Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)
Chaque jeudi soir, des femmes arrivent une à une chez Layla (un pseudonyme). Dès son arrivée, l’une dépose une petite assiette de douceurs maison sur la table. Une autre se déchausse à l’entrée et s’excuse de son retard. Une troisième envoie rapidement un message WhatsApp à sa famille pour les rassurer : « Je suis arrivée chez Layla. »
Dans le salon faiblement éclairé d’une maison de Lattaquié, une ville côtière à l’est de la Syrie, cette réunion ressemble à n’importe quelle autre rencontre de femmes dans le pays : des tasses de café et de maté jonchent la table, laissant juste assez de place pour que chacune ait son téléphone à portée de main. Les conversations sur le travail, les enfants et la hausse des prix sont ponctuées de brefs éclats de rire, autant de tentatives pour alléger le poids des journées difficiles.
Un monde dangereux à l'extérieur
Mais cette histoire va bien au-delà d’une simple réunion entre femmes, explique Layla, une célibataire active de 43 ans. « Nous n’avons pas choisi de nous réunir chez moi par envie ou par simple commodité. Nous l’avons fait parce que notre sécurité est primordiale. » Ces réunions à domicile étaient impensables il y a un an ; les femmes se retrouvaient alors dans des cafés, des bars, au bord de la mer ou dans des parcs publics. Aujourd’hui, la maison de Layla est devenue l’un des rares endroits où elles se sentent libres de parler sans avoir à constamment surveiller leurs paroles ou leurs gestes.
Après la chute du régime d’Assad le 8 décembre 2024, le quotidien de nombreuses femmes alaouites en Syrie a été bouleversé. Ce n’était pas qu’un simple changement politique, mais le début d’une période marquée par la peur et l’incertitude. Compte tenu des liens historiques de la communauté alaouite avec la famille Assad et les anciennes institutions étatiques, et en l’absence d’une voie claire vers une justice transitionnelle, les discours et les pratiques de représailles se sont intensifiés dans certaines régions, imputant à la communauté alaouite la responsabilité de décennies de dictature, malgré les profondes divisions politiques et sociales qui la traversent.
Reuters a recensé au moins 33 cas de disparition ou d’enlèvement de femmes et de filles alaouites après la chute du régime.
Ces craintes se sont accentuées après les massacres perpétrés en mars 2025 dans la région côtière syrienne par des éléments affiliés au nouveau régime et qui lui sont fidèles. Les Nations Unies ont déclaré que des « massacres et des violations constituant des crimes de guerre » avaient eu lieu dans cette région, entraînant, selon Reuters , la mort d’environ 1 500 personnes et le déplacement de dizaines de milliers de civils.
Dans les mois qui suivirent, les enlèvements et disparitions de femmes, notamment alaouites, se multiplièrent. En juillet 2025, Amnesty International a fait état d’au moins 36 cas d’enlèvements de femmes et de filles alaouites entre février et juillet de la même année, tandis que Reuters recensait au moins 33 cas de disparition ou d’enlèvement de femmes et de filles alaouites après la chute du régime.
Malgré les demandes répétées, de connaître le sort des personnes enlevées et de traduire les responsables en justice, de nombreuses familles et organisations de défense des droits humains continuent de signaler un manque de résultats d’enquête significatifs et des réponses officielles insuffisantes.
Dans un rapport publié en février dernier et intitulé « Enlèvements en Syrie : les femmes alaouites sont les plus ciblées face à l’ inaction du gouvernement de transition », l’organisation Syriens pour la vérité et la justice (STJ) a appelé le gouvernement à mettre fin à sa politique de déni et à remplir son obligation légale de protéger les civils. Compte tenu de la fragilité des forces de l’ordre et des préoccupations sécuritaires persistantes, de nombreuses femmes se sont tournées vers des réseaux de protection informels mis en place par leurs familles et leurs communautés locales, allant des réunions familiales aux groupes de soutien en passant par des appels téléphoniques réguliers.
Pour Nour al-Ahmad, journaliste syrienne indépendante et militante féministe qui a couvert les disparitions et les enlèvements de femmes alaouites , celles-ci « se tournent vers ces espaces alternatifs car elles ont perdu confiance dans les autorités. Les nouvelles autorités syriennes n’ont officiellement reconnu qu’un seul cas d’enlèvement, tandis que les autres cas ont été attribués à des femmes qui « fuyaient avec leur amant ou partenaire ». »
Elle ajoute : « Cette diffamation et cette campagne de dénigrement orchestrées par les autorités et leurs soutiens ont dissuadé les femmes et leurs familles de signaler tout enlèvement ou tentative d’enlèvement ; elles recherchent donc des espaces où elles ont le sentiment que leurs histoires seront prises au sérieux. »
Une maison qui fait de la place pour tout le monde
Lorsque Layla a organisé la première réunion chez elle après les massacres de mars 2025, elle n’avait rien prévu de plus qu’une soirée décontractée entre amies. « Au début, nous n’étions que quatre ou cinq, raconte-t-elle. Chacune avait apporté quelque chose de simple, et nous avons discuté pendant deux heures. » Deux semaines plus tard, elles se sont retrouvées, puis une troisième fois. Peu à peu, d’autres femmes les ont rejointes. Certaines étaient de vieilles amies, d’autres avaient été présentées au groupe par des connaissances communes.
Dans un coin du salon, Rana (un pseudonyme), une mère de trois enfants d’une trentaine d’années, est assise par terre, adossée à un canapé. « Ce qui est étrange, c’est que, dit-elle, nous ne nous sommes pas réunies pour parler de la peur, mais au final, on y revient toujours. » Layla acquiesce et termine la phrase de Rana : « C’est peut-être parce qu’il ne reste plus beaucoup d’endroits où l’on peut en parler. »
Pour les femmes qui participent à ces rencontres, l’important n’est pas seulement de trouver un refuge, mais d’être entourées de personnes qui comprennent ce qu’elles vivent sans avoir besoin d’explications. Il suffit qu’une femme dise : « Je ne prends plus cette route » ou « Ma famille n’aime plus que je sorte le soir » pour que les autres comprennent parfaitement ce qu’elle veut dire.
« Il nous arrive de passer trois heures ensemble sans parler du tout de politique, et pourtant nous repartons soulagées. Peut-être parce que le simple fait d’être ensemble est devenu une forme de soutien en soi », explique Layla.
Les heures qu’elles passent ensemble ne sont pas tant consacrées à la recherche de solutions à leurs problèmes qu’à s’assurer qu’aucune d’elles n’ait à affronter ses peurs seule.
« Tu es arrivée ? »
Au beau milieu de la réunion, le téléphone d’Hiba (un pseudonyme) sonne plusieurs fois. Hiba est une étudiante de 22 ans à l’université de Lattaquié. Elle jette un coup d’œil rapide à l’écran avant de reposer son téléphone sur la table. Cela ne semble pas urgent, mais elle s’excuse et ouvre tout de même un des messages. « C’est forcément pour le groupe », dit Layla en riant. Hiba hoche la tête et sourit. Il y a quelques mois, Hiba, Layla et Rana, ainsi que des dizaines d’autres femmes, ont rejoint un groupe WhatsApp privé qui met en relation des femmes de différentes villes et villages de la côte syrienne. Le groupe n’a pas de nom particulier et n’est ni féministe ni politique, mais chaque membre sait exactement pourquoi il a été créé et pourquoi il reste actif jusqu’à aujourd’hui.
Hiba ouvre la conversation. Une femme demande quel est le chemin le plus sûr pour se rendre à Lattaquié. Une autre demande le numéro d’un chauffeur de confiance. Une troisième envoie la photo d’une jeune fille disparue qu’elle a reçue quelques minutes plus tôt. De temps à autre, un court message apparaît, pas plus d’un mot : « Arrivé(e) ».
Hiba marque une pause et commente : « C’est probablement le mot le plus fréquemment écrit dans le groupe » Puis ajoute : « Il n’y a pas si longtemps, personne ne demandait si vous étiez bien arrivé à destination. Maintenant, si vous avez ne serait-ce qu’un peu de retard, les gens commencent à vous contacter pour s’assurer que vous allez bien. »
Ces derniers mois, le nombre de ces groupes a augmenté, devenant pour beaucoup de femmes à la fois un réseau de sécurité et une communauté virtuelle parallèle. Outre les photos de filles et de femmes disparues et les avertissements concernant les routes dangereuses, les membres échangent des recettes, des offres d’emploi et parfois de simples messages de « bonjour ».
« Nous ne passons pas tout notre temps à parler de la situation », explique Hiba. « Au contraire, ce sont les choses simples qui nous permettent de tenir le coup. »
Souvent, la conversation se poursuit par téléphone. Hiba explique qu’elle tient une courte liste de femmes qu’elle peut appeler presque à tout moment : « Parfois, je n’ai besoin de rien… J’ai juste envie d’entendre une voix. » Mais il arrive aussi que ces appels servent de ligne d’urgence, les femmes se contactant dès qu’elles se sentent en danger.
Cette réalité a non seulement semé la peur chez les femmes, mais a aussi profondément transformé leur quotidien. Hiba partage désormais sa position en temps réel avec sa famille lorsqu’elle se déplace, tandis que d’autres femmes évitent de sortir seules ou la nuit, sauf en cas d’absolue nécessité. La question « Où es-tu ? » est devenue un élément incontournable des échanges quotidiens entre les femmes et leurs proches.
Ces derniers mois, le nombre de ces groupes a augmenté, devenant pour beaucoup de femmes à la fois un réseau de sécurité et une communauté virtuelle parallèle.
Entre espaces sécurisés et retrait de la vie publique
Mais ces expériences soulèvent des questions qui dépassent la simple manière dont les femmes gèrent la peur. Elles mettent également en lumière les conditions qui ont contraint ces femmes à s’adapter et le rôle de celles et ceux qui sont chargés de les protéger. Les femmes interrogées ne se sont pas retirées de la vie publique de leur plein gré, et n’avaient pas non plus l’intention, à l’origine, de créer des espaces alternatifs pour les femmes. Au contraire, accablées par la peur et un sentiment d’insécurité grandissant, nombre d’entre elles se sont retrouvées à réorganiser leur quotidien et à rechercher des lieux et des personnes capables de leur redonner un sentiment de sécurité qu’elles ne trouvaient plus ailleurs.
« Ce qui rend l’expérience des femmes alaouites unique, c’est la convergence des violences sexistes et des violences liées à l’identité sectaire. La peur qui façonne leur quotidien est ainsi plus complexe que la simple peur de la criminalité ou des restrictions à la liberté des femmes ; c’est aussi une peur alimentée par l’appartenance à une communauté qui se sent visée », explique la journaliste Nour al-Ahmad.
Alors que la réunion touche à sa fin, certaines femmes commencent à se préparer à partir. L’une rassemble ses affaires tandis qu’une autre consulte son téléphone pour confirmer le chemin le plus sûr pour rentrer chez elle. Elles échangent de rapides adieux et se promettent de se revoir la semaine suivante. Avant que l’une d’elles ne parte, une autre lui rappelle : « Préviens-nous dès que tu arrives. »
Les heures qu’elles passent ensemble ne sont pas tant consacrées à la recherche de solutions à leurs problèmes qu’à s’assurer qu’aucune d’elles n’ait à affronter ses peurs seule.







