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Pour réaliser Mauvaises filles (2022), Emerance Dubas a rencontré une centaine de femmes, placées dans l’une ou l’autre des institutions du Bon Pasteur avant leur majorité (alors légale à 21 ans) car jugées insoumises, rebelles, incomprises ou simplement mal-aimées. Une pratique qui a perduré jusqu’à la fin des années 70 en France. La réalisatrice a mis sept ans pour achever ce documentaire précieux. Il a été projeté en juin à Lyon par Femmes Cinéma Égalité, une association qui permet de découvrir des perles rares : des films tournés par les réalisatrices du monde entier, et qu’on ne verra pas au box-office.
Beaucoup des survivantes de l’époque ne voulaient pas parler, d’autres étaient trop atteintes dans leur chair et dans leur esprit pour raviver des souvenirs aussi pénibles. Cependant, jamais la réalisatrice ne cherche à susciter la pitié. Elle nous embarque dans un voyage intérieur en donnant la parole à trois femmes, Éveline, Cristelle et Fabienne, qui se livrent simplement, sans détour, pour la première fois de leur vie. C’est cela qui nous bouleverse. Car cette simplicité donne aux trois récits qui s’entremêlent, entrecoupés d’images d’archives et de vues de ces sinistres maisons où elles ont séjourné, une force remarquable.
Éveline, 75 ans, retourne pour la première fois devant le bâtiment où elle a passé une partie de sa jeunesse, à Angers. L’institution n’existe plus en tant que telle, mais pendant des siècles, elle a essaimé … il y a eu jusqu’à 400 pensionnats de filles, dans le monde entier, au temps des colonies françaises. « Rendez-vous compte… cela représente des milliers de victimes », commente Eveline, qui s’attache aujourd’hui à retrouver les traces et les archives de celles qui sont passées par les mains des « bonne sœurs ». C’est ainsi qu’on les appelait fréquemment : les « bonnes sœurs ». En réalité, « elles étaient de sacrées menteuses », dénonce Cristelle. Très jeune, Éveline a été violée par un membre de sa famille, personne n’en savait rien sauf le prédateur. Fabienne, après avoir été violée par son grand-père, a eu beau tenter de se protéger des hommes : lorsqu’un un garçon arrive à la coincer, il la force mais c’est elle qui est jugée « vicieuse » et envoyée au Bon Pasteur.
« Véronique Blanchard m’a convaincu que mon témoignage n’était pas seulement une histoire personnelle, mais une vérité collective, une nécessité. »
Plus d’un demi-siècle plus tard, leurs paroles font entrevoir un univers carcéral où les violences physiques sont quotidiennes : les bastonnades, les montées d’escalier à genoux, les bras en croix pour le groupe entier des filles qui refusent de dénoncer celle qui a « mal agi » selon le code religieux des « bonnes sœurs ». Et « ce n’était rien à comparer aux violences psychologiques », affirme Fabienne, 70 ans. « On était des objets », remarque Cristelle qui lit les courriers administratifs de l’époque, devant sa petite-fille médusée. « Prière, travail, prière, travail… on ne recevait aucune instruction, et à 21 ans, on était jeté à la rue. Le premier homme qui nous faisait les yeux doux était le bon ». Le bon, ou plus souvent le futur proxénète.
Des témoignages qui résonnent encore aujourd’hui
Lors de la projection lyonnaise, Fabienne Bichet était présente. Elle a publié récemment un livre [1] dans lequel elle décrit son propre parcours, chaotique, unique et exemplaire à la fois. Car comment passer d’une enfance meurtrie -sa mère l’abandonne à la naissance- au conte de fées ? Elle est devenue directrice de casting, reconnue dans le milieu du cinéma. Son visage rappelle les peintures des madones de la Renaissance, auréolé d’une chevelure blonde ébouriffée. Pendant le débat qui a suivi la séance, elle arbore un sourire à la fois réservé et rayonnant qui masque les blessures de sa vie mouvementée. Elle a connu l’inceste, les viols à répétition, les tournantes, elle a failli être vendue comme une marchandise pour Tanger, elle a subi un avortement « avec les aiguilles sur une table de cuisine », à Paris elle a failli mourir. Mais sa volonté d’apprendre, la vigilance avec laquelle elle observe le monde « après avoir vécu dans cet univers [le Bon Pasteur] où tout poussait à la méfiance » ont fait d’elle un être d’exception. Il y eut aussi, reconnaît-elle volontiers « des personnes bienveillantes et désintéressées qui m’ont permis de devenir ce que je suis aujourd’hui ».
« Les humiliations, l’enfermement, la culpabilité, toutes ces violences invisibles renvoient à l’état de ces femmes qu’on rend invisibles, encore aujourd’hui dans d’autres pays du monde », a fait observer une participante au cours du débat. Ce à quoi font écho ces mots de Fabienne : « Véronique Blanchard [NDLR : historienne travaillant sur les maisons de correction] m’a convaincu que mon témoignage n’était pas seulement une histoire personnelle, mais une vérité collective, une nécessité. »







