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Dalenda Larguèche, historienne : « Le féminisme tunisien est pluriel, ancré dans son histoire et traversé par des générations de luttes »

Olfa Belhassine Olfa Belhassine
25 mai 2026
Dalenda Larguèche, historienne : « Le féminisme tunisien est pluriel, ancré dans son histoire et traversé par des générations de luttes »

Premier ouvrage du genre, le Dictionnaire des féministes. Tunisie, un siècle de féminisme retrace les vies, les combats et les œuvres de celles qui, en Tunisie, ont bravé le patriarcat pour imposer dans l’espace public une parole longtemps reléguée au silence. L’ouvrage exhume de l’oubli des figures encore absentes des livres d’histoire, qu’il s’agisse des luttes pour l’Indépendance, des combats syndicaux ou des engagements pour l’égalité. Historienne des femmes, Dalenda Larguèche a dirigé ce travail plus que nécessaire pour sauvegarder et transmettre une mémoire plurielle des Tunisiennes. Dès les années 1990, l’autrice notamment de Monogamie en Islam, l’Exception Kairouanaise, (2011) s’est attachée à introduire à l’université l’enseignement et la recherche sur l’histoire des femmes, y compris celle des marginalisées, des exclues et des rebelles. Rencontre.

Comment est née l’idée de ce dictionnaire* et pourquoi un tel projet éditorial autour d’un siècle de féminismes tunisiens ?

L’idée de ce dictionnaire est née d’un engagement féministe ancien et d’un parcours de recherche consacré depuis plusieurs décennies à l’histoire des femmes tunisiennes. En tant qu’historienne, j’ai très tôt constaté l’absence des femmes dans le récit historique dominant, qu’il soit académique, institutionnel ou mémoriel. Leur présence demeure souvent fragmentée, marginalisée ou instrumentalisée.

Après 2011, j’ai eu l’honneur de diriger à deux reprises le Centre de recherche, d’études, de documentation et d’information sur la femme (CREDIF). C’est durant mon second mandat, entre 2015 et 2018, qu’est né le projet du Dictionnaire des femmes tunisiennes, mis en œuvre par la suite et publié en 2021. Cet ouvrage répondait à une nécessité : restituer aux féministes tunisiennes leur place dans l’histoire et transmettre la mémoire des luttes féminines qui ont traversé le siècle. Car si le féminisme tunisien a profondément transformé la société et contribué à l’évolution des droits des femmes, ses actrices restent souvent méconnues ou absentes du récit officiel. Pour mener ce projet, j’ai réuni une équipe pluridisciplinaire composée de vingt chercheuses et d’un chercheur, toutes et tous engagés dans une réflexion féministe. Nous avons adopté une approche large et contextualisée du féminisme. Il ne s’agissait pas de limiter le féminisme à une définition unique ou militante, mais de rendre compte de la diversité des formes d’engagement en faveur des femmes : prise de parole publique, action associative, production intellectuelle, engagement politique, création artistique ou activité journalistique.

A côté des notices biographiques, les notices thématiques éclairent, quant à elles, la multiplicité des champs investis par le féminisme – politique, syndical, associatif, intellectuel, artistique – et approfondissent les pratiques militantes qui y sont liées, offrant ainsi un contexte essentiel à la compréhension des parcours individuels. Le dictionnaire met ainsi en lumière une pluralité de féminismes dans la Tunisie contemporaine. Certaines figures ont milité au sein d’organisations structurées ; d’autres ont porté une sensibilité féministe à travers leur œuvre ou leur parcours personnel. Toutes ont contribué, chacune à sa manière, à transformer la société tunisienne.

Pour mener ce projet, j’ai réuni une équipe pluridisciplinaire composée de vingt chercheuses et d’un chercheur, toutes et tous engagés dans une réflexion féministe. Nous avons adopté une approche large et contextualisée du féminisme.

Pourquoi, à votre avis, l’histoire classique est-elle restée longtemps indifférente aux voix et à l’action des femmes ?

Il convient tout d’abord de souligner que, durant de longs siècles, l’histoire a été essentiellement écrite par des hommes qui détenaient à la fois le pouvoir du savoir, de l’écriture et de la transmission des récits. Dans ce cadre, les faits, les expériences et les réalisations des femmes étaient considérés comme secondaires, périphériques, voire dépourvus d’intérêt historique. Leurs actions, confinées à la sphère privée ou perçues comme ne relevant pas des grands évènements politiques et sociaux, étaient rarement jugées dignes d’être consignées, archivées ou transmises à la mémoire collective, d’où leur invisibilité dans les récits officiels et les archives.

Cette hiérarchisation du savoir et des expériences humaines a contribué à rendre les femmes largement invisibles dans les récits officiels, les archives et les productions historiographiques. La présence des femmes apparaît ainsi fragmentaire, silencieuse ou effacée, non pas en raison d’une absence réelle mais parce que les critères même de sélection et de légitimation des faits historiques ont longtemps exclu ou minimisé leurs contributions.

Le dictionnaire couvre la période des années 1920 à la veille de la révolution de 2011. Pourquoi ce choix chronologique ?

Cette temporalité répond à une logique historique précise. Le point de départ s’est imposé naturellement à nous : les années 1924 et 1929, qui correspondent aux prises de parole publiques de Mannoubiya Ouertani et Habiba Menchari. Pour la première fois, des Tunisiennes dévoilées interviennent publiquement pour dénoncer la condition des femmes, leur enfermement social, leur exclusion et le poids du patriarcat légitimé par certaines interprétations religieuses. Ces événements constituent, à mes yeux, un moment fondateur de la conscience féministe tunisienne. Ils ouvrent une dynamique historique qui ne cessera ensuite de se développer : création des premières associations féminines, apparition de la revue Leyla, revendications pour l’éducation des filles, le droit au travail, puis le droit de vote.

Avec l’indépendance, le féminisme réformiste évolue vers un féminisme d’État porté par le président Habib Bourguiba. La promulgation du Code du statut personnel en 1956 marque une étape majeure dans l’histoire des droits des femmes tunisiennes, malgré les limites de ce modèle institutionnel et paternaliste. À partir de la fin des années 1970 émergent des féministes autonomes, souvent issues des milieux intellectuels et universitaires de gauche. Elles développent une approche critique du pouvoir politique, religieux et patriarcal, tout en revendiquant l’autonomie du mouvement des femmes. Je porte moi-même une part de cette histoire. Née en 1953, j’ai bénéficié de l’école de l’indépendance, de la mixité, de l’accès à l’université et des transformations sociales de cette période. Mais cette même école m’a aussi appris l’esprit critique, notamment à travers la philosophie et le marxisme.

Après la révolution de 2011, le mouvement féministe tunisien connaît de profondes transformations : nouveaux acteurs, nouvelles problématiques, nouvelles formes de mobilisation. Cette séquence historique mérite à elle seule un autre travail et une autre grille d’analyse.

Quels critères avez-vous adoptés pour sélectionner les 114 figures présentes dans l’ouvrage ?

Les figures retenues devaient avant tout avoir manifesté un engagement en faveur de la cause des femmes, à travers leurs actions, leurs écrits, leurs œuvres ou leurs parcours. Nous avons privilégié des femmes ayant laissé des traces tangibles de leur engagement : actions sur le terrain associatif et politique, productions intellectuelles, artistiques, scientifiques, ou journalistiques. Même certaines figures institutionnelles, désignées par le pouvoir politique, ont été retenues lorsqu’elles ont contribué à faire avancer la condition des femmes dans l’exercice de leurs responsabilités. Pour les figures disparues, nous avons travaillé à partir des archives, des écrits et des entretiens existants. Pour celles encore en vie, nous avons réalisé des entretiens directs selon une grille méthodologique commune : enfance, environnement familial, éducation, parcours professionnel, engagement militant, vie privée et production intellectuelle. À travers ces trajectoires, nous avons voulu montrer que le féminisme tunisien constitue une mémoire vivante, profondément enracinée dans l’histoire sociale et politique du pays.

Manifestation de femmes tunisiennes, 1960 © D.R.

Certaines absences pourraient-elles vous être reprochées ?

Bien sûr. Ce travail n’a jamais prétendu à l’exhaustivité. Certaines figures importantes manquent effectivement à l’ouvrage, et j’en suis consciente. Dans certains cas, nous n’avons pas obtenu les entretiens souhaités ; dans d’autres, certaines personnes ont reporté indéfiniment leur participation. Il faut rappeler qu’il s’agit d’une première entreprise de cette ampleur dans le champ des féminismes tunisiens. Ces omissions pourront être corrigées dans une future édition ou dans la traduction arabe du dictionnaire.

La diversité des disciplines représentées parmi les auteur.ices a-t-elle influencé votre approche ?

Absolument. Aujourd’hui, je me définis moins comme une historienne classique que comme une chercheuse en sciences sociales. L’histoire des femmes et des féminismes exige nécessairement une approche pluridisciplinaire.

Ce champ croise l’histoire, la sociologie, la psychologie, la psychanalyse, la littérature, les sciences politiques, l’histoire de l’art ou encore les récits de vie. Toutes ces dimensions sont essentielles pour comprendre l’expérience historique des femmes. Par ailleurs, l’histoire des femmes se heurte souvent à un manque d’archives classiques. Heureusement, nous avons dépassé l’époque où l’histoire orale n’était ni prise au sérieux ni considérée comme une source fiable. Ma démarche est donc la suivante : lorsque j’ai une idée liée à l’histoire des femmes, j’aiguise mes outils, en m’appuyant sur des sources orales et des traces matérielles, telles que la production artisanale.

Cette diversité des sources enrichit considérablement notre compréhension du vécu féminin.

Aujourd’hui, je me définis moins comme une historienne classique que comme une chercheuse en sciences sociales. L’histoire des femmes et des féminismes exige nécessairement une approche pluridisciplinaire.

D’après les trajectoires présentées dans le dictionnaire, qu’est-ce qui provoque chez les femmes tunisiennes une prise de conscience féministe ?

Il n’existe pas un seul déclencheur. Dans de nombreuses trajectoires, la prise de conscience naît très tôt de l’expérience concrète de l’inégalité : injustice vécue par la mère, discrimination entre frères et sœurs, interdiction d’étudier, contrôle social du corps féminin. Le rôle de la famille est important, parfois négativement, mais il arrive aussi que certaines figures maternelles ou paternelles encouragent l’émancipation. Dans de nombreux cas, le rôle de la mère s’avère significatif, parfois de manière négative, comme l’a bien montré Camille Lacoste-Dujardin dans son ouvrage Des mères contre des femmes. Maternité et patriarcat au Maghreb.

L’école joue également un rôle décisif. Pour beaucoup de féministes des années 1970, les cours de philosophie, d’histoire ou de littérature ont constitué un véritable éveil intellectuel et politique. L’université et le mouvement étudiant deviennent ensuite des espaces de socialisation idéologique et militante.

Certaines femmes engagées dans des partis politiques de gauche ont également découvert, au sein même de ces organisations, des formes persistantes de domination masculine, ce qui les a conduites vers le féminisme autonome.

Pensez-vous à une suite consacrée à la période postrévolutionnaire ?

Oui, car cette nouvelle séquence historique est extrêmement riche. Après 2011, le féminisme tunisien connaît une diversification importante : nouvelles associations, nouveaux profils militants, nouveaux langages politiques et nouvelles formes d’action. Mais cette période exige une approche spécifique. En tant que chercheuse, je ne peux pas appliquer les mêmes paradigmes à des contextes historiques profondément différents. Il faut aussi laisser au temps le soin de décanter les événements avant d’en produire une analyse scientifique solide. Par ailleurs, l’expérience du dictionnaire a ouvert de nouvelles pistes de réflexion qui me paraissent essentielles pour consolider et préserver la mémoire des femmes et de restituer leur place dans l’histoire sociale, culturelle et politique tunisienne, une place encore largement dispersée, insuffisamment archivée ou reconnue. Les idées foisonnent encore.

* Dictionnaire des féministes. Tunisie, un siècle de féminisme, Sous la direction de Dalenda Larguèche. Editions Santillana, Tunis, Mars 2026, 796 pages
Entretien avec Dalenda Larguèche — vidéo réalisée par Nawaat.

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Olfa Belhassine

Olfa Belhassine

Olfa Belhassine a travaillé en tant que journaliste au quotidien La Presse de Tunisie de 1990 à 2023. Après la Révolution de 2011, elle publie sur Libération, Le Monde et Courrier International des articles témoignant de son expérience de journaliste avant et après la chute du régime du président Ben Ali. En 2013, elle obtient le premier Prix du journalisme du Centre de la Femme arabe pour son enquête sur le mariage coutumier en Tunisie publiée sur le journal La Presse. Elle est depuis 2015 la correspondante en Tunisie de JusticeInfo.net, un site spécialisé dans la justice transitionnelle à travers le monde. Avec Hedia Baraket, Olfa Belhassine a publié, en 2016, un livre intitulé "Ces Nouveaux Mots qui font la Tunisie", une analyse approfondie sur la transition politique en Tunisie après la révolution.

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