Malika Mokeddem a construit une œuvre traversée par sa propre trajectoire. Née en 1949 à Kenadsa, près de Béchar, dans le sud-ouest algérien, elle est devenue médecin puis romancière après son arrivée en France en 1977. Chez cette écrivaine franco-algérienne, tout commence avec une femme. Non pas la mère, mais la grand-mère.
« Ma première sensibilité aux mots, à la prosodie, me vient de ma grand-mère. Bien avant les livres. C’est une conteuse et une poétesse qui avait un verbe cinglant », raconte-t-elle dans un entretien à la Comédie du livre à Montpellier, en 2013.
Cette grand-mère constitue l’une des figures fondatrices de son imaginaire. Ancienne nomade devenue sédentaire, elle transmet à sa petite-fille des récits, des poèmes, des histoires. Chaque soir, elle raconte un monde qui s’efface sous les effets conjugués de la colonisation, de la sédentarisation et des transformations sociales.
« C’est ma grand-mère qui m’a mise à l’école. C’était pour elle une manière de pénétrer un monde à travers moi qui lui était inaccessible », poursuit celle pour qui l’école a été une grande libération.
Dans une famille où l’accès au savoir demeure limité, l’éducation devient un acte de rupture. Mais cette rupture ne produit pas immédiatement l’écriture. Elle produit d’abord la pensée critique : « Les livres ont permis de structurer ma pensée et de transformer cette violence, cette véhémence innée, en revendications. »
Chez Mokeddem, la lecture n’est jamais un simple refuge. Elle constitue un instrument d’intelligibilité du monde. Cette articulation entre savoir et émancipation irrigue toute son œuvre. Ses héroïnes accèdent presque toujours à une forme de liberté grâce à l’éducation, à la mobilité ou à l’écriture.
D’un livre à l’autre, les contextes changent mais les mêmes questions reviennent : comment devenir soi-même lorsque l’on grandit dans un univers qui cherche constamment à vous définir à votre place ?
L’indépendance sans la liberté
Parmi les souvenirs évoqués lors de la rencontre de Montpellier, l’un apparaît comme un véritable événement fondateur. À quinze ans, lors d’une célébration du 1er novembre commémorant le déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne, la jeune Malika est agressée parce qu’elle ne porte pas le voile. Elle échappe de peu au viol. Des décennies plus tard, l’émotion reste intacte.
« Je me suis dit : quel gâchis. Est-ce ça l’indépendance ? » Cette expérience produit chez elle une intuition politique décisive : l’indépendance nationale ne garantit pas la liberté individuelle. « Durant la guerre d’Algérie, les gens scandaient “El Horia”, la liberté. Avec cet incident, j’ai compris que nous avions eu l’indépendance mais pas la liberté. »
Ce souvenir, qui constitue l’un des traumatismes fondateurs de son parcours, ne restera pas seulement dans le récit autobiographique. Malika Mokeddem le transpose également dans son premier roman, Les Hommes qui marchent (1990), à travers son héroïne Leïla, jeune fille révoltée qui cherche à s’affranchir des contraintes imposées aux femmes.
Cette circulation entre expérience vécue et fiction est au cœur de l’écriture de Mokeddem. Ses romans font dialoguer les blessures personnelles avec les grandes fractures de l’histoire algérienne. Chez Mokeddem, la question féminine est inséparable de la question politique. Les violences faites aux femmes ne sont jamais présentées comme des phénomènes isolés. Elles révèlent les contradictions d’une société qui s’est libérée du colonialisme tout en maintenant d’autres formes de domination.
Chez Mokeddem, la lecture n’est jamais un simple refuge. Elle constitue un instrument d’intelligibilité du monde. Cette articulation entre savoir et émancipation irrigue toute son œuvre.
Une critique féministe sans complaisance
L’une des particularités de l’écrivaine est de ne jamais limiter son analyse du patriarcat aux seuls hommes. Cette position lui a parfois valu des critiques. Dans La Transe des insoumis (2003), elle écrit que les femmes peuvent devenir les gardiennes les plus efficaces du système qui les opprime. Lors de son entretien, elle formule l’idée de manière encore plus directe : « Les hommes apprennent des mères la misogynie. »
Pour elle, certaines femmes participent à la reproduction de la domination masculine en transmettant les normes patriarcales, en encourageant les hiérarchies entre garçons et filles.
Cette réflexion ne vise pas à dédouaner les hommes mais à montrer que les systèmes de domination ne reposent pas uniquement sur une opposition entre dominants et dominées. Ils s’inscrivent dans les familles, les habitudes, les éducations et les imaginaires collectifs. La domination devient parfois une structure intériorisée, reproduite par celles et ceux qui en ont eux-mêmes subi les effets.
Ce regard explique la complexité du féminisme de Mokeddem. Elle ne construit pas de figures féminines idéalisées. Ses personnages ne sont ni uniquement victimes ni uniquement héroïnes : elles sont traversées par des contradictions, des blessures, des héritages dont elles doivent parfois se libérer.
Son écriture de l’intime ne cherche pas à préserver les silences familiaux ; elle les interroge, parfois au prix d’une forme de violence symbolique envers les siens. C’est précisément cette absence de complaisance qui fait la singularité de son œuvre.
« J’ai tout de suite appris à dire non : non à l’humiliation, non à la ségrégation, non à la misogynie. C’est à force de refus que je me suis construite. En fait, c’est par la négation de ce que je ne voulais pas être que j’ai su ce que je voulais devenir. »
Écrire contre la mère
La grande bataille de Malika Mokeddem n’est peut-être pas celle qui l’oppose aux hommes. C’est celle qui l’oppose à sa mère.
« Finalement, c’est contre ma mère que je me suis construite. » La phrase est brutale. Ainée d’une famille de treize enfants, l’écrivaine raconte avoir grandi auprès d’une mère épuisée par les grossesses successives, les tâches domestiques et les contraintes imposées aux femmes de sa génération.
« Le seul souvenir que j’ai de ma mère est celui d’un ventre plein, un nourrisson pendu à son sein et un autre collé à son flanc. Je ne me souviens pas avoir reçu une étreinte d’elle. Elle n’avait pas le temps. »
Cette blessure intime constitue la matière première de Je dois tout à ton oubli (2008), l’un de ses textes les plus douloureux. Mais cette relation dépasse largement le cadre d’un conflit familial. Dans son œuvre, la mère devient aussi le symbole d’un modèle féminin dont elle cherche à s’échapper : celui d’une existence entièrement consacrée aux autres, où le corps des femmes appartient d’abord à la famille et à la reproduction.
La mère représente ainsi une génération sacrifiée, enfermée dans un destin qu’elle n’a pas toujours choisi. Mais l’écriture de Mokeddem refuse également de transformer cette mère en simple victime. Comme souvent dans son œuvre, elle cherche moins à désigner des coupables qu’à comprendre les mécanismes qui enferment les individus.
« J’ai tout de suite appris à dire non : non à l’humiliation, non à la ségrégation, non à la misogynie. C’est à force de refus que je me suis construite. En fait, c’est par la négation de ce que je ne voulais pas être que j’ai su ce que je voulais devenir. »
Cette accumulation de refus devient le moteur de toute son existence et l’essence de son écriture. Son dernier livre, La Désirante (2011), est souvent considéré par les critiques comme l’aboutissement des grands thèmes qui traversent son œuvre : le désert, l’émancipation des femmes, l’exil et la recherche de soi.






