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Mervat El Gesry fait revivre les histoires de chanteuses oubliées d’Égypte, de Syrie et du Liban

Shaimaa El Youssef Shaimaa El Youssef
3 août 2026
ميرفت الجسري في الأمسية – تصوير شيماء اليوسف

Mervat El Gesry en concert – Photo de Shaimaa El Youssef

Les noms de dizaines de chanteuses ayant contribué à façonner le paysage musical égyptien, syrien et libanais durant la première moitié du XXe siècle demeurent largement oubliés, malgré l'empreinte profonde qu'elles ont laissée sur l'histoire de la chanson arabe. Cet héritage méconnu était au cœur de la soirée « Chanteuses oubliées de la première moitié du XXe siècle », organisée par le Forum Femmes et Mémoire en mai 2026. L'événement mettait en vedette l'artiste égypto-libanaise Mervat El Gesry, accompagnée par Magid Suleiman au oud et Nevin Nabil au riqq.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)

Sur scène, l’artiste égypto-libanaise Mervat El Gesry ne se contente pas d’interpréter de vieilles chansons ; elle fait revivre les histoires tombées dans l’oubli avec les femmes qui les chantaient. Accompagnée du joueur de oud Magid Suleiman et du joueur de riqq Nevin Nabil, elle réinterpréte les œuvres de chanteuses telles que Nazira El- Faransawiyya et Amina El- Iraqiyya, qui connurent la gloire dans la première moitié du XXe siècle avant de disparaître peu à peu de la mémoire collective.

El Gesry a grandi dans une famille passionnée d’art. Son grand-père chantait à la radio libanaise et sa mère l’emmenait régulièrement aux concerts de Fairouz lorsqu’elle était enfant. Plus tard, elle a étudié la musique à l’Académie des arts d’Égypte et, il y a cinq ans, elle a rejoint la troupe de théâtre El-Warsha, où elle a commencé à mêler conte et chant dans sa pratique artistique.

La soirée, intitulée « Chanteuses oubliées de la première moitié du XXe siècle », organisée par le Forum Femmes et Mémoire au Caire en mai 2026, a permis de rappeler le sort de ces femmes qui furent jadis des artistes célèbres, mais qui ont finalement été oubliées.

Depuis sa création en 1995, le Forum Femmes et Mémoire s’efforce de réinterpréter l’histoire égyptienne et arabe à travers une perspective féministe, mettant en lumière les contributions des femmes qui ont été marginalisées par les récits historiques dominants.

Parmi les chanteuses présentes ce soir-là figure Bahiyya al- Mahallawiyya, dont les disques ont circulé jusqu’en Europe, inspirant le public à chanter : « Oh Sitt Bahiyya, dont la voix a atteint l’Europe ! » Célèbre pour ses chansons qui abordent la vie conjugale avec une audace remarquable, elle n’est plus connue que dans des cercles restreints.

Comment des femmes qui occupaient autrefois une place si importante dans l’histoire de la musique arabe ont-elles disparu de la mémoire collective ?

Comment des femmes qui occupaient autrefois une place si importante dans l’histoire de la musique arabe ont-elles pu disparaître de la mémoire collective ?

Affiche de l'événement – Source : Forum Femmes et Mémoire

Effacer l'héritage musical des awalim

Des chanteuses comme Naeema El- Misriyya et Fatima Shaarawi, entre autres, étaient connues sous le nom d ‘« al- awalim » , un titre désignant à l’origine les chanteuses professionnelles. Avec le temps, cependant, ce terme a acquis des connotations sociales négatives qui ont altéré leur image publique et leur rôle artistique. Le terme dérive du mot « alima », qui signifie érudite ou femme savante, reflétant la connaissance approfondie qu’elles possédaient des principes et des techniques du chant et de la musique classiques arabes.

La marginalisation des awalim n’était pas seulement symbolique ; dans certains cas, elle allait jusqu’à la destruction délibérée de leur héritage artistique. Naeema El- Misriyya, par exemple, fut contrainte de fuir sa famille et de s’installer à Alep, en Syrie, pour poursuivre sa carrière de chanteuse, sa famille ayant refusé d’accepter son choix de carrière. Elle se retira de la scène après 26 ans de carrière. Au cours de la soirée, El- Gesry a fait revivre son histoire en interprétant la chanson Kiki Ya Kiki .

Fatima Shaarawi, l’une des célèbres awalim habitant la rue Mohamed Ali au Caire a connu un sort différent. Son mari lui ayant interdit de chanter, il rassembla tous les disques où figurait sa voix sur les marchés et les brûla, tentant ainsi d’ effacer toute trace de son œuvre.

El- Gesry a également évoqué l’histoire de la chanteuse Hayat Sabri, dont le talent a été découvert par Sayed Darwish alors qu’elle n’avait que 14 ans. Il l’a invitée à rejoindre sa troupe, et El- Gesry lui a rendu hommage en interprétant la chanson Da Ba’af .

Ce concert s’inscrivait dans le cadre d’un projet plus vaste mené par El- Gesry pour faire revivre l’histoire des chanteuses levantines et égyptiennes dont la vie et la carrière sont menacées d’oubli. « Je suis passionnée par la recherche sur la vie de ces voix féminines oubliées comme Asma El- Kamsariyya , Tira Hakim et Badriyya Saada, dont les carrières musicales se sont déroulées en Égypte, au Liban et en Syrie », indique-t-elle à Medfeminiswiya.

El- Gesry espère poursuivre ce projet en interprétant des chansons de chanteuses oubliées des années 1940.

« J’ignorais totalement que l’Égypte avait eu des compositrices. C’est un sujet totalement absent des médias contemporains. »

Redonner vie aux musiciennes

La soirée ne s’est pas limitée à faire revivre les voix de chanteuses oubliées ; elle a également soulevé des questions plus larges sur la place des femmes dans l’histoire de la musique arabe, notamment dans les domaines de la composition et de la production musicale.

La docteure Munira Suleiman, membre du Forum Femmes et Mémoire, explique que l’organisation étudie la production intellectuelle et artistique des femmes et la réintègre dans la société comme partie intégrante de sa mémoire culturelle.

Le Forum Femmes et Mémoire a été fondé par un groupe de chercheuses et chercheurs déterminé.es à remettre en question les représentations stéréotypées des femmes dans la culture dominante. Ses travaux s’appuient sur une approche fondée sur le genre et visent à réinterpréter les sources historiques qui documentent le rôle des femmes dans le passé et le présent.

L’organisation finance ses activités grâce à des subventions d’agences internationales de développement telles que le Fonds arabe pour les arts et la culture (AFAC), ONU Femmes et le Fonds pour l’égalité des sexes, ainsi qu’aux revenus générés par des ateliers payants, la vente de livres et des dons privés.

« J’ignorais totalement que l’Égypte avait compté des compositrices, s’étonne Shireen Farouk, responsable des ventes présente à l’événement. C’est un sujet totalement absent des médias contemporains. » Elle estime que la quasi-absence des femmes sur la scène musicale actuelle soulève d’importantes questions quant aux raisons de l’interruption de cette tradition et quant à la volonté des musiciennes contemporaines de la faire revivre.

 « J’ai adoré découvrir la vie et l’histoire de ces chanteuses, car elles font partie du patrimoine artistique égyptien et de l’héritage des femmes », témoigne Khaleda Alaa El-Din, ancienne employée du ministère égyptien des Affaires étrangères, soulignant qu’il est essentiel de faire connaître ces artistes aux jeunes générations pour protéger le patrimoine culturel des femmes de la disparition.

Pourquoi est-il important de faire redécouvrir l'histoire artistique des femmes ?

Pour les organisateur.ices, il s’agit de retrouver l’histoire des awalim et donc bien plus qu’un simple travail d’archivage. C’est un effort pour remettre en question les récits historiques qui ont exclu les femmes et pour démanteler les stéréotypes qui continuent de façonner la perception du public.

La docteure Hanan Sabaa, membre du conseil d’administration du Forum Femmes et Mémoire, développe : « Le projet de redécouverte de l’histoire artistique des femmes vise à corriger l’image déformée véhiculée par les séries télévisées. L’histoire des awalim démontre également que la liberté des femmes n’est ni une idée récente ni un concept importé de l’étranger. »

Elle poursuit : « Les idées fausses concernant les femmes se sont ancrées dans les lois qui régissent leur vie. La création d’espaces artistiques comme celui-ci permet d’entrer en contact direct avec la réalité et contribue à rétablir une compréhension plus juste des femmes. »

Sabaa a également souligné que les espaces réservés aux femmes, sous toutes leurs formes, remettent en question les idées reçues sur les femmes et offrent l’occasion de repenser la perception sociale du féminisme, des femmes et de la réalité vécue : « Même modestes, ces espaces ont une réelle influence et le pouvoir de changer le regard porté sur les femmes. »

Le Forum Femmes et Mémoire a entrepris de nombreuses initiatives féministes, notamment la création d’un fonds d’histoire orale documentant le parcours de femmes égyptiennes pionnières dans leurs domaines respectifs. Ce fonds constitue une bibliothèque de témoignages oraux qui reconnaît le rôle des femmes dans l’histoire sociale et politique.

Le forum a également réalisé et produit Sa trace dans l’histoire : un podcast des voix féminines pionnières (en arabe) qui donne la parole à des femmes pionnières de l’histoire égyptienne et une série de 19 interwiews filmées La caméra et elle : réalisatrices dans le cinéma égyptien  contemporain (en arabe).

Le forum a également mis en place le projet « Qui est-elle en Égypte ? », une base de données, en arabe et en anglais, mettant en lumière des expertes égyptiennes de renom dans un large éventail de domaines professionnels.

Shaimaa El Youssef

Shaimaa El Youssef

Shaimaa El-Youssef est une journaliste égyptienne et autrice indépendante pour plusieurs journaux arabes.

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