Ces dernières années, la question de l’islam et de sa place en France est devenue un sujet central du débat public, souvent traité sous l’angle du « problème à résoudre ».
Si les restrictions touchent les musulmans en général, ce sont les femmes voilées qui sont en première ligne. « Le port du foulard est un signe distinctif, identifiable, qui cristallise toutes les tensions autour de l’islam », explique Hicham Benaïssa, sociologue et auteur de Travail et islam, généalogie d’une problématique.
Khadidja, téléconseillère dans une entreprise privée depuis plusieurs années, a été témoin de ce durcissement de ton. « Au début, la direction nous demandait simplement de porter notre voile différemment, en turban ou en écharpe », raconte celle qui a souhaité rester anonyme par peur d’être identifiée par son patron. Mais progressivement, les exigences se sont durcies. « Lors des visioconférences avec les clients, on me demandait de couper la caméra ».
Ces derniers temps, la pression est devenue plus explicite et on a commencé à lui faire comprendre qu’il serait préférable de l’enlever totalement. Pour les nouvelles recrues, la règle était claire dès l’entretien : le voile n’était pas autorisé. Mère de deux enfants, Khadidja encaisse en silence et tente de relativiser, consciente que retrouver un emploi ailleurs avec son voile sera encore plus compliqué.
Pour la sociologue Hanane Karimi, cette exclusion s’est institutionnalisée. Elle souligne le lien entre racisme, islamophobie et sexisme. « Il y a une focalisation accrue sur la visibilité des femmes musulmanes, nourrie en partie par un racisme anti-maghrébin et une idée persistante selon laquelle elles seraient incompatibles avec les valeurs républicaines », explique la féministe et autrice de Les femmes musulmanes ne sont-elles pas des femmes ?
Des stratégies d’adaptation coûteuses
En 2015, une étude dirigée par Marie-Anne Valfort, économiste à l’OCDE, en partenariat avec l’Institut Montaigne, a révélé l’ampleur du phénomène. Ce test sur CV, mené sur 6 231 offres d’emploi à travers la France, a comparé les taux de convocation à un entretien de candidats fictifs dont la seule différence était l’appartenance religieuse.
Alors qu’un candidat catholique devait envoyer cinq candidatures pour obtenir un entretien, une candidate musulmane voilée devait en envoyer près de vingt, soit 81 % de chances en moins de recevoir une réponse positive.
Les résultats sont édifiants : alors qu’un candidat catholique devait envoyer cinq candidatures pour obtenir un entretien, une candidate musulmane voilée devait en envoyer près de vingt, soit 81 % de chances en moins de recevoir une réponse positive.
Cette marginalisation a des conséquences directes sur les choix de carrière des femmes concernées. Dès le lycée, beaucoup anticipent les discriminations et s’orientent vers des secteurs où elles pourront conserver leur voile. Cette autocensure limite considérablement leurs opportunités.
Face à ces barrières, les femmes voilées adoptent différentes stratégies pour accéder à l’emploi. Certaines finissent par retirer leur voile, souvent à contrecœur. « C’est la solution la plus courante, mais aussi la plus invisibilisée », observe Hanane Karimi. Ce renoncement, souvent vécu comme une violence symbolique, leur permet d’accéder à l’emploi mais au prix d’un effacement de leur identité religieuse.
Pour celles qui refusent de se conformer à ces injonctions, les options sont limitées. Certaines se lancent dans l’auto-entrepreneuriat pour contourner la discrimination. D’autres, lorsqu’elles en ont les moyens, partent à l’étranger pour trouver un environnement professionnel plus inclusif.
Mais pour celles qui n’ont ni les ressources ni les contacts, les alternatives sont précaires. « Certaines femmes se retrouvent contraintes de travailler au noir, sans protection sociale, avec des salaires dérisoires. Elles acceptent des conditions de travail difficiles car elles savent qu’elles n’ont pas d’autre choix », déplore la sociologue.
Saloumata, comptable, connaît bien cette réalité pour l’avoir vécue de l’intérieur. Elle a travaillé plusieurs années dans une entreprise privée en banlieue parisienne et au départ, tout semblait idéal : Les femmes voilées étaient acceptées, et les employés avaient même l’autorisation d’accomplir leurs prières quotidiennes sur leur lieu de travail. Mais elle a vite compris que ce privilège avait un prix. « Le gérant, lui-même musulman, ne manquait jamais une occasion de nous rappeler subtilement que trouver une autre entreprise serait difficile chaque fois que l’une d’entre nous osait se plaindre des conditions de travail », explique celle qui a souhaité rester anonyme par peur d’être identifiée par son patron.
La jeune maman raconte que l’exploitation allait en réalité bien au-delà de ce chantage implicite. L’entreprise avait une antenne à Paris, où les employés, majoritairement français et non musulmans, bénéficiaient de salaires plus élevés. « Pour le gérant, c’était normal : il considérait que notre droit à porter le voile et à pratiquer notre religion devait être compensé », raconte-t-elle.
Face à cette injustice, Saloumata a préféré quitter son emploi, refusant de sacrifier sa dignité. Peu de femmes à sa place osent prendre un tel risque, surtout si elles ont des enfants en bas âges.
Une discrimination qui s’intensifie avec la montée en responsabilité
Le rejet des femmes voilées ne touche pas tous les secteurs de la même manière. Dans ses recherches, Hicham Benaïssa observe que dans des secteurs qui reposent essentiellement sur une main-d’œuvre étrangère, comme la gestion des déchets, la discrimination religieuse est moins forte. Mais plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus l’exclusion se renforce. « Voir une femme voilée occuper un poste de femme de ménage ne pose pas de problème, car cela correspond aux représentations symboliques dominantes », analyse-t-il.
Cependant, lorsqu’une femme voilée devient cadre ou manager, cela déclenche des résistances. Cette difficulté à voir l’Islam dans des positions de pouvoir est, selon lui, un héritage de la période coloniale : « L’islam était toléré tant qu’il restait dans une position dominée. Dès qu’il prétend à la visibilité et à l’ascension sociale, il devient une menace. »
Hicham Benaïssa retrace l’évolution de cette discrimination et met en lumière un paradoxe : dans les années 1960 et 1970, les grandes industries françaises, comme Bouygues ou Peugeot, employaient une main-d’œuvre musulmane à qui elles permettaient la pratique religieuse sur le lieu de travail, jusqu’à parfois même l’encourager. Cette tolérance répondait à des impératifs économiques et politiques. À l’époque, l’immigration de travail était perçue comme temporaire. « Il existait ce ‘mythe du retour’ : ces travailleurs étaient considérés comme une main-d’œuvre bon marché et de passage », détaille le sociologue.
Mais à partir des années 1980, ce regard a changé. Au moment où la classe politique a compris que les travailleurs musulmans allaient rester en France, leur identité religieuse a été problématisée. La montée du Front National, la peur du chômage et les attentats du 11 septembre 2001 ont renforcé cette stigmatisation.
Malgré ces discriminations systémiques, certaines femmes parviennent à contourner ces obstacles grâce à des réseaux de solidarité. Un système de cooptation s’est développé entre elles, permettant à certaines d’accéder à l’emploi par le bouche-à-oreille et le soutien mutuel.
Si les défis restent nombreux, l’émergence de ces dynamiques collectives témoigne d’une résistance active et d’une détermination à ne pas se laisser enfermer par les discriminations. Pour beaucoup, ces initiatives ne sont pas seulement un moyen de trouver un emploi, mais aussi un levier d’émancipation et de reconnaissance. « Notre solidarité est notre plus grande force », affirme Saloumata, qui a retrouvé un travail plus rapidement qu’elle ne l’imaginait.