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Samedi soir, le 6 juin. Il ne reste plus que quelques minutes. Aya Delleci, nerveuse, est assise devant son ordinateur portable et vérifie une dernière fois le lien de la réunion. Depuis deux heures, elle peaufine ses diapositives, répond à des messages et se demande si quelqu’un viendra à la première séance de son projet : The Saturday Club .
Lancé sur Instagram fin mai 2026, ce club anglophone en ligne, exclusivement féminin, réunit chaque semaine des Algériennes de tout le pays. Avec huit à douze participantes par session, il offre aux femmes un espace pour discuter de sujets personnels et sociaux tout en pratiquant l’anglais.
« Je cherchais désespérément quelque chose de ce genre, un espace à la fois féminin et éducatif. Je ne l’ai pas trouvé, alors j’ai décidé d’en créer un moi-même », explique Aya, une étudiante de 21 ans en master à l’École Supérieure d’Economie d’Oran.
Le besoin d'un espace réservé aux femmes
Ce projet est né des expériences personnelles de Aya au sein de clubs de conversation mixtes. Elle fait remonter l’origine de l’idée à un atelier de création de personnages à l’Institut français d’Oran, durant l’hiver 2025, où les hommes ont dominé la discussion tandis que de nombreuses femmes sont restées silencieuses.
« Les hommes ne souffrent pas d’anxiété sociale dans ces contextes, contrairement aux femmes », souligne-t-elle. « Et ils ne laissent même pas les femmes placer un mot, tellement ils monopolisent la parole. C’est pourquoi j’ai pensé qu’un club réservé aux femmes pourrait être un bon point de départ pour celles qui souffrent d’anxiété sociale et qui n’ont pas l’habitude de parler en public. »
Pour Chaima H., une orthophoniste de 25 ans vivant à Constantine, c’était une première expérience dans un club de conversation. Le fait qu’il soit réservé aux femmes l’a convaincue de s’inscrire. « Il y a beaucoup de choses que je ne partagerais pas s’il y avait des hommes dans le club. Je me sentais déjà plus à l’aise, plus en sécurité pour m’exprimer », explique-t-elle.
Chaima travaille comme community manager au sein d’une équipe de femmes avec un seul collègue masculin. Elle sait d’expérience que les interruptions ont souvent un impact sur la prise de parole : « Mon collègue parle déjà beaucoup plus que nous. Il nous interrompt constamment […] c’est comme s’il ne respectait pas le fait que nous parlions. Je ne pense pas que cela puisse créer une dynamique saine dans un groupe comme celui-ci. »
Ce que décrivent ces deux femmes fait écho à ce que l’on appelle désormais le « manterrupting », un terme popularisé en 2015 par Jessica Bennett, rédactrice au New York Times, pour décrire « l’interruption inutile des femmes par les hommes », ce qui a conduit des femmes comme Aya Delleci à créer leurs propres espaces.
Bien plus qu'un club de conversation
Alors que le Saturday Club se transforme peu à peu en une communauté soudée, sa première séance a connu des débuts timides. Huit femmes se sont inscrites après avoir découvert le projet sur Instagram. Des problèmes techniques ont contraint le groupe à changer de plateforme avant même qu’elles puissent se présenter. Un silence s’est alors installé, car personne n’osait se lancer. Aya a brisé la glace avec un jeu de « Deux vérités et un mensonge » avant d’inviter patiemment chaque participante à se présenter. « Je fais de mon mieux pour encourager même les plus timides », assure-t-elle.
Les caméras sont restées éteintes depuis, permettant ainsi aux participants de rester anonymes.
Le tournant survint une semaine plus tard. Le 13 juin, l’actrice algérienne Meriem Amiar a rejoint le club pour une discussion initialement prévue autour de sa série, El’Sardines. La conversation a finalement dévié sur les amitiés, les attentes familiales et l’incertitude du début de l’âge adulte. « Je pensais qu’on allait surtout parler de la série », se souvient Aya. « Mais j’ai adoré la tournure des échanges et la façon dont Meriem a partagé sa vision de la vie. C’était parfait. »
« J’ai maintenant de très grandes attentes. Je pense que cela va créer un environnement très favorable pour nous, un endroit où nous pourrons vraiment discuter des problèmes auxquels nous sommes confrontées en tant que femmes. »
Pour Chaima, cette soirée a complètement changé sa façon de percevoir le groupe : « J’ai maintenant de très grandes attentes. Je pense que cela va créer un environnement très favorable pour nous, un endroit où nous pourrons vraiment discuter des problèmes auxquels nous sommes confrontées en tant que femmes. »
Les séances suivantes, intitulées « Survivre à la vingtaine », « Le bénévolat à l’étranger 101 » et la dernière séance de thérapie, ont progressivement transformé le club, reléguant la pratique de l’anglais au second plan par rapport au soutien mutuel que ces rendez-vous apportent.
« Quand Aya m’a dit qu’on parlerait de philosophie, de société et de questions féminines, j’ai été conquise », raconte Chaima. « On n’a pas souvent l’occasion d’aborder ces sujets. »
Entre les sessions, une discussion de groupe permet de poursuivre les échanges : les membres choisissent les sujets à venir, partagent des ressources et prennent des nouvelles les unes des autres. Plus qu’un simple outil pratique, le chat est devenu un prolongement du club, un espace où les relations continuent de se développer en dehors des réunions hebdomadaires.
L'essor des espaces réservés aux femmes en Algérie
Au-delà du Saturday Club, les espaces réservés aux femmes sont de plus en plus visibles en Algérie, des salles de sport aux piscines et cafés.
Khadidja Boussaïd, sociologue urbaine et chercheuse permanente au Centre de recherche en économie appliquée au développement (CREAD), à l’Université d’Alger 2, spécialisée dans les inégalités de genre dans les espaces publics, affirme que « l’émergence d’espaces réservés aux femmes en Algérie reflète davantage les transformations économiques et urbaines qu’elle n’est révélatrice des revendications politiques en faveur de l’émancipation des femmes : à mesure que les citadines ont acquis une indépendance financière, elles sont devenues un groupe de consommatrices clé, tandis que des décennies de privatisation ont déplacé les espaces de loisirs vers des opérateurs privés. »
« Comme partout ailleurs dans le monde, les femmes en Algérie sont confrontées au harcèlement […] et donc, en ce qui concerne les espaces de loisirs, les femmes revendiquent la séparation des hommes. »
Pourtant, l’économie à elle seule n’explique pas pourquoi ces espaces trouvent un écho auprès des femmes.
« En Algérie, comme dans de nombreux pays du monde, l’espace public a été en grande partie conçu par et pour les hommes », poursuit Khadidja Boussaïd . « Comme partout ailleurs, les femmes algériennes sont confrontées au harcèlement […] et, par conséquent, en matière d’espaces de loisirs, il y a un besoin de non-mixité de la part des femmes. »
Cependant, selon la chercheuse, ces espaces demeurent « limités et occasionnels », et leur accès reste conditionné par la géographie, la classe sociale et le genre. Les femmes vivant dans les grandes agglomérations ont plus de chances de trouver et de pouvoir se permettre des cafés, des salles de sport ou des piscines réservés aux femmes, tandis que celles issues de petites villes ou de milieux populaires ont souvent peu, voire pas du tout, d’options. « Pour accéder à un espace réservé aux femmes, ces dernières doivent souvent payer », ajoute la sociologue, en citant le coût des salles de sport, des plages privées et des piscines . « Les hommes, en revanche, peuvent transformer gratuitement un espace public en un espace qui leur est exclusivement réservé. »
Elle prend l’exemple des cafés traditionnels. Bien que l’accès des femmes ne leur soit pas interdit légalement, nombre d’entre eux restent perçus, socialement et symboliquement, comme des espaces masculins.
« Pour se sentir à l’aise, les femmes doivent souvent aller dans des restaurants où elles paient 250 dinars (environ 0,90 €) pour un café. Un homme, en revanche, peut acheter le même café pour 30 dinars (environ 0,10 €) et s’asseoir où bon lui semble, sur un banc ou sur une marche », fait-elle remarquer.
Les clubs de langues ne font pas exception. Her Lingua, une association basée à Alger qui organise depuis septembre 2025 des groupes de discussion en anglais en présentiel sur des sujets liés à la condition féminine, facture environ 500 dinars (environ 1,80 €) par séance. Le Saturday Club, qui fonctionne entièrement en ligne s’adresse donc également aux femmes vivant hors de la capitale. Il réunit des participantes d’Oran, Constantine, Laghouat, Tipaza et d’autres villes, pour 800 dinars (environ 2,80 €) par mois.
Pour Aya, cependant, les frais d’inscription n’ont jamais été une condition d’adhésion. « Beaucoup de filles m’ont dit qu’elles n’avaient pas les moyens de payer, mais qu’elles aimeraient quand même nous rejoindre », confie-t-elle. « Et elles sont toutes encore parmi nous. Les frais ne sont pas là pour être un frein ; c’est simplement un moyen de soutenir le projet et d’assurer sa pérennité. »
« Lorsque des espaces sont créés pour les femmes en dehors de la sphère domestique, ils remettent en question le système patriarcal en Algérie. […] Je pense que les hommes perçoivent immédiatement cela comme une menace », affirme la chercheuse. « Ils savent que les espaces réservés aux femmes sont des lieux où se tissent des réseaux, se créent un sentiment de solidarité et renforcent les liens. »







