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Zohra, 52 ans, est femme de ménage dans une société privée à Boumèrdes, une ville à 45km à l’est d’Alger, la capitale. Le calvaire a commencé au début des années 2000, lorsqu’elle a quitté son foyer avec ses enfants, et a décidé de divorcer de son mari, un homme démissionnaire de la vie conjugale. Dans un premier temps, Zohra se logeait chez un proche, qui exerçait des pressions sur elle pour qu’elle retourne chez son mari et « ne détruise pas sa famille ». Après quelques semaines, ses collègues de travail lui ont proposé un logement d’une seule pièce « peu digne », vulnérable aux aléas climatiques, mais dans son budget.
Zohra choisit donc d’affronter son destin, au lieu de retourner à la maison familiale, située à la campagne dans une autre wilaya, Médéa, où sa famille vit mieux. « Chez mes parents, mes frères ne peuvent pas répondre à mes besoins ni à ceux de mes enfants, ils sont occupés à nourrir leurs petites familles et ils ne peuvent pas prendre en charge tout le monde. En plus, il n’y a pas d’opportunités de travail comme à la ville. Dans mon village natal, les femmes n’ont pas cette liberté de circulation, ni ces égalités de chance dans le monde du travail », explique-t-elle à Medfeminiswiya.
Au cours de sa recherche de logement, Zohra constate que beaucoup d’agents immobiliers sont réticents à louer à une femme, même avec des enfants. « Ils disent qu’ils ne veulent pas des soucis, comme si, nous les femmes, nous cherchons des problèmes », déplore-t-elle.
Après deux décennies d’instabilité et de déménagements, Zohra a pu, grâce à l’aide d’un homme d’affaires, acheter une petite maison digne, près de son travail, où elle vit actuellement avec ses trois enfants.
Par le passé, Zohra a porté plainte contre son ex-mari qui a refusé de payer la pension des enfants et l’aide au logement. Il a ainsi laissé sa femme et ses enfants livrés à leur sort. Lorsqu’elle a eu gain de cause au tribunal, Zohra et son fils ainé ont pourtant refusé d’appliquer la décision de la justice, condamnant l’ex-mari à trois ans de prison et de lourdes amendes. Elle estime qu’« il n’est pas faisable d’emprisonner le père de ses enfants ».
Au contraire de Zohra, d’autres femmes préfèrent revenir chez leurs parents, car, vivre seule est une forme d’autonomie et de liberté, que les familles algériennes conservatrices ne sont pas encore prêtes à accepter. Pour elles, revenir à la maison parentale est l’option « naturelle » et « courante ». C’est pour cette raison qu’il n’y a pas de débat au sein de la société et que cette réalité est encore « trop sensible » pour être abordée dans les médias, constate une sociologue algérienne, qui préfère garder l’anonymat.
Retour à la maison parentale
Soumia a 26 ans et vit dans un village à Médea, dans les hauts plateaux algériens au sud de la capitale. Elle est mère de deux petites filles. Après un divorce qu’elle n’a pas voulu, elle est revenue à la maison parentale. Pour elle, sa famille, et tout le village : « Une femme qui vit seule n’est pas à l’ordre du jour ». Ni les traditions ni sa situation financière ne lui permettent de franchir ce pas.
« Chez nous au village, la femme quitte la maison parentale pour celle du mari et vice-versa… les femmes ne peuvent pas vivre seules ! Loin de leurs parents et frères. Déjà, il n’est pas question d’ouvrir le débat », affirme-t-elle.
Une fois revenue, ses parents lui ont dédié un espace, une chambre spacieuse et bien équipée, pour elle et ses deux filles.
Soumia n’a pas vu ni sa mère ni sa grand-mère vivre seule. « Pourquoi moi ? », se demande-t-elle. Elle a décidé de revivre la vie de ses ancêtres, elle a d’ailleurs, même avant de se marier, abandonné ses études très jeune, et ensuite elle n’a pas pensé à apprendre un métier. Aujourd’hui, elle se trouve sans revenu, et totalement dépendante financièrement de son père et ses frères qui se chargent de ses besoins, et de ceux de ses deux petites filles, dont la plus jeune n’a jamais vu son père.
D’autre part, Soumia trouve injuste le regard ainsi que le comportement de sa famille à la fin de son mariage. « C’est comme s’ils me rendaient responsables de mon divorce. Pourtant, j’ai tout fait pour ne pas revenir chez mes parents. Malheureusement, la femme divorcée devient une charge, très lourde, pour sa famille, pas seulement financièrement mais socialement aussi. La femme divorcée perd de sa valeur, et elle représente presque un déshonneur ». Et elle ajoute : « Elle ne peut surtout pas vivre seule, car une femme sans homme est une femme sans protection. C’est une proie facile dans notre société. »
En revanche, les femmes qui ont la possibilité de vivre seule, loin de la maison parentale, ne semblent pas très satisfaites de l’expérience de la colocation avec d’autres femmes.
« Malheureusement, la femme divorcée devient une charge, très lourde, pour sa famille, pas seulement financièrement mais socialement aussi. La femme divorcée perd de sa valeur, et elle représente presque un déshonneur. »
La colocation : des abus des propriétaires et locataires
Yakout, 30 ans, est une femme divorcée et mère d’un adolescent. Elle fait des va-et-vient entre son village et Alger située à 140 kilomètres. Dans la capitale, elle tente l’expérience de la colocation entre filles. Elle se trouve, faute d’aisance financière, obligée de partager une chambre avec deux, trois parfois quatre filles, et ce, dans un appartement qui accueille jusqu’à 15 filles, avec un prix oscillant entre environ 12.000 à 17.000 dinars algériens (environ 50 euros) au centre-ville.
Depuis 2020, elle a partagé sept colocations, sans son fils qui lui, vit avec son grand-père. « Les colocations pour femmes n’acceptent pas des mamans avec leurs enfants », précise-t-elle à Medfeminiswiya.
Après son divorce, son père aisé, lui a construit une maison près de la sienne, mais elle, elle voulait acheter un appartement au centre-ville, près de son travail. Son père et sa grande famille s’opposent à son idée de vivre seule, loin de chez eux. Elle ne perd pas espoir et compte un jour réaliser ce rêve.
Entre-temps, elle doit se confronter aux soucis quotidiens de la colocation : le non-respect de son intimité, le bruit pendant la nuit, le vol de certains biens précieux ou de sa nourriture.
Quant aux responsables des collocations, ce sont souvent les premières locataires qui négocient avec le propriétaire pour relouer l’appartement à d’autres femmes. « Elles sont généralement autoritaires, très autoritaires mêmes », selon Yakout. « Elles exigent une heure précise pour rentrer le soir, elles t’obligent à faire le ménage, la vaisselle, à faire sortir la poubelle, et parfois, on te parle méchamment. J’ai assisté à des scènes très choquantes où on te demande de sortir de l’appartement, la nuit et sans préavis. »
D’après sa longue expérience dans les colocations d’Alger, Yakout résume : « C’est une solution momentanée, mais ce n’est pas agréable. »
Le marché de l’immobilier, façonné par les normes sociales
Les propriétaires des biens immobiliers ainsi que les agents immobiliers hésitent lorsqu’il s’agit d’une locataire femme. Peu importe si elle est célibataire, divorcée ou veuve, avec ou sans enfant.
Beaucoup affichent clairement leur rejet de loger des femmes. Et accompagnent leurs annonces avec certaines exigences telles que : « Important : la location est réservée uniquement aux familles respectables (carnet de famille obligatoire/exigé) ».
Ceux qui acceptent les célibataires, une condition de « respect » est mentionnée.
Sur les annonces de colocation pour filles et femmes, publiées généralement par des femmes, il est très courant de trouver des clauses morales. « Ma Résidence est une colocation pour femmes travailleuses, offrant un cadre respectueux et familial, et régie par des normes morales strictes. Bienvenue à toutes les femmes respectables », peut-on lire par exemple sur les réseaux sociaux.
Ces normes s’appliquent également pour les touristes. Les employé.es de l’immobilier justifient cette attitude par le respect du conservatisme de la société. « Nous préférons louer à des familles, que des femmes seules ou des hommes seuls. Nous faisons cela pour éviter les problèmes, nous avons rencontré énormément de problèmes par le passé. », nous a confié un gérant d’une agence immobilière. Avant de se justifier : « Il ne faut pas nous en vouloir, nous vivons dans une société musulmane et nous devons nous adapter aux normes. »
« Ma Résidence est une colocation pour femmes travailleuses, offrant un cadre respectueux et familial, et régie par des normes morales strictes. Bienvenue à toutes les femmes respectables. »
Difficultés financières
L’été 2025, les autorités algériennes ont levé la réserve sur l’article 15-4 de la CEDAW (Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes de 1979) relatif à la liberté de circulation et de résidence des femmes algériennes. Ce nouveau cadre, applaudi d’ailleurs par les féministes algériennes et d’autres ONG des droits humains comme Amnsty Internationale, offre « une base juridique plus claire » à la précédente. Quoique le Code de la famille algérien en vigueur depuis 2005, n’inclut aucune restriction sur la liberté de résidence et de circulation des femmes, en sus de la Constitution algérienne qui garantit ce droit.
Quant aux lois locales, l’article 72 du Code de la famille algérien oblige le père, en cas de divorce, à assurer un logement décent ou une aide au logement (contrat de location d’une année au moins, dans un endroit proche et non isolé) à la bénéficiaire de la garde des enfants, qui est généralement la mère. Et ce, même si la mère possède son propre logement. D’autre part, refuser de payer cette aide est un délit puni par une peine de prison et une amende.
En réalité, le montant de la garde, c’est à dire la pension alimentaire et l’aide au logement, est souvent dérisoire et ne suffit pas à couvrir la totalité du loyer. Le versement du loyer cesse à la majorité des enfants.
Les hommes et femmes de loi algériens jugent que les aides au logement payés aux enfants après le divorce sont très inférieures aux prix réels du marché de location. Elles sont autour de 5.000 à 12.000 dinars algériens (entre 35 et 80 euros), alors que la location d’un appartement commence à partir de 20.000 DA (135 euros), et varie selon les endroits.
À noter que les chiffres du divorce en Algérie ont explosé ces dernières années. L’Office national des statistiques (ONS) souligne une augmentation des cas de divorce de 31.021 en 2005 à 93.402 cas en 2023.







