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Sur la plage de Gaza, la vue d’une jeune femme tenant un violoncelle peut paraître improbable. Haifa Abu Shamla est en train de jouer. Ses mélodies flottent dans l’air, attirant les enfants et incitant certain.es déplacé.es à s’arrêter pour écouter. On ne s’attend pas à entendre de la musique sur ce rivage, désormais de misère et de peur et encombré de tentes.
Haifa débute par des notes douces et mélancoliques, reflet du fardeau qui pèse sur les épaules des habitant.es de Gaza en Palestine. La musique s’élève progressivement, oscillant entre tension, colère et peur, comme pour narrer une histoire de destruction, de perte, d’attente interminable et de patience à bout. A la fin du morceau, quelques notes chaleureuses, symbolent d’espoir pour ceux et celles qui, malgré tout, s’accrochent à la vie.
Trois guerres et un violoncelle pour survivre
« Lorsque l’armée israélienne nous a ordonné d’évacuer notre quartier, je n’ai pas pu emporter mon violoncelle, se souvient Haifa, 22 ans. Il n’y avait pas assez de place dans la voiture, qui pouvait à peine contenir nos besoins de base comme des vêtements, de la literie et d’autres articles essentiels. »
Haifa, qui a grandi dans le quartier de Zeitoun, au sud-est de la ville de Gaza, a commencé à jouer du violoncelle à l’âge de 11 ans. Au fil des années, la musique est devenue un moyen de survie et un chemin vers la guérison après trois guerres, les bombardements, la mort, la destruction et des déplacements.
En 2015, elle s’inscrit au Conservatoire national de musique Edward Said, espérant apprendre le piano. Mais le conservatoire n’accepte que les élèves de moins de dix ans. Elle se tourne alors vers le violoncelle après avoir entendu l’un des professeurs jouer. Captivée par sa sonorité, elle est encouragée par ce dernier à apprendre à jouer de cet instrument.
Le conservatoire lui-même est aujourd’hui abandonné après avoir été partiellement détruit par les bombardements israéliens. Le matériel et les instruments de musique ont été perdus dans l’incendie, les destructions et les pillages.
Lorsque la guerre à Gaza a éclaté, la famille d’Haïfa a été contrainte de fuir vers le sud suite aux ordres d’évacuation israéliens. Elle n’a eu d’autre choix que de laisser son violoncelle dans la maison familiale. Quarante-neuf jours après leur fuite, la maison a été bombardée, puis a subi des dommages supplémentaires lorsque les zones voisines ont été ciblées et qu’un important incendie s’est déclaré.
Selon le ministère de la Santé de Gaza, le nombre de personnes tuées dans l’agression israélienne a dépassé les 72 000, tandis que plus de 172 000 ont été blessées depuis le 7 octobre 2023.
Un an et deux mois plus tard, Haifa a enfin retrouvé son violoncelle. « Ces retrouvailles ont été bouleversantes, déchirantes et choquantes, raconte-t-elle. Je l’ai retrouvé en très mauvais état. La colle qui maintenait les différentes parties en bois avait fondu et la table d’harmonie était cassée. La réparation m’a coûté 200 dollars, mais maintenant il est de nouveau utilisable et je peux continuer à faire ce que j’aime. »
Mais trois mois seulement après son retour chez elle, la famille d’Haïfa fut de nouveau contrainte de fuir, et elle dut à nouveau abandonner son violoncelle.
« Cela a continué jusqu’à notre dernier déplacement forcé, dit-elle. Cette fois-ci, j’ai pu emporter la seule chose qui me réconforte et me permet de garder ce qui me reste de moi-même. Pour la première fois, mon violoncelle m’a accompagnée dans ce voyage au cœur du déracinement. »
Un mois plus tard, la famille est rentrée et a trouvé sa maison gravement endommagée. Ils ont loué un appartement près du port de pêche, laissant Haïfa sans intimité et refuge.
Haifa s’est tournée vers les rivages de Gaza pour jouer du violoncelle, d’autant plus que l’endroit était devenu surpeuplé de familles déplacées. Elle voulait leur offrir un son différent de celui des roquettes.
Sur la côte de Gaza, la musique est une respiration
Haifa s’est tournée vers le rivage de Gaza pour jouer du violoncelle, d’autant plus que l’endroit était devenu surpeuplé de familles déplacées. Elle voulait leur offrir une autre sonorité que celle des roquettes, des drones de surveillance, des tirs d’artillerie, des navires de guerre et du déluge incessant des munitions.
Sur la plage, Haifa a interprété une série de morceaux empreints de calme et d’angoisse, à travers lesquels elle cherchait à exprimer la réalité du génocide à Gaza. Parmi eux figurait La Liste de Schindler de John Williams , une œuvre longtemps associée aux souffrances de l’Holocauste pendant la Seconde Guerre mondiale. À travers elle, elle a évoqué les scènes atroces que les Gazaouis ont vécues et dont ils ont été témoins.
« Si le violoncelle n’est pas un survivant de ce génocide, alors qui l’est ? » s’exclame Haifa. Elle explique que son violoncelle et elle ont survécu malgré les nombreux dangers de mort, s’accrochant à l’espoir face à la propagande israélienne qui affirme que les Palestinien .nes ne retourneront jamais chez eux ni sur leurs terres, une tentative de les contraindre au déplacement forcé.
D’après les chiffres préliminaires du cinquième rapport du ministère palestinien de la Culture sur les dommages causés au secteur culturel de Gaza, 107 musicien.nes étaient officiellement enregistré.es avant la guerre ; dix d’entre eux ont depuis été tué.es. Israël a également tué huit personnes travaillant dans le théâtre et les arts du spectacle, tandis que les autres continuent de vivre en déplacement avec leurs familles.
Quand le bois devint plus précieux que la musique
Haifa se remèmore un moment marquant : « Un des enfants vivant dans les tentes, privé d’éducation pour la troisième année consécutive, a été stupéfait d’apprendre l’existence d’un instrument appelé violoncelle. Lorsqu’il a découvert qu’il était en bois, il m’a demandé de le lui donner car il contenait environ cinq kilos de bois. Sa famille pourrait utiliser ce bois comme combustible pour faire du feu, cuisiner ou même chauffer de l’eau. Ce fut pour moi un véritable choc. »
Outre les difficultés financières et psychologiques considérables, Haifa confie qu’il est souvent difficile de continuer à créer lorsque la sécurité est inexistante et que chaque jour est rythmé par la survie et la protection des proches. « L’offensive israélienne a privé les gens de leur voix et de leur espace d’expression, explique-t-elle. Mais l’art prend une importance encore plus grande dans des moments comme ceux-ci. Il préserve l’identité et la mémoire et offre à son créateur un refuge face à la brutalité du quotidien. »
« La musique ne mettra peut-être pas fin à la guerre au sens propre, mais elle l’affronte de manière humaine et symbolique. Elle nous rappelle que derrière cette destruction se cachent des êtres humains avec des sentiments, des souvenirs et des rêves. Les chansons, les peintures et les récits artistiques demeurent les témoins de ce que nous avons vécu, préservant une mémoire que la destruction pourrait tenter d’effacer », poursuit-elle.
Elle conclut : « Le violoncelle est l’instrument le plus proche de la voix humaine. C’est pourquoi il peut exprimer des émotions que les mots ne peuvent expliquer ni communiquer au monde. C’est l’une des voix les plus puissantes grâce auxquelles nous pouvons appeler à la fin de cette tragédie et demander au monde de nous regarder avec compassion. Comment un peuple sans défense, qui n’a que sa foi et sa détermination, peut-il affronter un missile dont la température d’explosion atteint quatre mille degrés Celsius ? »







