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Elle approchait de la fin de ses treize ans. Une petite fille qui nourrissait de grands rêves dans un pays instable et déchiré par la guerre.
« À quatorze ans, j’ai compris que mon enfance était terminée », raconte Sadia Hessabi.
Née en 1976 à Kaboul, en Afghanistan, Sadia Hessabi a traversé son enfance au prix de grandes souffrances et de dures épreuves. Alors qu’elle n’avait que quatorze ans, elle a perdu ses parents. Dès lors, elle savait qu’elle n’avait aucun avenir dans son pays. Pour une jeune fille de quatorze ans, il n’y avait pas d’issue ; les écoles avaient fermé et la guerre civile faisait rage.
« Je savais que je ne pouvais plus aller à l’école et que je n’avais plus ni droits, ni d’autres choix que de partir », explique-t-elle.
La fuite comme seule issue
Les années 1990 ont été une décennie particulièrement bouleversée en Afghanistan, marquée par l’arrivée au pouvoir des talibans. Après le retrait soviétique (1989) et la chute du gouvernement soutenu par Moscou (1992), différents groupes de moudjahidines (combattants) s’affrontent pour le contrôle du pays. La capitale, Kaboul, est en grande partie détruite.
Pour les femmes, les combats entraînent une insécurité généralisée et une diminution de l’accès à l’éducation et à l’emploi.
En Afghanistan, après le décès des parents, ce sont les proches qui décident du futur des enfants et s’il s’agit d’une fille, cela se termine bien souvent par un mariage forcé avec des hommes bien plus âgés qu’elles, parfois de plus de cinquante ans. En 2021, l’agence des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) estimait que 28% des femmes afghanes âgées de 15 à 49 ans ont été mariées avant l’âge de 18 ans.
Néanmoins Sadia, bien que mineure, a décidé de mener son propre destin et s’opposait fermement à cette fatalité. C’est pourquoi, malgré les risques extrêmes, elle a choisi de résister et emprunter un chemin différent.
Elle a pensé fuir et quitter l’Afghanistan. Mais à cet âge et en étant seule, c’était comme marcher sur le fil du rasoir. Dans un premier temps, elle a entrepris les démarches pour obtenir un passeport et y modifier son âge, de 14 à 18 ans. Elle ne savait pas où elle allait ni comment, mais la seule chose qu’elle savait, c’était qu’elle devait se battre pour son futur.
Cette petite fille, qui entrait pour la première fois dans la cabine d’un avion avec angoisse et incertitude, a pris la route de l’exil. Elle a quitté sa terre natale pour Moscou en Russie, puis Prague, pour enfin atteindre Paris.
La vie en exil
Paris représentait pour elle un nouvel espoir, un endroit où elle prendrait sa vie en main toute seule. Ne sachant pas comment recommencer sa vie en France, elle a été confrontée à de nombreuses difficultés, notamment l’apprentissage de la langue, le mode de vie, l’intégration sociale et les différences culturelles et sociétales. « Je ne parlais pas français et il m’était très difficile de m’exprimer. J’avais peur de sortir et de rencontrer des gens. Je me sentais très isolée », raconte-t-elle.
Sadia raconte qu’à son arrivée en France, elle a repris sa véritable identité et son âge réel. Se sentant en sécurité et sereine dans la capitale, elle a immédiatement intégré l’école et a fait de l’apprentissage de la langue sa priorité absolue :
« Le début de l’école n’a pas été facile. Je me suis retrouvée parmi des enfants qui étaient plongés dans leur monde d’insouciance, alors que je me sentais plus grande et plus meurtrie qu’eux. Car, ayant grandi au milieu des attentats-suicides et des explosions, je n’avais aucun souvenir d’avoir eu une enfance. Quoi qu’il en soit, j’ai poursuivi mes études. J’ai obtenu mon diplôme d’aide-soignante et j’ai commencé à travailler dans un hôpital de la ville de Lyon. »
« Le début de l’école n’a pas été facile. Je me suis retrouvée parmi des enfants qui étaient plongés dans leur monde d’insouciance, alors que je me sentais plus grande et plus meurtrie qu’eux. Car, ayant grandi au milieu des attentats-suicides et des explosions, je n’avais aucun souvenir d’avoir eu une enfance. »
La nostalgie de son pays natal
Malgré les années passées, depuis sa fuite de l’Afghanistan en 1991, Sadia porte toujours le lourd fardeau de son passé. Elle ne voulait en parler à personne, pas même échanger sur son pays. Bien qu’elle ne soit pas responsable de la guerre, de la destruction et de la perte de ses parents, elle ressentait toujours de la honte et un sentiment de régression en apprenant les nouvelles des attentats-suicides et des explosions en Afghanistan.
C’est alors qu’une idée lui vint à l’esprit, au cours de sa grossesse, pour mettre fin à ce sentiment douloureux. Dès lors, elle a décidé de montrer une meilleure image de son pays natal aux Français.es et ses enfants, pour apaiser son esprit.
Elle voulait qu’ils connaissent leur patrie d’origine ainsi que la cuisine afghane, car il était primordial pour elle qu’ils découvrent la culture et l’histoire auxquelles ils appartiennent par leurs racines. « Je souhaitais transmettre cet héritage à mes enfants afin qu’ils grandissent avec une image positive de leurs origines et qu’ils puissent en être fiers », se souvient-elle.
De l'hôpital au métier de chef dans un restaurant
L’Afghanistan fait partie des pays qui possèdent une cuisine traditionnelle riche, savoureuse et diversifiée. Pourtant en Europe et notamment en France, on en parle rarement. Les années de guerre ont fait que le monde entier perçoit l’Afghanistan uniquement comme une terre détruite et dévastée. Les guerres successives n’ont pas permis aux acteur.ices culturel.les d’inscrire la cuisine de cette nation aux menus des restaurants hors d’Afghanistan.
Mais Sadia Hessabi, forte de l’idée qu’elle avait en tête, a décidé de contribuer à un changement. Elle a démissionné de l’hôpital et s’est lancée dans la promotion de la cuisine traditionnelle afghane en France :
« Pour moi, changer la perception des gens sur l’Afghanistan était très important. Pendant des années, je me suis débattue pour savoir comment faire. L’idée m’est venue que la cuisine afghane pouvait être le meilleur moyen d’initier cette démarche. Je voulais montrer que l’Afghanistan est un pays riche en culture et en traditions. J’ai donc abandonné mon travail d’aide-soignante et j’ai ouvert un restaurant nommé « Kaboulyon », une combinaison des noms des deux villes, Kaboul et Lyon. »
La vie de Sadia est jalonnée de récits difficiles. Son courage et sa résilience face aux épreuves de la vie prouvent à eux seuls que la détermination et la force ne dépendent pas du genre, et que les femmes peuvent tout à fait trouver seules le chemin vers une vie meilleure. L’histoire de la vie de Saadia est porteuse d’espoir pour les filles et les générations futures.
Pourtant, ce n’est pas la fin de son aventure dédiée à l’Afghanistan. Le livre de cuisine de la cheffe, qui contient des recettes et des informations clés sur les plats traditionnels afghans, devrait être disponible pour le grand public très prochainement, d’ici la fin de l’année 2026, aux éditions Marabout (Hachette).
Sadia regarde vers un avenir radieux et lumineux, alors qu’en Afghanistan, les femmes vivent actuellement dans la pire des situations sous le régime des talibans. Depuis leur prise de pouvoir en 2021, ces fondamentalistes tentent de manière systématique d’imposer des lois strictes contre les femmes.
Actuellement, les talibans restreignent la majorité des activités des femmes en dehors de chez elles et s’efforcent de les effacer de la société. Aujourd’hui en Afghanistan, aucune femme ne peut étudier librement comme Sadia, ni encore posséder son propre restaurant.






