Cette dernière décennie, les féministes algériennes ont commencé à marquer leur présence dans l’espace virtuel, se sentant dépossédées des espaces réels. Le but est, entre autres, de faire émerger le féminisme et d’introduire les droits et libertés des femmes dans le débat public. Cette migration vers l’espace numérique a donné plus de visibilité aux violences faites aux femmes et a permis de dénoncer et de documenter les actes de violence.
Des initiatives telles que le Journal Féministe Algérien, Thawra Podcast, Laha Podcast, Algerian Feminists ou TBD ont vu le jour tout au long de ces années sur les réseaux sociaux algériens et autres portails numériques. Par leurs actions, ces féministes créatrices de contenus ont pu bousculer peu à peu la société conservatrice et patriarcale algérienne et la forcer à regarder en face les réalités des femmes, leurs souffrances mais aussi leurs succès.
Le JFA: de la plateforme numérique à la fondation
Le Journal Féministe Algérien (JFA) a été créé le 5 juillet 2015, jour anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Le choix de cette date n’est pas anodin : il pousse à s’interroger sur la question de « l’indépendance des femmes » algériennes, combattantes pendant la guerre de Libération (1954-1962) contre les colons français aux côtes des hommes, mais qui n’ont pas joui des mêmes droits et avantages après l’Indépendance.
Le JFA est l’une des plateformes digitales les plus engagées en Algérie pour l’égalité, l’inclusion, les droits et libertés des femmes. Elle est suivie actuellement par plus de 36.000 abonné.es sur Facebook (réseau social comptant pas moins de 25,6 millions d’utilisateurs.rices en Algérie).
Le JFA a commencé comme journal intime avant que ses membres (femmes) décident d’agir avec des actions concrètes et publiques, forcées par les événements de l’actualité. La période du confinement liée à la pandémie du Covid-19 – marquée mondialement par une augmentation de violences contre les femmes et des féminicides -, a été très productive pour le mouvement. « Elle a permis le développement de nouvelles idées, de créer du contenu en ligne, de lancer des campagnes de sensibilisation », déclare Amel Hadjadj, fondatrice du JFA.
Aujourd’hui, le JFA transformé en une fondation, est plus visible. Ses membres continuent le combat et mènent des actions concrètes au profit des luttes féministes avec d’autres collectifs et associations dans le pays.
TBD Algeria : briser le tabou du viol et du harcèlement sexuel
TBD Algeria, acronyme de (Tomorrow is a Better Day) est une plateforme féministe qui veut briser le tabou du viol et du harcèlement sexuel, ainsi qu’offrir de l’aide aux victimes de ces violences. L’expérience TBD, qui a pu inspirer de nombreuses initiatives féministes à se lancer et a encourager des activistes à continuer la lutte, compte aujourd’hui plusieurs milliers d’abonné.es sur Instagram (34.700 abonné.es) et Facebook (19.000 abonné.es).
Sur les réseaux sociaux, TBD Algeria poste des storys et vidéos sur le harcèlement que vivent les filles et les femmes algériennes notamment dans la rue et les transports publics, ainsi que d’autres contenus pour sensibiliser les femmes violentées et les informer sur leurs droits, en plus de dénoncer les contenus haineux et misogynes.
Lina Farah, féministe algérienne et gestionnaire des réseaux sociaux de TBD Algeria affirme à Medfeminiswiya que son travail en ligne a contribué à « briser graduellement le tabou des dénonciations des violences faites aux femmes et les a rendues visibles ».
« Je n’ose pas dire que notre travail a freiné ces violences, mais je peux assurer qu’on a beaucoup aidé au changement des mentalités. Les femmes algériennes aujourd’hui en parlent plus et dénoncent plus par rapport à 2020 par exemple, constate-t-elle. Aujourd’hui, même les hommes osent parler et dénoncer. »
En matière de visibilité « l’objectif est atteint », assure la féministe, qui a compté l’année passée entre 20 à 30 millions de visites par mois sur les réseaux sociaux de TBD, lors d’une campagne de contenus viraux (trend) « Ifdahi al motaharich » (dénoncer le harceleur). « Nous avons même dépassé nos attentes. Je trouve cela énorme. Des dizaines de millions de visites pour une cause spécifique, féministe et algérienne », se félicite-t-elle.
Lina Farah, féministe algérienne et gestionnaire des réseaux sociaux de TBD Algeria affirme à Medfeminiswiya que son travail en ligne a contribué à « briser graduellement le tabou des dénonciations des violences faites aux femmes et les a rendues visibles ».
« Aujourd’hui, les femmes ont le réflexe de filmer et documenter les agressions qu’elles subissent. Une vidéo est une preuve matérielle d’un vécu social, les masques tombent, et le déni de la violence disparaît », a-t-elle expliqué.
LAHA Podcast et Thawra podcast
LAHA Podcast et Thawra podcast sont deux initiatives féministes créées par des jeunes femmes algériennes activistes et journalistes, entre autres. Le contenu produit concerne principalement la santé et la sexualité des femmes, dans le cas de Laha Podcast, qui veut dire « pour elle ». Dans le cas de Thawra podcast (révolution), il s’agit plutôt d’interviews avec des féministes algériennes en lutte pour l’égalité.
Ces podcasts, circulant sur les réseaux sociaux, sont un outil en plus du militantisme féministe, qui porte les voix des femmes algériennes encore aujourd’hui en quête d’égalité, de citoyenneté complète, liberté, 70 ans après l’indépendance.
Militantes féministes face à la cyberviolence
Est-ce qu’on est exposé.e à la violence lorsqu’on est féministe et activiste en ligne ? À cette question, Farah répond avec un oui catégorique. La militante a reçu des menaces « très graves » en 2022, et a fait l’objet d’une campagne de dénigrement en 2023, qui l’a présentée comme femme « peu digne ». Et cela, sans compter les messages de haine qui sont régulièrement adressés à la messagerie de la page.
En Algérie, les associations féministes ou des voix singulières qui produisent et gèrent les contenus « féministes » se trouvent souvent attaquées et accusées d’ »atteinte à la religion » et au « non-respect » des traditions « conservatrices » de la société qui concernent en grande partie les femmes.
Les statistiques sur les violences faites aux femmes dans l’espace virtuel dans le monde arabe révèlent que « près de la moitié des femmes ne se sentent pas en sécurité en ligne » et que « 44 % des violences en ligne ont des conséquences concrètes sur la vie réelle ».
Il est important de dire, en revanche, que les initiatives digitales initiées par des mouvements féministes semblent porter leurs fruits. Car, les autorités algériennes ont procédé à maintes reprises à l’arrestation des harceleurs, ou acteurs d’attentat à la pudeur, suite à la publication et dénonciation de ces violences.
Les statistiques sur les violences faites aux femmes dans l’espace virtuel dans le monde arabe révèlent que « près de la moitié des femmes ne se sentent pas en sécurité en ligne » et que « 44 % des violences en ligne ont des conséquences concrètes sur la vie réelle », indique l’ONU Femmes dans son rapport publié en novembre 2025. Cette violence vise particulièrement les journalistes et activistes femmes.
Les violences digitales sont criminalisées par le Code pénal algérien. Les femmes victimes de cyberviolence peuvent déposer directement une plainte auprès du procureur de la République, ou se rapprocher des services de police ou de la gendarmerie qui disposent des moyens nécessaires pour ouvrir des enquêtes.







