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L’autre porno : féministe, éthique, indépendant et queer

Federica Araco Federica Araco
21 mars 2025

Erika Lust (Wikimedia Commons).

Réalisatrices, militantes et actrices de films X renversent le « male gaze » de la pornographie grand public, qui objectifie le corps des femmes en renforçant les stéréotypes de genre.

Cette publication est également disponible en : VO

La pornographie « mainstream » est née en 1953 aux États-Unis avec le magazine Playboy, qui a transformé l’imagerie machiste en un phénomène de masse diffusant des photographies de femmes au physique statuaire, épilée, et très mince, aux clins d’œil aguicheurs.

Aujourd’hui, cette industrie multimillionnaire renforce et diffuse toute une panoplie de stéréotypes de genre, mettant en scène les fantasmes des hommes pour leur satisfaction sexuelle exclusive. La représentation du désir féminin est, en effet, totalement absente des contenus produits montrant des mâles alpha musclés et performants et des poupées féminines dépourvues de pulsions, entièrement à leur disposition.

Une étude publiée en 2017 dans The Journal of Sex Research a relevé que dans les 50 vidéos les plus vues sur Pornhub, troisième plateforme pornographique la plus consultée au monde avec plus de 2 millions de visites mensuelles, l’orgasme féminin n’apparaissait que dans 18,3 % des cas. Cela confirme la matrice profondément patriarcale d’un phénomène qui se déploie, aujourd’hui, comme le principal dispositif de contrôle des corps. En effet, il reproduit socialement des mécanismes d’oppression, en établissant ce qui est désirable et ce qui ne l’est pas, ce qui relève de la « normalité » ou de la « perversion ».

Pornographie grand public et culture du viol 

D’ailleurs plusieurs recherches ont mis en évidence le lien qui existe entre la pornographie grand public et la culture du viol, en soulignant le sexisme inhérent au “male gaze”. Ce regard masculin qui transforme les femmes en simples objets sexuels tout en alimentant des attentes irréalistes, en particulier chez les adolescents. Ainsi, selon une étude de l’université Middlesex de Londres, plus de la moitié des jeunes de 11 à 16 ans pensent que ces vidéos reflètent des expériences réelles, ce qui modifie leur perception du sexe et le réduit à une pratique performative et de mécanique.

Aujourd’hui, de nombreuses femmes autrices de films érotiques artistiques, réalistes anti-discriminatoires qualifient leur travail de « Postporno », ou encore de « porno éthique », « indépendant » « féministe » ou « queer ».

En outre, ceux qui regardent du porno violent considèrent que les comportements agressifs et les abus sexuels sont plus acceptables. « Nous savons que certains jeunes hommes veulent reproduire ce qu’ils voient et attendent donc des filles qu’elles obéissent à leurs demandes, à leurs désirs et à leurs gestes », commente Elena Martellozzo, maître de conférences en criminologie à l’université du Middelsex, en soulignant comment cela sape le concept même de consentement. 

Un autre porno est-il possible ?

Les premiers signes de rébellion contre la pornographie « mainstream » remontent aux années 1970, lorsque la porno star américaine Annie Sprinkle a commencé à copuler avec des nains, des travestis et des hommes transgenres se livrant à des pratiques sexuelles extrêmes. Son premier film, Deep Inside Annie Sprinkle (1982), a inauguré un nouveau porno fait par des femmes pour les femmes où, pour la première fois, la diversité se fait protagoniste et revendique le droit au plaisir pour les toutes les personnes faisant l’objet de pervertions morbides et voyeuristes, mises en scène dans les représentations pornographiques commerciales.

Une autre figure centrale de cette révolution de l’imaginaire érotique est la Française Ovidie Becht, première actrice féministe européenne de porno et auteure de « Porno manifesto. Histoire d’une passion interdite ». L’ouvrage traite de la domination masculine, des droits des travailleuses et travailleurs du sexe, de l’exploitation des personnes dans l’industrie pornographique et, enfin, du féminisme pro-sexe qui donne la parole à de nombreuses actrices hardcore.

Source: Wikimedia Commons

« Le changement part de l’intérieur. Le porno qui n’est pas ancré dans l’exploitation et la misogynie est possible, quand il parvient à transformer les récits et à mettre en œuvre un changement positif dans le processus de production », déclare Erika Lust, la réalisatrice suédoise qui raconte le plaisir sans stéréotypes et qui, sur ses plateaux de tournage, considère central et fondamental le consensus entre acteurs et actrices. Erika Lust a débuté en 2004 avec  un court métrage indépendant et dirige aujourd’hui une plateforme exclusivement féminine de longs métrages et de séries télévisées, une autre plateforme de porno soft et un site de courts métrages inspirés par les fantasmes d’amatrices et d’amateurs anonymes.

Au début des années 2000, la quasi-totalité du porno alternatif européen était produite en Espagne, grâce à Paul B. Preciado, Lucía Egana Rojas, le collectif Girls who like Porno et le festival Muestra Marrana qui s’est déroulé à Barcelone jusqu’en 2015. Aujourd’hui, de nombreuses femmes autrices de films érotiques artistiques, réalistes anti-discriminatoires qualifient leur travail de « Postporno », ou encore de « porno éthique », « indépendant » « féministe » ou « queer ».

Comme l’explique Valentine aka Fluida Wolf, activiste post-porn transféministe et drag-bitch, le porno est indépendant « lorsqu’il n’y a pas de gros intérêts financiers ou des sociétés derrière lui ; il est éthique parce que ces petites productions mettent souvent l’accent sur les droits de celles et ceux qui travaillent pour elles en garantissant des salaires équitables, des protections pendant les rapports sexuels et le respect crucial du consentement ; elle est féministe en ce qu’elle décide de se positionner politiquement et de donner une visibilité au plaisir et à l’autodétermination de tous les sujets qui ont toujours été opprimé.e.s par le patriarcat ; elle est queer en offrant une représentation de la sexualité des corps et des pratiques qui dépasse et rompt avec le binarisme de genre ». En effet, des personnes non blanches, non binaires, difformes, handicapées, malades, âgées et des éléments habituellement perçus comme dérangeants, tels que les menstruations, les taches, les cheveux et les préservatifs, apparaissent devant les caméras.

« Le postporn en tant que mouvement en Europe me semble avoir fait son temps, son potentiel a déjà apporté un certain nombre de changements dans l’esthétique, dans l’imagerie, dans la prise de conscience que la pornographie est aussi un fait politique – cependant je pense qu’en tant que mouvement, il n’existe plus ici, a déclaré Slavina, une performeuse italienne, pornographe féministe, bloggeuse et éducatrice sexuelle. Mais espérons que son esprit émergera dans chaque espace sex-positif (il y en a, trouvez-les !), dans chaque visionnage collectif de matériel sexuellement explicite lors de festivals ou de revues (il y en a, allez-y !), dans chaque rébellion contre le conformisme, l’injonction à la compétitivité et à l’idée de normalité – dans le sexe, dans les relations, dans l’identité. Si nous avons laissé un héritage, j’espère que c’est celui-là ».

Image principale: Erika Lust (Wikimedia Commons).
Federica Araco

Federica Araco

Journaliste, Federica Araco a collaboré à la version italienne du magazine en ligne Babelmed pendant 9 ans comme rédactrice et traductrice du français et de l’anglais vers l’italien. Elle a été rédactrice en chef de la revue trimestrielle “The Trip Magazine” dédié au voyage et à la photographie. Elle a également collaboré à d’autres magazines italiens : LiMes, Internazionale, Left. Ses thèmes de prédilection sont les questions de genres, le féminisme, le multiculturalisme, l’exclusion sociale, les phénomènes migratoires, l’écologie et le développement durable. Depuis 2016, elle publie aussi des photo-reportages de voyage sur son blog.

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