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Adieu Shireen

Nathalie Galesne Nathalie Galesne
13 mai 2022
Adieu Shireen

L’assassinat de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh, abattue hier à Jénine alors qu’elle couvrait un raid israélien, a soulevé une vague d’indignation sans pareille dans les sociétés arabes, tandis qu’une foule incommensurable de Palestinien.ne.s se pressaient à ses funérailles. De Tunis à Beyrouth, les journalistes de Medfeminiswiya racontent elle aussi leur émotion.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)

Depuis son assassinat, survenu hier matin aux environs de 6.30 alors qu’elle couvrait à Jénine un raid de l’armée israélienne, une vague d’émotion et d’indignation sans pareille traverse les sociétés arabes, de Tunis à la Cisjordanie. 

Au sein même de notre rédaction les messages affluent : « Pour moi Shireen incarne la force des mots face à l’indicible injustice d’un pouvoir colonialiste, responsable de toutes les formes de l’apartheid », écrit Olfa Belhassine, journaliste tunisienne du réseau Medfeminiswiya. Et de poursuivre : « Ses mots et sa voix ont été visés par les tanks… Sa mort m’affecte particulièrement et je pleure aujourd’hui Shireen à la fois de désespoir et de rage. Nous avons perdu une professionnelle de qualité et de terrain, intrépide et soucieuse de vérité. Son assassinat restera-t-il impuni comme tant d’autres visant les journalistes ? Les funérailles populaires de Shireen aujourd’hui, qui ont mis en lumière à quel point la répression se poursuivait, y compris après sa disparition, renforcent paradoxalement encore plus sa présence et sa prégnance dans les foyers arabes. Shireen est devenu le symbole d’une Palestine libre. Nous ne t’oublierons pas ! Free Palestine ! »

Samia Allalou, responsable du réseau Medfeminiswiya, renchérit : « Si seulement on était ensemble pour pleurer et crier notre rage… C’est si dur d’assister à tant d’impunité, d’injustice, d’indifférence. Mais ne lâchons pas, restons mobilisées. »

Maysoun Odat Gangat, directrice de la radio palestinienne Nisaa FM et membre du réseau Medfeminiswiya, a tenu elle aussi à apporter son témoignage : « La regrettée Shireen Abu Akleh n’était pas seulement une journaliste palestinienne de premier plan, c’était aussi un modèle et une source d’inspiration pour les nombreuses femmes journalistes qui ont suivi une formation et acquis une expérience à l’antenne de Radio Nissa Fm, avant de faire carrière dans les divers domaines du journalisme. Elle nous a peut-être quittées, mais les femmes journalistes de Palestine l’ont gravée, elle et son travail, dans leur cœur et leur esprit et, en ce sens, elle continue à vivre. L’équipe de Nisaa FM et moi-même pleurons une perte immense : une femme palestinienne d’influence, une icône des médias dans le monde arabe. Que notre sœur repose en paix ! »

Une icône 

Cela faisait deux mois que Shireen Abu Akleh arpentait le camp de réfugié·es de Jénine pour documenter l’énième épisode de violence de la part d’une force d’occupation qui méprise les droits fondamentaux du peuple palestinien, y compris celui d’informer et d’être informés. Peu de temps après son décès, Al-Jazeera a dénoncé un « crime odieux, en violation totale du droit international, qui a pour but d’empêcher les journalistes de faire leur travail. »

51 ans, Shireen collaborait à la chaîne Qatari depuis la fin des années 1990. Elle avait couvert nombre des événements qui ont endolori l’histoire de la Palestine : la bataille de Jénine, la deuxième Intifada, les innombrables incursions et opérations militaires de l’armée israélienne en Cisjordanie.  C’était aussi une des figures incontournables d’un journalisme d’investigation, de terrain, hautement professionnel qui a joué un rôle important auprès des jeunes de la région.

« Je me suis réveillée le 11 mai, écrit Maya El Ammar de Beyrouth (la jeune co-rédactrice en cheffe de Medfeminiswiya).  J’ai vérifié mon téléphone comme d’habitude, et la première chose sur laquelle mes yeux sont tombés était l’annonce que Shireen Abu Akleh avait été tuée. Je me suis figée. Pendant deux heures, j’ai cherché en vain sur Internet des signes pouvant indiquer qu’elle était encore en vie, qu’elle était dans le coma et qu’elle finirait par se réveiller ! Mais elle ne l’a pas fait. Enfant, Shireen m’a inspiré par sa détermination et sa bravoure. Adulte, elle a été pour moi encore une source d’inspiration pour son calme et son humilité. Dans sa vie, comme dans sa mort, elle m’a rappelé à quoi ressemblent Jérusalem et la Palestine.  En dehors des dogmes religieux et idéologiques, elle nous a fait comprendre, surtout à celles  et ceux d’entre nous qui n’ont pas pu visiter la Palestine, combien ce lieu est généreux, riche et imprégné de culture, et surtout combien l’occupation a toujours été accaparatrice et brutale. Je ne parviens pas à exprimer à quel point je suis en colère contre le monde pour son hypocrisie, ses doubles standards et son injustice. Mon cœur va à tous les Palestinien.ne.s qui sont tué.e.s, torturé.e.s, déprécié.e.s et invisibilisé.es chaque jour. Nous sommes nombreux à vous soutenir et nous continuerons à soutenir votre cause, jusqu’à notre dernier souffle. »

« Enfant, Shireen m’a inspiré par sa détermination et sa bravoure. Adulte, elle a été pour moi encore une source d’inspiration pour son calme et son humilité. Dans sa vie, comme dans sa mort, elle m’a rappelé à quoi ressemblent Jérusalem et la Palestine. »

Un assassinat pur et simple

Hier matin, Shireen portait un casque et un gilet pare-balle bleu estampillé « presse », impossible par conséquent de ne pas l’identifier comme journaliste.  Le caméraman palestinien Mujahe al-Saadi, présent à ses côtés lorsqu’elle a été touchée, a indiqué à la presse : « Un collègue s’est fait tirer dessus, j’ai entendu Shireen crier pour nous prévenir qu’il était touché. Il y a eu un autre tir, j’ai tourné la tête, puis je l’ai vue elle, au sol. Elle a été touchée à la tête, sous l’oreille, par un tir extrêmement précis. C’était un endroit qui n’était pas couvert par son casque. » Ses propos ont été confirmés par Ali al-Samodi, producteur de la chaîne Al-Jazeera, blessé lui aussi sur le terrain par les tirs des balles : « Ce sont les forces israéliennes qui ont ouvert le feu. D’abord sur moi, j’ai reçu une balle dans le dos, et ensuite sur Shireen, a-t-il déclaré depuis l’hôpital Ibn Sina de Jénine »

Irruption de la police israélienne durant les funérailles de Shireen Abu Akleh

Même morte, la journaliste continue d’être martyrisée. Ses funérailles ont été profanées par la police israélienne qui a tenté de disperser la foule au sortir de sa dépouille de l’hôpital, frappant violemment les hommes qui portaient son cercueil au risque qu’il se renverse.

Shireen Abu Akleh appartient à une famille chrétienne de la Ville sainte qui prônait, hier encore, la paix devant les caméras, se contentant de demander que la vérité soit faite sur les circonstances qui ont fait perdre la vie à Shireen.

On aimerait que ces scènes d’oppression répugnante soulèvent la même indignation en Occident où les opinions publiques s’émeuvent légitimement devant les horreurs infligées aux Ukrainien.ne.s  par la soldatesque russe. Espérant toutefois que la domination poutinienne ne se transforme en scènes de petite violence ordinaire dont plus personne ne se souciera.

Les exactions d’Israël contre les médias ne sont pas une nouveauté. D’autres journalistes d’Al-Jazeera ont été harcelé.e.s par la police israélienne tandis qu’il y a un an, presque jour pour jour, la tour Al-Jala de Gaza où la chaîne qatari avait ses locaux était bombardée par une frappe israélienne.

Reconstruction des faits et propos recueillis par Nathalie Galesne
Tags: Femmes et guerre
Nathalie Galesne

Nathalie Galesne

Nathalie Galesne est fondatrice des magazines en ligne babelmed.net et web arts résistances. Elle a collaboré également avec plusieurs médias dont la Rai, le magazine féministe « Noi Donne » et « Le Courrier de l’Atlas ». En octobre 2014, elle a reçu le Prix du Journaliste Méditerranéen pour son reportage sur Lampedusa : « Lampedusa, la tragédie d’une île ». Elle est l’auteur de plusieurs publications dont Syrie, éclats d’un mythe (Actes Sud, 2002). En dehors du journalisme, elle enseigne le français à l’Université.

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