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Récits de prisonnières arbitraires: deux soeurs palestiniennes racontent leur détention

Lamis Al-Astal Lamis Al-Astal
2 novembre 2026
Récits de prisonnières arbitraires: deux soeurs palestiniennes racontent leur détention

Photo : Michael Evans sur Unsplash

L’histoire écrite des prisonnières palestiniennes se concentrent principalement sur des figures militantes et ne reflète pas la réalité de toutes les femmes et filles ayant transité par les prisons israéliennes. Nombre de ces expériences restent hors des archives et non documentées y compris après leur libération. Le récit inédit des sœurs Fatma et Mouna met en lumière le vécu de ces femmes palestiniennes injustement emprisonnées et absentes des récits historiques.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)

Hiver 2023. Dans une cellule de la prison de Damon, Fatma et Mouna sont assises auprès de leur grand-mère de 70 ans et écoutent ses histoires. Elle évoque les voyages, les restrictions imposées par l’armée israélienne et les perquisitions dans les maisons familiales, tentant de les distraire du froid et du poids du temps.

Arrêtées à leur domicile et envoyées directement en prison

Quelques semaines auparavant, Fatma venait de terminer ses études secondaires et se préparait à entrer à l’université, tandis que sa sœur Mouna, alors âgée de 15 ans, était encore scolarisée. Leur vie a basculé lorsqu’elles se sont retrouvées, avec 17 membres de leur famille, prises au piège dans leur maison familiale du quartier de Zeitoun, au sud-est de la ville de Gaza. Le siège a duré cinq jours, sans accès ni à l’eau ni à la nourriture.

Le 8 décembre 2023, des soldats israéliens prennent d’assaut la maison et tuent leur grand-père. Ils ont ensuite séparé les hommes des femmes et forcé leur grand-mère à ramper sur des débris de verre et des gravats. Les deux sœurs ont été interrogées et menacées avant d’être embarquées avec leur grand-mère, les yeux bandés et menottées, sans savoir où elles allaient ni ce qui était arrivé à leur père et à leur frère.

Les sœurs ont été transportées dans un camion avec d’autres détenu.es, où elles ont subi des traitements brutaux et humiliants. Fatma raconte comment les soldats leur ont confisqué leurs bijoux, leur argent et leurs téléphones, prétendant qu’ils leur rendraient ces biens à leur libération. Ils ont également pris le sac de leur grand-mère, qui contenait des objets de valeur (environ 2 900 dollars américains). Aucun de ces biens ne leur a été restitué par la suite.

La peur et l’inconnu

À l’intérieur du fourgon, les deux jeunes filles étaient ballottées dans tous les sens, heurtant les parois métalliques du véhicule et les autres détenues. Elles sont finalement arrivées au centre de détention d’Anatot à Jérusalem, épuisées et affamées, toujours menottées.

Là, elles se sont retrouvées dans une cage ouverte sur les côtés, recouverte seulement d’un toit en tôle. « On nous interdisait de nous parler, et chaque femme prisonnière était maintenue à un mètre des autres », se souvient Fatma.

Selon Amani Sarahneh, responsable des relations médias au sein du Club des prisonniers palestiniens, « 89 femmes palestiniennes sont détenues dans les prisons de l’occupation » au moment de la publication de cet article, « dont deux mineures et deux femmes enceintes ». La plupart sont détenues pour des raisons administratives ou accusées d’« incitation » […] selon la terminologie de l’armée israélienne.

Mouna se souvient de ses premiers instants au centre de détention . « Quand ils m’ont demandé mon âge, j’ai été soulagée pendant un court instant, Je pensais qu’ils me laisseraient tranquille parce que j’étais enfant. Mais j’ai découvert plus tard que mon âge n’était pas indiqué dans leurs registres. Mineure, je n’avais pas de carte d’identité. Ensuite, ils m’ont ordonné d’enfiler une tenue de prison grise. »

Durant cette période, elle a subi diverses formes d’intimidation. Les soldats tiraient en l’air pour effrayer les détenues et les laissaient exposées au froid glacial.

Lorsque Mouna est entrée dans le centre de détention, elle a vu sa sœur Fatma . « Ma sœur a fondu en larmes et m’a serrée dans ses bras parce que les soldats lui avaient dit que j’avais été exécuté », raconte Mouna.

Les deux sœurs et leur grand-mère tentaient de se rassurer mutuellement à voix basse. Au début, Mouna et sa grand-mère furent séparées de Fatma. D’autres détenues essayèrent de lui apporter leur soutien. Elles restèrent dans ce centre de détention pendant environ une semaine.

Les sœurs et leur grand-mère ont ensuite été transférées à la prison de Damon à Haïfa, où elles ont passé environ 45 jours dans des conditions difficiles.

Les soldats séparèrent une nouvelle fois les sœurs de leur grand-mère, avant de finalement accéder à leur requête de la garder dans la même cellule afin de pouvoir l’aider à marcher. Là, dans le froid, sur un sol recouvert d’une simple couverture, leur grand-mère tentait de réconforter ses petites-filles et les autres prisonnières.

Un nouveau chapitre à l’intèrieur de la prison s’ouvrait pour les sœurs emprisonnées, qui ne figurerait peut-être jamais dans les archives historiques, à l’instar des histoires d’innombrables autres femmes.

Tandis qu’elle se remémorait ses précédentes rencontres avec l’armée israélienne, un nouveau chapitre à l’intèrieur de la prison s’ouvrait pour les sœurs, qui resterait gravé dans leurs mémoires mais qui ne figurerait peut-être jamais dans les archives historiques, à l’instar des histoires d’innombrables autres femmes.

Au-delà de la durée et des conditions de leur détention, les témoignages de Fatma et Mouna révèlent les réalités intimes de l’expérience des femmes derrière les barreaux : des besoins corporels non satisfaits à la peur de perdre des membres de sa famille et à la lutte pour protéger les siens.

Ce sont précisément ce genre de détails qui, selon Amani Sarahneh, peuvent contribuer à écrire une histoire de l’emprisonnement du point de vue des femmes, une histoire qui va au-delà des statistiques et des récits officiels.

« Les femmes détenues vivent des expériences différentes, explique Amani Sarahneh. Certaines sont entrées en prison avec une conscience politique, tandis que d’autres n’avaient aucun engagement militant auparavant. Mais l’incarcération a transformé leur perception et le cours de leur vie. »

Au seuil de la liberté

Lorsque les premiers signes de leur libération apparurent, Mouna se permit d’espèrer, mais seulement un court instant, car une soldate prononça son nom, mais pas ceux de sa sœur ni de sa grand-mère. Ce n’est que plus tard que leurs noms furent également appelés.

Mais même ce soulagement fut une nouvelle fois de courte durée : ils n’étaient pas libérés mais transférés au centre de détention de Sde Teiman, dans le désert du Néguev, où elles passèrent quatre jours supplémentaires dans des conditions difficiles, exposées au froid et la menace des armes.

« Chaque fois que nous trouvions un soldat qui parlait arabe ou anglais et avec qui nous pouvions communiquer, nous essayions de lui expliquer que nous étions censés être libérées, se souvient Mouna. Mais ils nous répondaient que ce n’était que le début, que nous allions être officiellement placées en détention. »

La peur a continué de hanter les sœurs jusqu’aux derniers instants précédant leur libération. Fatma se souvient des cris des détenus torturés et des aboiements des chiens qui résonnaient dans tout le centre de détention, tandis que leur angoisse quant au sort de leur père et de leur frère ne cessait de croître. Elles furent finalement libérées après quatre jours.

Mais la sortie de prison n’apporta aucune des joies espérées par les sœurs et leur grand-mère. Elles croyaient que la guerre était finie, ou du moins apaisée, et qu’elles retrouveraient toute leur famille, saines et sauves. Au lieu de cela, des soldats israéliens les abandonnèrent au point de passage de Kerem Shalom, près du croisement des frontières entre Gaza, l’Égypte et Israël, et leur ordonnèrent de marcher jusqu’au point de passage de Rafah. Personne ne les y attendait.

Là-bas, ils ont rencontré quelqu’un qui connaissait leur père et leur frère. Cette personne les a aidés à les retrouver.

Les sœurs enlacèrent leur frère, mais elles reconnurent à peine leur père. Son apparence avait tellement changé pendant sa détention qu’il semblait être une autre personne. Retenant leurs larmes, elles demandèrent des nouvelles de leur mère et de leurs sœurs : elles se trouvaient encore dans le nord de Gaza.

La famille pleura longtemps. Puis, n’ayant aucun abri où se réfugier, ils s’allongèrent pour dormir à même le sol.

« Je suis entrée en prison enfant, mais j’en suis sortie femme, forte et consciente. J’ai été contrainte de compter sur moi-même et j’ai appris à affronter l’occupation et ses tactiques psychologiques. »

La vie après la détention : repartir de zéro

« Je suis entrée en prison enfant, mais j’en suis ressortie femme, forte et consciente. J’ai dû me débrouiller seule et j’ai appris à affronter l’occupation et ses tactiques psychologiques. Cette expérience a changé ma vision de la vie et du monde qui nous a abandonnés », raconte Mouna.

Elle explique que l’une des images qui la hantera toujours est celle de son grand-père tué sous ses yeux ce 8 décembre 2023. Son grand-père était handicapé et atteint de la maladie d’Alzheimer. En entendant les explosions, il a cru qu’on frappait à la porte et a demandé qui était dehors.

Pour le calmer, sa famille lui a dit que c’était l’heure de la prière de midi. Il s’est mis à prier dans son lit, peu avant que des soldats israéliens ne prennent d’assaut la maison et ne le tuent.

Après la libération des sœurs et de leur grand-mère, leur frère Mohamed a également été tué lors d’une frappe aérienne israélienne.

« À cause de ma détention, j’ai raté la rentrée universitaire. J’ai pris plus d’un an et demi de retard dans mes études avec tout ce que j’ai vécu », raconte Fatma. Pour elle, les pertes ne se sont pas arrêtées aux portes de la prison. Elles pésent sur son avenir.

Avec un sourire qui dissimule des années d’épuisement, Mouna se souvient : « Pendant cette période, où nous avons été déplacés à huit reprises, j’ai choisi d’emporter mes livres plutôt que mes affaires personnelles. J’ai passé mes examens dans la rue, entourée de décombres, car il était très difficile d’accéder à Internet. J’ai obtenu une moyenne de 85 % en sciences. »

Sarahneh explique que les effets de l’incarcération se font sentir bien après la libération, marquant profondément la vie des femmes, leurs relations familiales et leur parcours personnel. L’histoire de ces deux sœurs, qui tentent de poursuivre leurs études malgré les déplacements forcés et les pertes successives, en témoigne. Elles sont confrontées quotidiennement à d’immenses difficultés.

Témoignages en marge de l'histoire

Fatma et Mouna étaient deux jeunes filles ordinaires. Aucune des deux n’appartenait à une organisation ou un parti politique avant leur arrestation, et leur grand-mère était une femme âgée. Les sœurs aspiraient simplement à une vie normale, mais leur existence a pris un tournant dramatique.

L’histoire des femmes palestiniennes dans les prisons israéliennes a souvent été associée à des figures importantes, comme Fatima Bernawi , arrêtée en 1967 et considérée comme la première femme prisonnière de la révolution palestinienne, et Aisha Odeh , arrêtée en 1969 et qui a ensuite relaté son expérience dans son livre Rêves de liberté, publié en 2004.

« Les archives officielles relatives à la détention sont largement contrôlées par le pouvoir de détention, tandis que les témoignages constituent notre contre-archive. Si une femme décède sans que son histoire ait été entendue, quelque chose d’irremplaçable disparaît avec elle. »

Sarahneh s’interroge sur le contraste entre ces récits largement reconnus et les expériences qui demeurent absentes de l’histoire : « Alors que ces expériences ont trouvé leur place dans les récits historiques et littéraires, celles d’autres femmes prisonnières sont restées en marge de l’histoire. L’attention s’est portée sur les femmes prisonnières militantes, tandis que d’autres ont été détenues sans aucun antécédent d’activisme ou d’engagement politique. Nombre d’expériences ont été occultées avec celles des femmes qui les ont vécues. »

Amani Sarahneh attribue la marginalisation des récits des femmes prisonnières palestiniennes dans la mémoire historique à une documentation insuffisante, à l’absence d’institutions dédiées à la collecte de témoignages et à l’accent mis dans le discours national sur l’image de la « femme prisonnière comme résistante », ce qui a laissé les expériences d’autres femmes en dehors du récit dominant.

Elle conclut : « L’absence de témoignages peut effectivement entraîner la perte d’une partie de la mémoire collective des femmes palestiniennes, car une partie de cette mémoire n’existe nulle part ailleurs. Les archives officielles relatives à la détention sont largement contrôlées par le pouvoir carcéral, tandis que les témoignages constituent nos contre-archives. Si une femme meurt sans que son histoire ait été entendue, quelque chose d’irremplaçable disparaît avec elle. »

Tags: histoire et mémoire des femmes
Lamis Al-Astal

Lamis Al-Astal

Journaliste originaire de Gaza, en Palestine. Elle est titulaire d’une licence en médias et communication de masse de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Al-Azhar de Gaza, où elle a été major de sa promotion avec la mention « excellent » et les plus grands honneurs. Elle rédige des reportages et des récits humains pour plusieurs plateformes et journaux arabes.

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