maharashtra. Photo Federica Araco.

"Les filles doivent être formées à se comporter comme si elles n'existaient pas, à effacer leur personnalité pour survivre, à servir les hommes et à ne pas les déranger”, explique la sociologue Deepa Narayan. On ne s’étonnera donc pas que l'indice d'égalité des sexes des Nations unies classe le pays au 129e rang sur 162.
Ainsi, bien qu'elles représentent 48 % de la population, leur contribution au PIB du pays n'est que d'un sixième et celles qui ont un emploi gagnent 62 % de moins que leurs homologues masculins. Plus de la moitié de la main-d'œuvre féminine contribue de manière informelle à des exploitations dirigées par des hommes qui sont leurs parents, mais les femmes subissent d'autres formes d'exploitation. Par exemple, dans les villages producteurs de canne à sucre, de nombreuses femmes n’ont plus d'utérus, en raison d'hystérectomies forcées, pratiquées par des médecins complices des “caporaux” qui les dirigent, et ce afin qu'elles ne s'absentent pas des champs pendant leur cycle menstruel.

"Lorsque les femmes ne possèdent ni maison, ni terre, de manière indépendante, 49 % d'entre elles sont victimes de violences domestiques", ajoute l'économiste Bina Agarwal, qui a coordonné une étude portant sur 500 familles du Kerala qui prend en considération la propriété des maisons et des terres. "Le pourcentage tombe à 17 % lorsqu'il y a participation à une activité agricole. Nous arrivons à 7 % lorsque la femme possède une maison en plus de la terre.” Or, à l'heure actuelle, moins de 13 % des terres leur appartiennent.

Une violence sans fin

En 2022, la police a enregistré 31 878 cas de viols et le rapport de la Ncrb de 2023 indique une augmentation de 4% des violences basées sur le genre. Les rares femmes qui osent dénoncer leurs agresseurs sont reniées par leur famille, exclues de la communauté et obligatoirement soumises au "test de virginité", également utilisé en Iran, en Afghanistan, au Pakistan, au Sri Lanka, au Bangladesh, en Indonésie et au Tadjikistan. Bien qu'elle soit inconstitutionnelle depuis 2014, cette pratique invasive et humiliante est toujours répandue dans le pays. Elle criminalise les femmes qui ont eu des rapports sexuels en invalidant les accusations de viol si la jeune fille n'était pas vierge au moment de l’agression. Pour Manisha Gupte, de l'organisation Masum, ce test est le reflet d'une société patriarcale qui victimise doublement les femmes qui ont subi des violences. En effet, la victime doit être vierge pour que son viol soit reconnu, ils en va tout autrement pour les autres.

Avortements sélectifs

La discrimination à l'égard des femmes commence souvent avant même la naissance. Bien que l'interruption de grossesse fondée sur le sexe soit officiellement interdite, les avortements sélectifs sont en fait extrêmement répandus en Inde, et pas seulement dans les zones rurales. Selon une étude publiée dans The Lancet, entre 1980 et 2010, il y aurait eu environ 30 millions de "femmes manquantes" dans le monde, dont la moitié était indienne.
Pour endiguer cette hécatombe, une loi interdit depuis 1994 la divulgation du sexe du foetus pendant la grossesse, mais de nombreuses cliniques enfreignent l'interdiction et pratiquent des avortements même après la 24e semaine, au-delà de laquelle ils ne sont normalement autorisés que pour les mères en danger.
Le phénomène est si préoccupant qu'en 2018, le gouvernement a lancé la campagne de sensibilisation "Beti Bachao, Beti Padhao" (Sauver la fille, éduquer la fille). L'une des affiches représentait une jeune fille préparant avec impatience la pâte à roti, le typique pain indien, accompagnée de ce sologan : "Comment pouvez-vous manger un roti fait de ses mains si vous ne permettez pas à vos filles de naître ?" Une phrase emblématique de la condition féminine dans le pays. De fait, ce fléau est bien réel : en juin 2022, sept fœtus gisaient, abandonnés, le long d'une route dans le district de Belagavi, dans l'État du Maharashtra, tandis qu’en 2013, toujours à Belagavi, 13 foetus furent retrouvés sur les rives du fleuve Hiranyakeshi.

Le mariage forcé des filles

Quant à celles qui échappent au féticide, elles sont souvent contraintes à un mariage précoce avec un homme beaucoup plus âgé qu’elles. Selon un récent rapport de l'Unicef, ce phénomène a énormément augmenté en Asie du Sud, après la pandémie de la covid 19, atteignant 45% des unions dans le monde.

Couverture du roman de Delphine Minoui*. L'ONU vise l'extinction du phénomène des mariages forcés d'ici 2030, mais selon l'association Girls not brides, 12 millions de filles de moins de 18 ans sont encore contraintes de se marier chaque année dans le monde.

Malgré la loi sur l'interdiction du mariage des enfants (PCMA) qui fixe l'âge minimum du mariage à 18 ans pour les femmes et 21 ans pour les hommes, l'Inde compte 24,5 millions d'enfants mariés.
Dans un contexte où plus de huit cent millions de personnes survivent avec moins de vingt roupies par jour (0,22 euro), une fille représente une source de revenus. Il est donc important d'anticiper le mariage car la dot augmente avec l'âge et sa virginité est essentielle pour conclure le "marché".

Les très jeunes filles mariées, qui risquent davantage de complications lors de leur grossesse et de l'accouchement, sont également plus exposées à la violence domestique et aux abus sexuels. De surcroît, elles sont obligées d'abandonner l'école. Seulement 70,3 % des femmes du pays savent lire et écrire (contre 84,7 % des hommes) tandis que 49 % des femmes âgées de 15 à 24 ans n'étudient pas ou ne suivent pas de formation professionnelle.

Attaques à l'acide

Chaque année, environ 200 Indiennes sont défigurées avec des produits chimiques par des prétendants éconduits ou des maris jaloux : selon l'India Today Data Intelligence Unit (DIU), de 2014 à 2018, il y a eu 1 483 victimes.

Wahab a récemment créé l'entreprise Ara Lumiere qui produit des vêtements faits à la main par les victimes de violence . Source : https://aralumiere.com.

"J'ai rencontré la dernière (femme agressée à l’acide, ndlr) quelques jours avant la Journée de la femme", raconte Kulsum Shadab Wahab, présidente de Hothur, une fondation qui soutient les survivantes. "J'étais sur le point de partir pour un voyage à l'étranger lorsqu'une jeune fille a frappé à ma porte, fraîchement mariée et terrifiée. La nuit précédente, le nouveau marié s'était rendu chez ses beaux-parents pour récupérer sa dot. Mais ce sont des gens pauvres, ils n'avaient rien à lui donner. Il s'en est donc pris à elle : il l'a déshabillée, ligotée et brûlée à l'acide. [...] Mettre fin à la violence à l'égard des femmes n'est pas un rêve, ni même un simple devoir. C'est notre avenir."

En attendant un avenir meilleur, les femmes sont sous-représentées politiquement. Selon une enquête de la BBC, elles étaient 21 millions en 2019 à se voir refuser le droit de vote parce que leur nom ne figurait pas sur les listes électorales, ce qui est symptômatique d’un manque d’inclusion dans la vie citoyenne. Faut-il s’en étonner ? Jusqu'à présent, depuis 1947, seule Indira Gandhi a été premier ministre, il y a eu 15 femmes ministres en tout et deux femmes présidentes de la République : Pratibha Devisingh Patil, élue en 1934, et Droupadi Murmu, en 2022.

* Delphine Minoui, Michel Lafon, 2009
Federica Araco

Federica Araco

Journaliste, Federica Araco a collaboré à la version italienne du magazine en ligne Babelmed pendant 9 ans comme rédactrice et traductrice du français et de l’anglais vers l’italien. Elle a été rédactrice en chef de la revue trimestrielle “The Trip Magazine” dédié au voyage et à la photographie. Elle a également collaboré à d’autres magazines italiens : LiMes, Internazionale, Left. Ses thèmes de prédilection sont les questions de genres, le féminisme, le multiculturalisme, l’exclusion sociale, les phénomènes migratoires, l’écologie et le développement durable. Depuis 2016, elle publie aussi des photo-reportages de voyage sur son blog.

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