Derrière les promesses de « sororité » et de « reconstruction », se cachent parfois des structures qui s’apparentent à des organisations pyramidales. Dans le sud-ouest de la France ou en région parisienne, des réseaux de coaching attirent les victimes de violences conjugales via des stratégies ddigne des plus agressives écoles de commerce.
Une mécanique de vente bien huilée
Le mode opératoire est souvent le même : un premier rendez-vous en visio, gratuit, où l’on utilise le « tutoiement » pour créer une fausse intimité. « Ils utilisent des mots de psychologues, parlent de l’intérêt des enfants, notent toute votre vie de A à Z », confie Claire (pseudonyme), séparée d’un ex-conjoint violent et mère de deux enfants et qui a contacté l’un de ces coachs. Puis vient le second entretien avec la « directrice de l’académie ». Le verdict tombe alors, sans trembler : 4 900 euros TTC pour six mois d’accompagnement.
Le devis de la dépendance : Le fil WhatsApp à 2 000 euros
Nous avons pu consulter un devis édifiant transmis par cette jeune femme, qui a fait appel à ces services. Pour près de 5 000 euros, qu’aucune aide gouvernementale ne finance ni ne rembourse, la prestation propose : 1 540 € pour une « étude de dossier ». C’est à dire une coach qui s’improvise juriste et psychologue pour analyser des pièces judiciaires, un domaine pourtant réservé aux professionnel.les assermenté.e.s.
2 000 € pour un « Fil WhatsApp » : un soutien illimité pour la durée des six mois qui, sous couvert d’empathie, installe une dépendance totale de la victime envers sa coach.
Sans oublier, l’usage illégal du terme « thérapeutique » : le document mentionne des « objectifs thérapeutiques ». En France, cet usage est pourtant strictement réservé aux professions médicales et aux psychologues diplômé.e.s d’État.
Ici, on soigne donc sans diplôme, mais avec un tarif « premium ».
Dans ces coachings, on vend même aux victimes une « performance » scénique de la femme calme et « régulée » pour plaire aux forces de l’ordre et aux juges, transformant la justice en un théâtre payant.
Le tout sans qu’à aucun moment ne figurent les numéros d’urgence comme le 17 pour police secours ou le 3919, la ligne téléphonique nationale qui informe et oriente les femmes victimes de violences conjugales.
Dans ces coachings, on vend même aux victimes une « performance » scénique de la femme calme et « régulée » pour plaire aux forces de l’ordre et aux juges, transformant la justice en un théâtre payant.
La stratégie du “plus cher” et l’ingérence judiciaire
L’enquête révèle également une volonté délibérée d’écarter les solutions les moins onéreuses pour la victime car quand elle évoque son impossibilité de payer les 4 900 euros du devis, aucune alternative solidaire n’est proposée. Au contraire, le besoin est « sur-diagnostiqué » pour imposer le tarif premium. « Elles m’ont dit : « il y a des accompagnements collectifs moins chers, mais vu ta situation, il te faut absolument un coaching personnel » », précise Claire.
Plus grave encore, le coaching déborde sur le terrain du droit et de l’expertise sociale, au risque de mettre en péril les procédures judiciaires en cours. « Le pire ? La coach m’a proposé de venir chez moi parler avec mes enfants pour produire un témoignage « à titre personnel » pour que je le transmette au Juge aux Affaires Familiales (JAF)… Avec du recul, je me dis que c’est complètement fou et peut-être même illégal ? », s’alarme aujourd’hui la mère de famille.
Cette proposition d’ingérence est un « signal d’alarme » majeur : une coach n’a ni la compétence, ni le mandat légal pour mener des enquêtes sociales ou auditionner des mineurs.
“Prête à tout pour la sécurité de mes enfants”
D’autre part, pour les victimes de violences conjugales, la priorité absolue est souvent de protéger leurs enfants. C’est sur ce levier émotionnel puissant que s’appuient les coachs pour justifier leurs tarifs. « Mon état d’esprit était de penser que dépenser de l’argent, si ça me permettait de gagner la garde de mes enfants, ça valait le coup, confie notre témoin. J’imaginais 1000 euros maximum, je me serais débrouillée. Mais là, le montant exorbitant qui apparaissait sur le devis m’a scotchée et je leur ai dit que je n’avais pas les moyens de verser une telle somme. » Et face à l’hésitation de cette mère isolée, la machine commerciale n’a pas reculé puisque très loin de la bienveillance affichée, ce sont les méthodes commerciales dites du « closing », vente rapide, qui prennent le relais. « Elles m’ont relancée plusieurs fois, avec une pression que j’ai moi-même étudiée dans mes cours de marketing de type : « Attention, il ne nous reste plus que 5 places pour la prochaine session d’accompagnement » ». Une urgence artificielle créée pour pousser à l’achat, même quand les moyens manquent. « C’est écœurant quand j’y pense, car on est prête à tout pour la sécurité de nos enfants même de s’endetter. »
Du « victimisme » à la dérive mystique
Aussi inquiétant, certaines de ces intervenantes font glisser l’accompagnement vers le spirituel, voire le religieux. Celles-ci, souvent basées à l’étranger mais francophones, proposent une « médecine holistique » à distance et n’hésitent pas à demander à leurs clientes d’analyser leurs « erreurs » pour accéder à un « mariage glorieux » et retrouver la paix grâce à « Dieu ».
Le discours change ici de nature : on ne parle plus de droits ou de sécurité, mais de « blessures de l’âme » et de « sortir du victimisme ». En culpabilisant la femme violentée, sommée de se transformer pour ne plus « attirer » la violence. Ces coachs opèrent ni plus ni moins une inversion de la responsabilité.
« Elles m’ont relancée plusieurs fois, avec une pression que j’ai moi-même étudiée dans mes cours de marketing de type : « Attention, il ne nous reste plus que 5 places pour la prochaine session d’accompagnement » ». Une urgence artificielle créée pour pousser à l’achat, même quand les moyens manquent. « C’est écœurant quand j’y pense, car on est prête à tout pour la sécurité de nos enfants même de s’endetter. »
Un vide juridique dangereux et des enquêtes en cours
Pour rappel, en France, le titre de « coach » ne protège rien et n’engage à rien. Là où un psychologue est soumis à un code de déontologie et un avocat à un ordre professionnel, le coach reste un électron libre.
L’usage du mot « thérapeutique » ou l’analyse de dossiers judiciaires pourraient pourtant tomber sous le coup de l’exercice illégal de la médecine ou du droit. Mais face à des victimes isolées et épuisées, ces structures parient sur le silence.
Interrogée sur le sujet, la MIVILUDES (Mission de vigilance contre les dérives sectaires) précise qu’elle « ne porte pas un jugement de valeur en soi sur le coaching en général mais elle assure une vigilance sur les acteurs qui portent atteinte aux droits et aux libertés de celles et ceux qui font appel à cette pratique », et rappelle une étude chiffrée intéressante et édifiante sur ces « folies virales dont la vitesse de propagation est entretenue par les réseaux sociaux ». En 2021 et 2022, la DGCCRF, Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, a mené une enquête sur les pratiques commerciales dans le secteur du « coaching bien-être » afin de protéger les consommateurs qui se font accompagner par ces professionnels. « Sur 165 professionnels et établissements de formation contrôlés, près de 80 % présentaient au moins une anomalie concernant l’information délivrée aux consommateurs en matière de compétences, de titres professionnels et de mentions valorisantes ».
La MIVILUDES alerte également avec précision sur les déviances possibles : « Les coachs déviants présents sur la toile sont de véritables entrepreneurs du bonheur. Leurs noms deviennent une marque qu’ils commercialisent. Ils proposent des prestations avec des programmes pour aider l’individu à s’émanciper ou se libérer de « ses peurs » de ses « cuirasses », « de son carcan éducatif » qui selon lui est responsable des freins qui entravent sa progression personnelle et professionnelle. Pour asseoir sa légitimité, le coach déviant présente sa méthode comme une solution miracle qui va permettre de résoudre tout type de problèmes. De par son expérience personnelle, l’auteur prétend avoir lui-même expérimenté et mis au point une méthode « révolutionnaire ». De ce fait, il serait donc habilité et légitime pour en donner accès aux autres dans une démarche généreusement altruiste. Pour que cette méthode soit efficace, la condition est de suivre à la lettre les consignes sans contestation ni remise en cause. Le leader devient la référence unique et exclusive. De cette manière le coach déviant exerce une pression psychologique sur les choix des membres qui acceptent que les choix de vie, les décisions soient orientées dans le seul intérêt de l’efficacité de la méthode. Tout écart de conduite de l’« apprenant.e » peut compromettre l’efficacité de la méthode. L’apprenant.e est seul.e responsable de la réussite ou de l’échec du programme et par voie de conséquence de sa destinée. Autrement dit, la liberté de choix est altérée. L’adepte-apprenant.e remet entièrement sa vie entre les mains du leader. Cette pression constante exercée par le leader sur l’adepte-élu.e. peut lui paraître de manière illusoire, euphorisante, grisante sous l’effet du groupe lors de sessions collectives.
À quelles structures s’adresser en cas d’abus ?
Lorsqu’une femme rescapée de violences conjugales estime avoir été victime d’un.e coach ou d’un accompagnement ayant conduit à une situation d’emprise, d’escroquerie ou de dérive, plusieurs recours existent. Plus le signalement est effectué tôt, plus les chances de mettre fin aux abus et de protéger d’autres victimes sont importantes.
La MIVILUDES : le premier interlocuteur
La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) constitue le premier point de contact. Elle recueille les signalements de particuliers, analyse les situations et, selon les cas, oriente les victimes vers les autorités ou les services compétents.
Les autorités judiciaires
Lorsque des infractions pénales sont susceptibles d’avoir été commises — escroquerie, abus de faiblesse, violences, exercice illégal de la médecine ou d’une profession réglementée — il est possible de déposer plainte auprès de la police ou de la gendarmerie, ou de saisir directement le procureur de la République.
Les ordres professionnels
Si une personne se présente abusivement comme psychologue, médecin ou sous un autre titre protégé par la loi, un signalement peut également être adressé à l’ordre professionnel concerné.
Les associations d’accompagnement
Plusieurs associations spécialisées proposent information, écoute et accompagnement :
L’UNADFI (Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes) informe les victimes et leurs proches, les conseille dans leurs démarches et les accompagne dans le suivi de leur dossier.
Le CCMM (Centre contre les manipulations mentales) accueille les personnes confrontées à des situations d’emprise ou de manipulation mentale et leur offre écoute, conseils et orientation.
France Victimes accompagne les personnes ayant subi des infractions pénales, notamment en cas d’abus de faiblesse ou d’escroquerie, en leur apportant un soutien juridique, psychologique et social.
Le vide institutionnel comme terreau de la marchandisation du trauma ?
Inspiré des us et coutumes anglo-saxonnes où tout se monnaye et s’achète, on pourrait imaginer que ce marché privé de la violence conjugale pourrait créer une fracture sociale cruelle et nouvelle dans la société française ; mais l’émergence de ce marché du trauma n’est pas le signe d’une nouvelle forme d’accompagnement plus performante pour celles qui en auraient les moyens. C’est le symptôme d’une faillite collective. En laissant des « entrepreneur.e.s du bonheur » s’emparer de problématiques criminelles et judiciaires, on accepte que la sécurité des femmes et des enfants devienne une marchandise comme une autre.
Le risque n’est pas seulement financier ; il est structurel. Là où les associations spécialisées luttent pour une prise en charge globale, gratuite et experte, ces réseaux privés proposent des solutions individuelles, souvent déconnectées de la réalité du droit et de la psychologie clinique. L’illusion d’une « aide premium » peut même s’avérer plus dangereuse encore que l’absence de suivi, en enfermant les victimes dans une nouvelle dépendance et en les éloignant des circuits de protection légaux.
La véritable urgence n’est pas de privatiser la reconstruction, mais de redonner des moyens massifs à la solidarité publique et aux structures associatives professionnelles, car la sécurité et la dignité des survivantes ne doivent pas être un luxe, ni un produit marketing : elles sont un droit que la collectivité se doit de garantir, sans condition de ressources et hors de tout profit.







