« Qu’est-ce que cela représente d’être une femme ET en région ? C’est une double peine dans les normes qui sont les nôtres, assène Katharina Bellan, docteure en études cinématographiques. Ça va mieux, mais il reste du travail. »
Le 7 novembre, la 20e édition du Festival Films Femmes Méditerranée s’est ouverte par une table ronde qui donnait le ton : « Décentraliser le regard : les films de femmes en région Sud ». Au cœur du musée de l’histoire de la Ville de Marseille, cinq réalisatrices françaises méditerranéenne de générations et expériences différentes ont été rassemblées pour questionner la production cinématographique et débattre sur la place des femmes dans ce secteur, loin de Paris, « sous le soleil » et autres clichés du Sud.
La discussion était précédée de la projection du film Le Grain de sable (1982) de la réalisatrice française Pomme Meffre ; un véritable « cas d’école » pour la chercheuse de l'Université d'Aix-Marseille Katharina Bellan qui organisait et animait la soirée. Produit par Les Ateliers du Sud, une maison de production de Vitrolles (13), tout le film se déroule pourtant à Paris. « On sent que la réalisatrice filme Bonifacio de manière juste, en représentant l’errance dans les ruelles de la ville », souligne la chercheuse pour montrer que la production a joué son rôle dans la représentation fidèle de la Corse dans le film.
Face à une forte centralisation de la production cinématographique dans la capitale, les cinq invitées ont échangé leurs perspectives sur une transmission féminine dans ce secteur artistique. La discussion a ainsi commencé par les témoignages de la productrice retraitée Patricia Hubinet des Films du Soleil et de Marie-Christine Bouillé, autrice et ancienne monteuse. Toutes deux étaient présentes pour retracer la chronologie, depuis la création de la société de production en 1952 - qui fut la plus grosse société française de production - jusqu’à la création du Centre méditerranéen de création cinématographique en 1978, qui ont dynamisé le cinéma dans le Sud.
Un Sud déformé
La centralisation du cinéma amène aussi des enjeux de représentations des régions en France, ce qui se retrouve beaucoup dans celle du Sud (Provence-Alpes-Côte d'Azur). En effet, elle est sujette à de nombreux stéréotypes : l’accent, le mode de vie, la mer et le soleil, mais aussi l’image violente de la ville de Marseille ou encore l’idéalisation de la Côte-d’Azur et de la French Riviera.
Venant des quartiers nord de Marseille, Bania Medjbar, réalisatrice et directrice de casting, raconte son entrée dans le cinéma loin des clichés. En effet, ces quartiers classés parmi les plus pauvres de France sont au cœur de beaucoup d’idées reçues et souvent dépeints comme des zones de non-droit violentes et à la marge. « La première fois que j’ai filmé les quartiers nord, ça a été des blocs de béton. Je devais filmer l’urbanité et je me suis aperçue qu’il n’y avait pas de nature », explique-t-elle. À travers une vision holistique et sociale de ses personnages, elle a voulu les placer dans leur environnement intégral et s’est mise à ramener le vivant, en filmant les fontaines ou en élargissant son territoire de filmage. Une démarche bien loin des images normalement tournées sur ces quartiers. « Marseille est un personnage dans mes films », poursuit Bania Medjbar.
De son côté, la réalisatrice de documentaire et de courts-métrages de fiction Marion Friscia défend sa volonté de rester dans sa région natale, même si ce n’est pas le plus propice pour son travail. « Je viens de la Ciotat et j’aimerais travailler sur la différence entre la pauvreté et la Riviera, mais on nous encourage plutôt à développer des films qui pourraient se passer partout », déplore la cinéaste. Ainsi, elle dit avoir vu des images de la Ciotat utilisées pour représenter une autre ville, sans que le film ne s’y passe, retirant complètement le paysage du territoire : « On vend une vision carte postale, mais sans ancrer le paysage dans son territoire. »
La centralisation du cinéma amène aussi des enjeux de représentations des régions en France, ce qui se retrouve beaucoup dans celle du Sud (Provence-Alpes-Côte d'Azur). En effet, elle est sujette à de nombreux stéréotypes : l’accent, le mode de vie, la mer et le soleil.
Inventivité et sacrifices
Alors, pour contrer le poids des normes et réaliser leur film malgré tout, les femmes n’ont d'autre choix que d’être inventive. « Il n’y a qu’une seule résidence dans le sud, donc je suis aujourd’hui en résidence dans le Centre. Aussi, je me suis formée à la production pour comprendre comment le système fonctionne », témoigne Marion Friscia. Elle constate aussi que Marseille est le cœur de beaucoup d’autogestion face à un manque des secteurs publics et privés.
Pour d’autres, produire un film à tout prix peut se faire au détriment de son idée, de ses valeurs, voire de son projet. Un sacrifice que dénonce Bania : « La rébellion se paie. Je voulais faire un film avec une production à Paris qui allait me payer 100 000€. Mais ils me demandaient de changer toutes les séquences et ce n’était plus mon film. Je l’ai donc repris, alors que j’étais au RSA. Je l’ai financé moi-même, j’ai reçu l’aide de Marseillais.es et il est finalement sorti en salles ! », raconte-t-elle.
« Il faut regarder au niveau de la production, ce qui intéresse ou non, ce qui est produit ou non. Les normes centralisées et masculines prennent toute la place et rendent invisibles les autres discours », observe Suzel Roche, réalisatrice, autrice spécialisée sur le matrimoine.
Quelles solutions ?
Face à un système qui privilégie certaines personnes, les hommes et Paris, les cinq participantes ont proposé plusieurs solutions qui pourraient améliorer la décentralisation. À commencer par la question de l’accessibilité aux demandes de financement, qui se font souvent à travers des dossiers complexes et codifiés. « Les dossiers doivent répondre à des normes, alors il faudrait faire en sorte que les personnes venant de région et n’ayant pas fait de grandes écoles puissent émerger elles aussi, sans ces codes », relève Marion Friscia. Car produire un film est plus difficile d’accès pour certaines personnes que d’autres.
Pour toutes les professionnelles de la table ronde, c’est la création d’associations et de collectifs qui a fait la différence dans leur travail. Marion Friscia a rejoint le Club Cinématrix, un groupe sans homme cisgenre pour parler de films, mais elle organise aussi des ateliers d’écriture et suit des résidences d’écriture.
De son côté, Bania Medjbar exprime la nécessité du financement, avant tout. « Dans les années 90, nous avons eu la chance de faire des films avec de l’argent. Maintenant, il faut se réunir pour défendre les projets auprès des collectivités territoriales », argue-t-elle. Se réunir, c’est être visible, selon la cinéaste. « Alors, regroupez-vous ! », lance-t-elle à la salle.

























