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Özgün Biçer, chercheuse à l’université de Marmara en Turquie : « Le problème n’est pas la ménopause en elle-même, mais le silence et les stéréotypes qui l’entourent »

Arjin Dilek Öncel Arjin Dilek Öncel
16 mars 2026
Özgün Biçer, chercheuse à l’université de Marmara en Turquie : « Le problème n’est pas la ménopause en elle-même, mais le silence et les stéréotypes qui l’entourent »

Özgün Biçer est chercheuse à la Faculté d’économie de l’Université de Marmara, au nord-ouest de la Turquie. Ses travaux portent sur le développement, l’égalité des genres et les questions de diversité et d’inclusion, avec un intérêt particulier pour l’expérience des femmes au travail, l’économie du soin et les interactions entre technologie et genre. Biçer pose une question essentielle : que peuvent nous apprendre les expériences quotidiennes des femmes sur les inégalités qui structurent nos sociétés ? Entretien.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)

Dans les sociétés modernes, le concept de beauté, tel qu’il est défini par les hommes est souvent imposé aux femmes, tandis que l’idéal du « corps parfait » pousse de nombreuses personnes à recourir à la chirurgie esthétique. Mais qu’est-ce que la beauté idéale ?

L’idéal de beauté est une illusion historique. L’histoire nous montre que cet idéal a constamment évolué. Jadis, les corps plus ronds, symboles de fertilité, étaient considérés comme désirables ; plus tard, la fragilité a pris le pas, et aujourd’hui, nous vivons à nouveau dans une ère où la minceur et la délicatesse sont esthétisées.

L’imaginaire collectif qui définit l’idéal de beauté est profondément marqué par les codes masculins. Il réduit le corps féminin à un objet de contemplation et à une source de plaisir. Le capitalisme moderne a transformé ce regard masculin en une source majeure de profit. Aujourd’hui, chaque étape du maintien d’un corps jeune, tonique et beau – ou, plus précisément, conforme aux normes esthétiques dominantes – fait partie intégrante de l’accumulation capitaliste. Il s’agit d’une industrie colossale.

Le corps cesse d’être un simple espace d’existence personnel et devient une forme de capital social et économique.

Face à toutes ces pressions sociales, s’ajoute la réalité du vieillissement. Pourquoi le fait de vieillir accentue-t-il la vulnérabilité des femmes et met-il en lumière les inégalités de genre?

Il s’agit en réalité d’une question très profonde. Il nous faut d’abord comprendre le vieillissement en lui-même, puis la « féminisation du grand âge ».

Le vieillissement est une réalité biologique, mais ce que nous appelons « vieillesse » n’est pas simplement un processus naturel ; c’est aussi une construction sociale puissante. Pour les femmes en particulier, le vieillissement les expose aux conséquences les plus dures d’un système de valeurs fondé sur le corps. Dans la société moderne, le corps féminin a longtemps été défini par la jeunesse, la beauté et la productivité. Lorsque ces qualités s’estompent, les femmes sont souvent rendues invisibles. C’est précisément pour cette raison que le vieillissement chez les femmes n’est pas qu’un simple changement physique, car il implique également une transformation de leur statut social et de la valeur qu’on leur attribue. Alors que les hommes sont fréquemment décrits comme « charismatiques », « expérimentés » ou « mûrs » avec l’âge, les femmes sont souvent perçues comme subissant une « perte ».

C’est là qu’intervient le phénomène de la « féminisation du grand âge ». Les femmes vivent plus longtemps, mais elles vieillissent aussi plus pauvres, plus précaires et plus seules. Les inégalités sur le marché du travail, le fardeau disproportionné des soins aux personnes âgées et la dépendance économique accentuent encore leur vulnérabilité.

Les normes de beauté rendent cette fragilité encore plus visible. Car la société considère souvent le corps féminin vieillissant non pas avec patience, mais avec des attentes de « correction » et de dissimulation. Coloration, Botox, injections, liftings, traitements de longévité… effacer les signes de l’âge est présenté presque comme une nécessité. Comme si vieillir n’était pas une étape de la vie, mais une erreur à corriger. Des études montrent que si la motivation à « être en bonne santé » est forte chez les femmes de 40 à 44 ans, près de la moitié (48 %) insistent encore sur le désir de « se sentir plus heureuses et mieux soignées grâce à une silhouette mince ». Car rester dans la course l’exige. Un système déjà inégalitaire devient un lieu de discrimination à plusieurs niveaux lorsque le vieillissement entre en jeu. Les personnalités populaires renforcent ces pressions liées à la jeunesse éternelle et poussent les autres à se mesurer à des normes impossibles.

La société perpétue certains stéréotypes concernant les femmes âgées. Comment évaluez-vous ces perceptions ?

La perception qu’a la société du vieillissement des femmes prolonge ses efforts constants pour les conformer à un modèle prédéfini et les contrôler à chaque étape de leur vie. Dès que les femmes s’écartent des rôles reproductifs que leur assigne le système, la société s’empresse de les enfermer dans un autre moule.

Il existe de nombreux stéréotypes concernant les femmes vieillissantes dans la société. L’un d’eux les décrit comme « la grand-mère qui a rempli son devoir, rangé son tablier et qui ne fait plus que prodiguer des soins », tandis qu’un autre les présente comme « ménopausées, acariâtres et diminuées ». Ces stéréotypes les privent de leur présence dans la sphère publique et de leurs désirs personnels, les réduisant à des figures domestiques dont le rôle se limite aux soins – s’occuper des petits-enfants, tenir la maison.

En réalité, le vieillissement peut être une période où les femmes sont au sommet de leur forme, puisant dans leur expérience de vie et leurs ressources économiques. Cette phase d’autonomie, où elles prennent leurs propres décisions et dépendent moins de l’approbation extérieure, peut toutefois être perçue comme une menace.

Cette phase d’autonomie, où ils prennent leurs propres décisions et dépendent moins de l’approbation extérieure, peut toutefois être perçue comme une menace.

Dans l’un de vos articles, vous écrivez : « La vie n’a jamais été juste envers les femmes. Pourtant, la ménopause est peut-être l’une des étapes les plus solitaires et les moins abordées de l’expérience féminine. » Les effets de la ménopause sur la santé des femmes sont encore trop souvent négligés, et pourtant, les mêmes stéréotypes sociaux continuent de façonner la perception des femmes qui l’ont vécue. Que diriez-vous des préjugés qui entourent leur vie sociale et sexuelle ?

La vie n’a jamais été entièrement juste envers les femmes. La ménopause est l’un des seuils les plus silencieux de cette inégalité. Il ne s’agit pas simplement d’un processus biologique ; c’est aussi une étape où se renforcent les significations sociales attachées au corps féminin. Ce qui est frappant, c’est que lorsque les femmes sont jeunes, leur corps est soumis à un examen minutieux : chaque mouvement est analysé. En vieillissant, en revanche, elles sont confrontées à l’invisibilité. Les préjugés qui entourent la vie sociale et sexuelle des femmes ménopausées participent pleinement à ce mécanisme d’invisibilisation. Je ne parle même pas spécifiquement de la sexualité féminine. Après tout, même les désirs et les plaisirs des jeunes femmes sont souvent considérés comme des domaines à contrôler et à restreindre. Cela tient au fait que le système valorise avant tout le corps féminin pour sa capacité reproductive. Comme l’a observé Michel Foucault, le corps est un lieu d’exercice du pouvoir. En vieillissant, une femme se trouve exclue de ces attentes sociales.

La société suppose souvent qu’avec la ménopause, la féminité, le désir et la valeur sociale du corps féminin disparaissent. La vie sociale, la productivité et les dimensions intellectuelles et émotionnelles des femmes ne disparaissent pas avec la ménopause. Pour beaucoup, cette étape marque une transition vers une nouvelle phase de vie riche de sens.

Aujourd’hui, les traitements hormonaux substitutifs (THS) peuvent soulager les symptômes liés à la ménopause, tels que les bouffées de chaleur, l’insomnie, la fatigue, l’anxiété, les troubles de la concentration et la baisse de la libido. Même de faibles doses de testostérone en supplément ont démontré leur efficacité. Cependant, une question cruciale demeure : qui a réellement accès à ces traitements ? Dans un contexte où l’information sur la ménopause est limitée ou obsolète, seules quelques femmes sont en mesure de prendre soin de leur santé de manière adéquate durant cette période de leur vie.

Par conséquent, le problème n’est pas la ménopause en elle-même, mais le silence et les stéréotypes qui l’entourent. C’est pourquoi nous devons en parler davantage : plus ouvertement, plus fort.

Tags: vieillesse et femmes
Arjin Dilek Öncel

Arjin Dilek Öncel

Arjin Dilek Öncel est journaliste depuis 2015. Elle se concentre sur les questions concernant les femmes et les enfants, en particulier au Kurdistan. Elle a remporté le Prix spécial du jury lors de la 27e édition des Prix de journalisme Musa Anter et des Martyrs de la presse libre. Elle a également remporté la 25e édition des Prix de journalisme Metin Göktepe dans la catégorie Journalisme écrit.

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