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Maghrébines : un documentaire de Nesrine Slaoui qui déconstruit les clichés en donnant la parole aux concernées

Louise Aurat Louise Aurat
29 juin 2026
Maghrébines : un documentaire de Nesrine Slaoui qui déconstruit les clichés en donnant la parole aux concernées

Crédits: Ulysse Cailloux, Maghrébines

Au féminin pluriel, Maghrébines, le documentaire de la journaliste franco-marocaine Nesrine Slaoui enquête autour du mot « beurette », pour dresser un portrait collectif auquel elle-même et une trentaine de femmes prennent part, laissant apparaître points communs et singularités, à rebours des stéréotypes. Un travail journalistique rigoureux et accessible au plus grand nombre mêlant interviews, reportages, références intimes et historiques.

Elles ont les cheveux courts, longs, voilés, parfois gris, lisses ou tressés, quelques-unes la peau tatouée et les yeux maquillés. Elles sont « maghrébines », dans toute leur diversité. A l’opposé de l’image stéréotypée que certain.es voudraient leur coller au visage. Dans son nouveau documentaire Nesrine Slaoui, journaliste, autrice ( Notre dignité : Un féminisme pour les Maghrébines en milieux hostiles. Stock. 2024) et réalisatrice (Kim Kardashian Theory) franco-marocaine explore l’origine et l’évolution du terme « beurette » en donnant largement la parole. En une quarantaine de minutes seulement, une trentaine de femmes françaises originaires d’Algérie, de Tunisie ou du Maroc, de classes sociales et d’âges différents apparaissent à l’écran. « Je voulais que toutes les femmes maghrébines qui regarderont ce documentaire puissent au moins se retrouver dans une personne », explique à Medfeminiswiya Nesrine Slaoui.

Le poids des mots

Sur un canapé sedari (salon marocain) aux couleurs changeantes, la réalisatrice demande à ses invitées comment elles se qualifient. « Maghrébine » ne fait pas l’unanimité. « Ça reste une terminologie où on est définies par le regard de l’autre », pour la journaliste Nawal Ben Ali. Elle préfère « Nord-Africaine », tandis que l’écrivaine Fatima Daas aime utiliser les termes « rebeu » ou « DZ » ( Algérie). Difficile de choisir un seul mot qui regroupe leurs identités multiples. Ce qui est sûr c’est que les concernées veulent pouvoir se qualifier elles-mêmes et non l’être par les autres, comme c’est si souvent le cas. « Ce n’est pas la même chose de se dire soi-même beurette ou bien qu’une autre personne le dise », précise l’actrice et mannequin Salwa Rajaa.

Nesrine Slaoui conserve tout de même ce titre, « car il regroupe les habitantes des trois pays d’Afrique du Nord et que c’est un mot féminin », tout en laissant intelligemment apparaître dès le début les points de vus différents de chacune.

 

À l’origine de « beurette », il y a la marche des beurs en 1983, une manifestation fondatrice pour l’égalité et contre le racisme en France. La sociologue Nacira Guénif-Souilamas souligne qu’à cette époque le mot n’était pas encore une insulte, au contraire il est « presque valorisant ». Il désigne « les jeunes femmes de première génération maghrébine, qui aspirent à s’émanciper et saisir les occasions pour pleinement prendre leur place dans la société française ». Aujourd’hui, avec l’appellation « 92i », tous deux renvoient à un imaginaire fantasmé où les corps de ces femmes sont en permanence sexualisés et réduits à un ensemble de clichés : ultra maquillée, grande gueule. Des préjugés racistes qui n’ont pas cessé depuis l’époque coloniale de produire de la violence. La journaliste mentionne dès les premières minutes la banalité du cyberharcèlement. Elle même en est régulièrement la cible. « La dernière fois ? C’était hier probablement… Le harcèlement en ligne, il est continu, relève Nesrine Slaoui. Ce qui est compliqué en tant que femme racisée c’est de recevoir la haine de toute part, tant de l’extrême-droite, que de ma communauté. Nous n’avons pas d’autres choix que de déplaire. Il faut avancer malgré la haine. »

« Je voulais que toutes les femmes maghrébines qui regarderont ce documentaire puissent au moins se retrouver dans une personne »

Une histoire et expérience commune

Dans ce documentaire, la trentenaire s’extirpe de la figure du journaliste à distance avec ses sujets, pour devenir elle aussi un personnage du récit. « Je voulais briser le mythe, selon lequel nous venons toutes de Paris », justifie-t-elle. Une séquence nous transporte à Apt, une commune de 12 000 habitant.es dans le département du Vaucluse, là où elle a grandi avec sa famille. Elle donne la parole à ses proches, dont sa grand-mère, partie du Maroc pour rejoindre son grand-père après que son père marocain soit venu travailler dans l’hexagone.

« On nous met souvent en rivalité », regrette la journaliste. Le documentaire cherche plutôt les points communs entre toutes les trajectoires individuelles de ses interlocutrices. À partir des archives et différents témoignages, s’esquisse une histoire commune. Un parcours d’immigration d’abord, mais aussi une certaine éducation, le désir des parents de voir leurs enfants s’accomplir par les études et des ressentis partagés tels que « la nécessité de faire toujours plus » que les autres, de « prouver que l’on est capable ».

La réalisatrice navigue habilement entre la grande et la petite histoire pour nous montrer en partie ce que créent l’invisibilisation des mémoires et le manque de représentation culturelle : des stigmates et des femmes qui ne se reconnaissent nulle part dans ce qu’on leur assigne. L’image d’un côté de la femme dévergondée « beurette » ou de l’autre celle de la supposée soumise « voilée ». Alors parfois, elles s’interdisent d’être pleinement, elles font semblant d’être une autre.

Nesrine Slaoui et ses proches dans une séquence du documentaire. Crédits: Ulysse Cailloux, Maghrébines

Le combat pour une meilleure représentation

Le sujet est grave, mais les femmes interrogées ne sont pas accablées pour autant. Bien au contraire, elles apparaissent fières d’être ce qu’elles sont, en revendiquant leurs héritages multiples et pleines d’espoir pour les futures générations. « Si j’ai assez de force et de courage pour manger toutes cette violence c’est pour qu’elles soient encore plus fortes que nous », argue, dans le film, la chanteuse Nayra.

Et en effet, même si la représentation des femmes non blanches à la télévision française reste caricaturale*, elle évolue lentement. Nesrine Slaoui a choisi le journalisme comme carrière car elle ne voyait presque personne qui lui ressemblait. Aujourd’hui, elle reçoit des messages de jeunes filles qui s’identifient à elle et qui s’inspirent de son parcours. « Ton film m’a montré que j’ai le droit d’exister », lui a écrit récemment en commentaire sur sa page Instagram une internaute. À son niveau, la journaliste mesure quotidiennement l’impact social et l’utilité que son travail a.

Magrébines diffusé sur la plateforme numérique de France Télévisions contribue ainsi lui-même à une meilleure représentation des femmes maghrébines. En mettant à l’écran une série de femmes pour la plupart déjà exposées médiatiquement de par leur métier (artistes, écrivaines, professeure, créatrices de contenues, journaliste, etc.), le documentaire nous dit indirectement : elles sont là, écoutez-les, suivez-les.

Notes
* Selon une étude de l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) de 2023, sur laquelle s’appuie Nesrine Slaoui, les personnes perçues comme non blanches sont représentées à l’écran en moyenne à 15% depuis 2013, plus faiblement dans les programmes d’information et plus fortement dans des activités marginales ou illégales.

Maghrébines est disponible gratuitement sur la chaîne youtube Slash et sur la plateforme de France Télévisions jusqu’au 27 avril 2028.

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Louise Aurat

Louise Aurat

Louise Aurat est une journaliste française. Arabisante, elle a travaillé en Egypte à Alexandrie entre 2021 et 2023 pour divers journaux et magazines français (Reporterre, Réforme, Middle East Eye). Elle est actuellement basée en Tunisie, à Djerba. Elle est l'éditrice de le version francophone de Medfeminiswiya.

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