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Trouver la paix en s’engageant : ces Algériennes de Marseille de tous les combats

Marine Caleb Marine Caleb
13 juillet 2026
Trouver la paix en s’engageant : ces Algériennes de Marseille de tous les combats

Kahina, dans le potager communautaire de l'association En Chantier. © Marine Caleb

À la Belle de Mai, quartier populaire de la deuxième ville de France, Marseille, des femmes algériennes jonglent entre vie de famille, précarité administrative et engagement associatif. Du droit à la mobilité au potager communautaire, elles militent, accueillent, traduisent – et tissent un avenir digne pour elles et leurs enfants.

Il est 18 heures à Marseille. Une petite brise souffle sur la végétation luxuriante du jardin Levat et de son potager communautaire, un lieu emblématique de la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement. Kahina bêche sa parcelle du jour. « Je vais planter des poivrons et aussi ramasser les pommes de terre », explique-t-elle, en gardant toujours un œil sur son nourrisson de quatre mois, qui gazouille dans sa poussette sous un figuier.

En ce dimanche de fête de la musique, Kahina est venue, accompagnée de son mari et de ses deux plus jeunes fils, depuis leur appartement du Merlan, dans le 14e arrondissement au nord de la ville. « On a attendu le bus pendant plus de 20 minutes, car il y en a moins les week-ends », signale-t-elle.

Aujourd’hui, elle travaille sur les plants de l’association En Chantier, qui propose une cuisine associative et une épicerie participative dans le quartier. « Je ne suis pas seule, on se partage la tâche à trois ! Là, je vais tout arroser, car avec la chaleur, les légumes souffrent », constate Kahina. Elle restera jusqu’à environ 19h30 avant de rentrer s’occuper de ses enfants et de commencer une nouvelle semaine. À toute allure.

« Je me lève à 3 heures du matin pour préparer le msemem [galette feuilletée, ndlr] que je vends dans une rôtisserie. Puis, je dépose mon fils à l’école, je livre le pain, je m’occupe du petit. Quand il y a de l’administratif à faire, c’est moi qui m’en charge, car mon mari travaille tous les jours », énumère-t-elle. À côté de son travail, sa famille et ses enfants, Kahina est aussi engagée dans de nombreuses associations.

Peu de temps après son arrivée à Marseille, elle a rejoint le Collectif des habitants organisés du 3e arrondissement (C.H.O.3), qui soutient les populations du quartier et est devenu un véritable réseau de solidarité et d’actions. « Je fais la cuisine, je participe aux réunions, on donne de l’aide aux personnes qui viennent d’arriver en France, car la vie est dure ici », témoigne Kahina.

La doctorante en sociologie à l’université d’Aix-Marseille, Léa Gouley a notamment travaillé sur l’implication bénévole des femmes primo-arrivantes en France et au Québec. « Beaucoup de celles que j’ai rencontrées ont vécu un déclassement en arrivant en France. Elles se retrouvent dans les métiers du care ou de l’entretien. Alors, pour contrer ce déclassement, elles s’engagent dans l’associatif », explique-t-elle. Ce bénévolat peut aussi être une manière de rendre, auprès de services dont elles ont bénéficié. « Cet engagement peut être à double tranchant : il est valorisant socialement et personnellement, mais aussi étouffant », observe la chercheuse.

Pour aller plus loin, son article en ligne : Bénévolat, genre et précarité : paradoxes au sein des dispositifs d’insertion des femmes primo-arrivantes en France et au Québec

De la charge familiale aux campagnes politiques

C’est dans cette même association que se trouvent Taous, Imène et Rachida, trois Algériennes aussi, très engagées dans le collectif. Chaque lundi matin, elles se relaient pour tenir la permanence d’accueil pour aider les nouvelles et nouveaux membres. « On oriente on accueille, on partage nos histoires et aussi la colère », développe Taous, installée à côté de son nourrisson.

Pour l’instant, le local du C.H.O.3 se niche au milieu d’une rue résidentielle du quartier de la Belle de Mai, classé comme le plus démuni de France en 2021, avec un taux de pauvreté de 53,5% et une part d’étrangers dans la population de 29,5%, selon le recensement de 2022. Le groupe de femmes a lancé avec d’autres associations la campagne « Le cri du peuple » pour récolter de l’argent et trouver un local plus grand et plus adapté à leurs actions.

Si le taux d’emploi n’est que de 43,3% dans ce quartier d’immigration, celui-ci est connu pour incarner un vivier de solidarité et d’actions communautaires. Pour les trois mamans, tout comme Kahina, cette permanence au CHO3 n’est qu’une parmi les mille et autres activités bénévoles. Cela, malgré leur situation souvent d’extrême précarité : absence de papiers d’immigration, charge des enfants, logement petit et souvent insalubre, travail informel, problèmes de santé, etc.

« Je suis engagée au CHO3 depuis un an, mais je participe aussi à Tiwizi [un traiteur solidaire, ndlr], je donne des cours d’alphabétisation à des femmes, je suis parent délégué et j’aide les personnes âgées surtout face à la numérisation de la bureaucratie », énumère Imene arrivée en France en 2023.

De son côté, après avoir été longtemps bénévole, Rachida est maintenant en charge à temps partiel de la campagne « droit au bus », qui a notamment permis aux personnes sans-papiers d’avoir une réduction de 50% dans les transports en commun de la Métropole. Le 22 mai dernier, le collectif publiait sa tribune et sa pétition affirmant que « se déplacer en bus à Marseille ne devrait pas être un combat ». Elle a déjà récolté plus de 1 240 signatures.

La ville souffre de forts problèmes d’accessibilité, notamment des transports en commun, un moyen de mobilité dont dépendent davantage les plus précaires, comme les personnes immigrées et sans papiers. C’est le cas de Rachida, qui se déplace en fauteuil roulant : « La rampe ne fonctionne pas une fois sur deux et j’ai plusieurs fois eu affaire à des chauffeurs pas formés », dénonce-t-elle.

Kahina, dans le potager communautaire de l'association En Chantier. © Marine Caleb

Une manière de redonner

Pour Wafa, arrivée en France en 2018 et employée au Collectif des habitants organisés du 3e arrondissement comme coordinatrice, l’engagement est une partie intégrante de sa vie bien remplie. « Déjà je dors mal, puis je me fais réveiller par ma fille. Je dois m’occuper des enfants, les préparer pour l’école et, même si je n’ai pas beaucoup de temps, je me maquille. Ensuite, j’ai souvent des rendez-vous, il y a le CHO3, etc. », détaille-t-elle. Ce jour-là, elle a enchaîné notre entrevue avec un rendez-vous médical, un groupe de parole avec un psychiatre « pour vider les marmites » et une mission de ménage.

En plus du collectif du 3e arrondissement, elle porte son aide auprès de différentes structures, notamment pour la traduction entre l’arabe et le français. Pour Wafa, le bénévolat est « une manière de redonner ». « J’ai commencé à aider, de bon cœur, après que des gens m’aient soutenue à mon arrivée en France. Je voulais aussi être militante et engagée », explique la maman de deux enfants depuis une place animée et centrale du centre de Marseille.

Pour elle comme pour ses amies et collègues, le collectif est surtout un moyen de se retrouver, de se soutenir, mais aussi de s’intégrer et de se sentir appartenir à leur ville d’accueil. « Cela ouvre plein de choses : rencontrer des gens, créer un rapport de force, partager son expérience. Si tu n’es pas bien, on t’appelle, on peut aider à la garde d’enfants », résume Rachida.

« J’ai commencé à aider, de bon cœur, après que des gens m’aient soutenue à mon arrivée en France. Je voulais aussi être militante et engagée »

Engagées pour l’avenir de leurs enfants

Tout cela, de l’immigration à l’engagement, les femmes le font pour leurs enfants. C’est le cas de Wafa, qui en a deux. « Je pense surtout à [eux], à ma fille : pour une ado, elle manque de beaucoup de choses et n’a pas sa propre chambre », déplore-t-elle. Alors, elle se démène pour leur offrir autant que possible : elle est arrivée au café avec dans les mains une serviette de piscine Mario Bros achetée en chemin pour son fils qui adore la natation.

Car dans une Europe et une France qui se ferment à l’immigration et enchaînent les politiques restrictives, l’intégration est de plus en plus semée d’embûches. Alors, elles tentent de trouver leur bonheur dans le collectif, dans l’associatif. C’est le cas de Wafa et de Rachida, qui ont participé à la pièce de théâtre mise en scène par Organon Art Compagnie, qui propose la co-création d’oeuvres avec les habitant-es de la Belle de Mai. Sur scène, Wafa reprend possession d’elle-même et de son corps. « Je le fais pour me sentir bien et pour relâcher tous les problèmes », partage-t-elle.

De son côté, Kahina trouve refuge dans le jardin pour se sentir mieux à Marseille, malgré la déchirure de l’exil. « En Kabylie, j’avais une grande ferme avec des animaux, des plantes et des hectares d’oliviers. En arrivant ici, je n’ai pas supporté le changement, de vivre dans une ville loin de tout cela. Alors, quand j’ai découvert le jardin Levat et le potager, je me suis engagée », raconte-t-elle avec nostalgie.

Alors, c’est au milieu des plants issus de semences ramenées d’Algérie qu’elle trouve la paix dans sa nouvelle vie, loin de ce qu’elle chérit et de sa famille.

Marine Caleb

Marine Caleb

Marine Caleb est une journaliste indépendante basée à Marseille et couvrant la Méditerranée. Elle écrit pour divers médias internationaux et se spécialise dans les questions liées à la migration et aux droits des femmes.

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