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Il est neuf heures du matin dans une tente du camp de réfugiés de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza. Reem se prépare pour sa séance de sport quotidienne. Elle reste quelques secondes devant un miroir, de la taille de la paume de sa main, accroché à un clou rouillé dans le poteau en bois qui soutient le toit de la tente. Le verre brisé divise son visage, comme si la guerre ne s’était pas contentée de détruire les maisons, mais aussi les reflets de leurs habitant.es. Elle ajuste son hijab, puis se penche pour serrer les lacets de ses chaussures de sport.
Elle prend sa bouteille d’eau et met ses écouteurs, non pas pour écouter de la musique, mais pour échapper au bruit du camp. Elle marche entre les tentes serrées les unes contre les autres, traverse le marché animé et se fraye un chemin à travers les décombres jusqu’à la salle de sport. Elle avance d’un pas rapide, non pas parce qu’elle est en retard pour sa séance d’entraînement, mais parce qu’elle sait que l’heure qui suit est le seul moment de la journée où elle sera seule.
Elle entre dans sa salle de sport. Celle-ci a rouvert ses portes dans la ville de Nuseirat, après trois années de guerre.
Ici, tout change pour elle ; le bruit disparaît derrière la lourde porte en fer, remplacé par une musique douce, le frottement des chaussures sur le sol en caoutchouc et la voix de l’entraîneuse demandant aux femmes de se mettre en rang.
Certains équipements sportifs portent les marques d’une utilisation répétée, d’autres ont été réparés plus d’une fois, et certains ont été extraits des décombres.
Les femmes échangent des salutations à voix basse, sans s’interroger sur leur poids ou les calories brûlées, mais plutôt sur leur sommeil de la nuit précédente – sous cette chaleur estivale accablante qui transforme les tentes en fournaises – et sur le bien-être des enfants, les difficultés du déplacement, les violations perpétrées par l’occupation israélienne et les bombardements quotidiens. Ici, l’effort physique est d’abord une lutte pour préserver le mental.
L’instructrice lève la main et lance : « Allez les filles, on commence ! » Les corps bougent lentement pendant les premières minutes, comme au réveil d’une longue période de fatigue. À chaque exercice, les traits s’adoucissent et des rires commencent à fuser. Une femme s’amuse parce qu’elle a perdu l’équilibre, une autre encourage son amie à terminer le dernier tour, tandis que l’instructrice applaudit : « Tu peux le faire… continue ! »
Regardant de près ces petits détails, il serait difficile pour un visiteur de croire que la plupart de ces femmes vivent une réalité marquée par la guerre, les déplacements et l’angoisse quotidienne .
Le bilan des victimes dans la bande de Gaza s’élève désormais à 73 110 mort.es , alors que les violations du cessez-le-feu par Israël se poursuivent. Selon ONU Femmes , plus de 38 000 femmes et filles ont été tuées depuis le début de l’offensive israélienne, soit en moyenne 47 femmes et filles par jour.
« L’heure que je passe à la salle de sport me permet de me retrouver. Je me ressource et je me sens à nouveau femme, et non plus seulement une survivante qui tente de joindre les deux bouts quotidiennement. »
« Le club est devenu mon seul refuge »
Rima Hassan, 29 ans, diplômée universitaire et déplacée du nord de Gaza, témoigne : « Avant la guerre, je faisais du sport pour garder la forme, mais aujourd’hui, je m’entraîne pour éviter l’épuisement, pour me libérer du traumatisme psychologique et des séquelles de la guerre, des pertes, de la famine et de la pression psychologique. J’y trouve un moyen de survie. »
Elle marque une brève pause, s’essuyant le front, puis ajoute : « L’heure que je passe à la salle de sport me permet de me retrouver. Je me ressource et je me sens à nouveau femme, et non plus seulement une survivante qui tente de joindre les deux bouts quotidiennement. Nous, les femmes de Gaza, avons complètement transformé notre rapport à notre corps ces trois dernières années. Nous ne projetons plus de nous embellir, et nous ne considérons plus nos corps comme une simple «apparence », mais plutôt leur capacité à endurer la fatigue, à remplir des bidons d’eau, à allumer du bois pour cuisiner, à courir pendant les déplacements forcés et à parcourir de longues distances faute de moyens de transport. Les douleurs dorsales, les raideurs musculaires et l’épuisement psychologique font désormais partie du quotidien. Mais ici, je recommence à me reconnecter à mon corps, comme si je le redécouvrais. »
Elle poursuit : « Dans les camps de déplacés, il n’y a pas d’intimité, même pour les choses les plus simples, comme faire du sport. Le choix de nos vêtements est aussi impacté ; je ne peux donc pas porter ce qui est adapté à la chaleur ou quelque chose de confortable pour bouger. J’ai toujours l’impression de devoir tenir compte du lieu et des personnes qui m’entourent. Le club est devenu mon seul refuge, l’endroit où je peux porter librement mes vêtements de sport, bouger sans hésitation et sentir que mon corps n’est plus assiégé comme c’est le cas ici, à l’extérieur des murs. »
Rima, qui a perdu son fiancé pendant la guerre à Gaza, considère le sport comme une forme de thérapie qui l’aide à surmonter sa douleur. Elle se dit plus forte face aux épreuves de la vie et aux pressions sociales, et elle est ravie de sa nouvelle silhouette. Cependant, elle regrette de ne pouvoir se procurer certains compléments alimentaires et aliments comme le poisson, les fruits et les légumes, faute de moyens et en raison de ses conditions de vie difficiles. Elle vit avec sa famille de sept personnes ; son père est sans emploi et ils dépendent des repas distribués et de l’aide des associations locales.
« Nous avons rouvert ce club après trois ans de guerre, non pas comme un luxe, mais plutôt comme une nécessité pour créer un espace de liberté et de répit pour les femmes de Gaza »
Un espace où les femmes se réapproprient leur corps
Pendant que Rima discutait à l’intérieur du gymnase, la coach circule entre les femmes pour corriger la position de leurs épaules et de leurs genoux. Elle connaît la plupart de leurs noms et se souvient aussi de leurs histoires .
L’entraîneuse Bissan Hassouna, 32 ans, explique : « Nous avons rouvert ce club, non par luxe, mais par nécessité, pour créer un espace de liberté et de répit pour les femmes de Gaza. Au début, elles arrivaient silencieuses et épuisées, le corps amaigri, surtout après avoir souffert de famine et de malnutrition. Aujourd’hui, elles sont plus actives et plus ouvertes , elles rient davantage et parfois elles pleurent plus. Il arrive que la séance se termine et qu’elles restent une demi-heure de plus pour discuter et partager leurs histoires. La salle n’est plus seulement un lieu de sport, mais aussi un espace social et psychologique.»
Pendant la pause, les participantes s’assoient en petit cercle. L’une boit de l’eau et reprend son souffle après une séance d’entraînement, une autre regarde une vidéo d’elle en train de faire du sport, tandis qu’une troisième demande à la coach quel exercice pourrait soulager son mal de dos. Une autre encore sourit à son amie et dit : « Je veux un corps sculpté », ce à quoi celle-ci répond : « Plus sculpté que nous ne l’étions pendant la famine ? » Tout le monde éclate alors de rire et ironise autour de la dureté de leur réalité.
L’entraîneuse crie : « Dernier round ! » Les femmes et les filles se lèvent, comme si le retour au mouvement était aussi un retour temporaire à la vie.
Il est temps de partir. Dehors, Rima retourne à sa tente, le pas plus léger et pleine d’énergie. Elle se change et lâche avant de partir : « Je reviendrai demain … J’aimerais bien pouvoir dormir à la salle. » Bissan Hassouna s’étonne : « Tu aimes tellement le sport ? » Elle rit et répond : « Pas parce que je veux un corps plus joli… mais parce que je veux me rappeler, ne serait-ce qu’une heure, que je suis encore en vie. »







