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J’ai découvert la non-mixité choisie en 2013, lorsque j’ai rejoint à Constantine (Algérie) mon premier collectif féministe, Sawt Nssa.
À l’époque, je ne connaissais rien aux débats qui entouraient cette pratique. Pourtant, la non-mixité ne m’était pas étrangère : j’avais grandi avec elle, sans jamais lui donner de nom.
Elle était dans les cafés où nous n’allions pas. Dans les stades où notre présence relevait presque de l’exception. Dans les rues qui, à la tombée de la nuit, semblaient changer de propriétaires. Elle était partout où les femmes apprenaient très tôt que leur place devait être négociée, écourtée ou justifiée.
Mais cette non-mixité-là n’était pas un choix. Elle dessinait les frontières invisibles de nos libertés. En rejoignant Sawt Nssa, j’ai vécu l’inverse. Pour la première fois, j’entrais dans un espace que nous avions choisi, pensé et construit nous-mêmes. Cette différence peut sembler subtile, mais elle est profondément politique : la séparation ne servait plus à éloigner les femmes ; elle leur permettait d’exister pleinement.
J’y ai découvert ce que signifie avoir une parole qui compte : aller au bout d’une idée sans être interrompue, ne plus censurer ses propres phrases avant même de les prononcer, être écoutée sans devoir démontrer que ce que je vivais était réel.
C’est là que j’ai découvert ce que signifie réellement se sentir en sécurité. Non pas une sécurité physique, mais une sécurité politique : celle qui permet de réfléchir à voix haute, d’hésiter, de se tromper et d’apprendre sans craindre la condescendance ou le ridicule.
« J’avais cru manquer d’assurance… »
J’y ai surtout compris pourquoi, jusque-là, ma voix tremblait lorsque je prenais la parole dans les ciné-clubs, les débats étudiants ou les espaces militants mixtes. Pendant longtemps, j’avais cru manquer de capacité. Avec le recul, j’ai compris qu’il existe une différence entre manquer d’assurance et avoir grandi dans une société où certaines voix sont considérées comme plus légitimes que d’autres. C’est aussi là que j’ai découvert ce que signifie réellement se sentir en sécurité. Non pas une sécurité physique, mais une sécurité politique : celle qui permet de réfléchir à voix haute, d’hésiter, de se tromper et d’apprendre sans craindre la condescendance ou le ridicule.
Je n’ai jamais vécu cet espace comme un lieu construit contre les hommes, mais comme un lieu pensé pour les femmes. Avec le temps, j’ai compris que cette expérience portait un nom : la non-mixité choisie.
Une société qui accepte la non-mixité… à certaines conditions
J’ai vu des espaces largement masculins, sans que leur caractère non mixte ne soit jamais questionné. En revanche, dès que des femmes choisissent de créer un espace entre elles — un cercle de lecture, une formation, un moment de réflexion collective — la question de l’exclusion apparaît immédiatement. Cette même logique, je l’ai retrouvée dans certains milieux associatifs et féministes.
Pendant des années, on nous a expliqué qu’un féminisme moderne devait nécessairement être mixte. Qu’il fallait « impliquer les hommes ». Que la non-mixité était dépassée. Pourtant, dans certains de ces espaces dits mixtes, les hommes étaient rarement plus d’un ou deux. L’un était salarié de l’association et participait dans le cadre de ses fonctions. L’autre pouvait rester une grande partie de la réunion en retrait, avant d’intervenir au moment où le débat devenait réellement politique. C’était souvent à ce moment-là qu’il nous expliquait ce que nous n’avions pas encore compris du féminisme.
Je garde aussi en mémoire une scène récurrente : ce moment où l’on prenait plusieurs minutes pour remercier un homme d’avoir participé à une réunion. Comme si sa présence constituait un engagement exceptionnel. Pendant ce temps, les femmes présentes avaient souvent dû réorganiser leur journée, trouver des solutions pour leurs responsabilités familiales et faire des efforts considérables pour être là. Ce décalage m’a toujours interrogée. Non pas parce qu’un homme engagé ne mérite pas d’être reconnu, mais parce que cette reconnaissance révélait une hiérarchie implicite : la présence d’un homme dans un espace féministe était parfois perçue comme un acte militant en soi, tandis que celle des femmes semblait aller de soi.
Et le paradoxe est encore plus frappant lorsque cela se produit au nom même du féminisme.
On nous expliquait que quelques réunions entre femmes menaçaient la démocratie. Que la lutte devait nécessairement être mixte. Mais où étaient ces défenseurs acharnés de la mixité lorsque nos espaces publics existaient ?
Le Hirak : quand notre autonomie est devenue le vrai sujet du débat
Puis est arrivé le mouvement populaire de 2019. Comme beaucoup d’autres féministes, nous avons créé des collectifs, organisé un carré féministe dans les manifestations et multiplié les espaces de réflexion autour de la place des femmes. Nos réunions d’organisation étaient non mixtes. Elles concernaient nos stratégies, nos désaccords, notre sécurité et nos décisions collectives. C’était notre espace de travail interne : celui où nous pouvions construire nos positions politiques entre femmes. Mais nos actions publiques étaient ouvertes. Le carré féministe dans les manifestations accueillait les hommes qui souhaitaient soutenir nos revendications. Nos conférences, campagnes et initiatives n’étaient pas fermées. Pourtant, c’est notre organisation interne qui a suscité les plus fortes critiques.
On nous expliquait que quelques réunions entre femmes menaçaient la démocratie. Que la lutte devait nécessairement être mixte. Mais où étaient ces défenseurs acharnés de la mixité lorsque nos espaces publics existaient ? Où étaient-ils lorsqu’il fallait défendre les droits des femmes face aux pressions et aux attaques de celles et ceux qui contestaient nos revendications ?
La mixité devenait soudain un principe nécessaire et absolu quand nous gagnions en autonomie. Elle semblait moins urgente lorsqu’il fallait prendre position et assumer publiquement la défense de l’égalité. Le problème n’était donc pas notre absence d’ouverture. C’était notre capacité à nous organiser sans attendre de validation extérieure.
L’expérience du Hirak a confirmé ce que beaucoup d’entre nous observions déjà dans les espaces militants mixtes. Sur le papier, toutes les voix étaient égales. Dans les faits, les rapports de pouvoir persistaient : les hommes parlaient davantage, négociaient davantage et occupaient plus facilement les espaces de décision.
Les revendications féministes étaient souvent repoussées à plus tard. Il y avait toujours une urgence nationale, une priorité supérieure. Nos droits devenaient négociables au nom d’un intérêt général défini bien souvent sans nous. Lorsque la non-mixité est imposée dans un rapport de domination, elle reste largement invisible. Lorsqu’elle est choisie par des femmes, elle devient soudain une controverse.
Toutes les non-mixités ne se valent pas
C’est ici que la confusion est la plus fréquente. La mixité, à elle seule, ne garantit pas l’égalité. Toutes les formes de séparation ne répondent pas aux mêmes logiques et ne produisent pas les mêmes effets. Il existe une séparation imposée par les rapports de domination : celle qui ne protège pas un équilibre ; mais maintient un ordre social et les privilèges de ceux qui en bénéficient.
Et il existe une séparation choisie, pensée comme un outil de résistance et de lutte. Un espace temporaire qui permet à celles qui sont habituellement minorisées de se retrouver, de construire une parole collective et de développer des stratégies sans avoir à négocier en permanence leur légitimité. Confondre ces deux réalités revient à effacer les rapports de pouvoir qui les distinguent.
Une autonomie qui fait école
Ces dernières années, les initiatives non mixtes portées par des femmes se sont multipliées. Elles ne sont pas de simples parenthèses militantes destinées à disparaître. Elles répondent à un besoin profond, longtemps ignoré : celui de pouvoir occuper l’espace, créer du lien et expérimenter d’autres formes de liberté collective. On voit aujourd’hui apparaître des cafés entre femmes, des clubs de lecture, des sorties à vélo, des randonnées, des groupes de marche, des ateliers artistiques, des voyages organisés entre femmes, des espaces de parole ou encore des rencontres professionnelles.
Toutes ces initiatives ne se revendiquent pas nécessairement féministes. Elles nous montrent que le besoin d’espaces autonomes dépasse les seuls cercles militants. Cela traduit une aspiration plus large : celle de pouvoir se retrouver et prendre place dans l’espace social.
Toutes les formes de séparation ne répondent pas aux mêmes logiques et ne produisent pas les mêmes effets. Il existe une séparation imposée par les rapports de domination : celle qui ne protège pas un équilibre ; mais maintient un ordre social et les privilèges de ceux qui en bénéficient.
Ces espaces produisent aussi un autre effet, plus discret mais tout aussi important. Ils filtrent les discours qui cherchent parfois davantage à rassurer qu’à revendiquer. Ils permettent aux discussions de partir enfin des expériences des principales concernées, sans que chaque revendication soit immédiatement reformulée pour devenir moins dérangeante, moins radicale ou plus acceptable.
Pendant longtemps, une partie de notre énergie militante a consisté à expliquer pourquoi nos revendications étaient légitimes. Dans ces espaces, cette énergie peut enfin être consacrée à autre chose : produire nos analyses, construire nos stratégies et répondre à nos besoins. Notre autonomie n’exclut personne, elle déplace simplement le centre de gravité.
Le vrai sujet : le pouvoir d'agir
La non-mixité choisie n’est pas un projet de société. C’est un outil rendu nécessaire par nos sociétés patriarcales. Elle disparaîtra le jour où disparaîtront les rapports de domination qui produisent aussi bien la non-mixité imposée que le besoin d’espaces autonomes.
D’ici là, demander aux femmes de renoncer à ces espaces revient surtout à leur demander de renoncer aux outils qu’elles ont créés pour enfin être entendues.







