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En voyage avec les femmes de ma famille : « Pourquoi n’avons-nous pas commencé à organiser ces réunions plus tôt ? »

Contributrice Medfeminiswiya Contributrice Medfeminiswiya
1 septembre 2026
En voyage avec les femmes de ma famille : « Pourquoi n’avons-nous pas commencé à organiser ces réunions plus tôt ? »

Photo : Averie Woodard / Unsplash

La journaliste syrienne Noor Elsayed a décidé d’organiser un voyage avec ses proches, exclusivement féminin, après des années de sorties familiales mixtes, dans un contexte où les voyages réservés aux femmes restent rares. Au fil du temps, ces dernières ont réalisé que cette expérience les confrontait non seulement à de nouveaux défis, mais leur ouvrait aussi de nouvelles perspectives et leur procurait un plus grand sentiment d’indépendance.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)

Noor Elsayed

J’étais chez ma mère quand l’idée m’est venue. Je l’ai mise en œuvre aussitôt et j’ai créé un groupe WhatsApp appelé « Haremlik » (espace privés où résidaient les femmes dans la Turquie ottomane). Je n’ai pas longuement réfléchi au nom ; il correspondait parfaitement à l’objectif du groupe.

Je viens d’une famille très unie. Nous nous réunissons régulièrement pour les fêtes et les soirées d’été, et les rassemblements mixtes sont fréquents. À la campagne, on trouve d’innombrables mastabas, ces plateformes en pierre ou en béton légèrement surélevées, construites devant les maisons pour se reposer. C’est là que la famille élargie se réunit généralement, avant de se séparer en petits groupes pour discuter. Même notre groupe WhatsApp familial comprend des hommes et des femmes.

Mais ce titre, Haremlik, évoquait une certaine distinction, une indépendance, une force tranquille. Il me rappelle un épisode de la série télévisée syrienne Les Quatre Saisons ( al-Fusul al-Arba’a ), réalisée par Hatem Ali et diffusée pour la première fois en 1999. Dans cet épisode, les femmes de la famille décident de s’affranchir de l’autorité masculine et annoncent, dans un acte de rébellion résolu, qu’elles partent en voyage sans les hommes. Mais notre Haremlik aurait une tout autre saveur.

« Et si quelque chose nous arrivait ? »

Historiquement, le haremlik , terme d’origine turque, désignait les appartements des femmes dans les palais et les grandes demeures des sultans ottomans, lourdement gardés par des pages et des eunuques. Notre groupe en revanche, s’est lancé en rébellion contre toute forme de tutelle. Il bouillonnait de projets visant à déstabiliser le pouvoir patriarcal, une affirmation audacieuse de notre capacité à organiser un voyage de A à Z sans leur soutien, ni même leurs conseils.

Au début, nous étions toutes enthousiastes. Nous avons beaucoup ri lors de notre première conversation. Mais dès que j’ai proposé un projet de voyage concret, chacune l’a rejeté à sa manière. Certaines le jugeaient irréaliste, d’autres estimaient qu’organiser un tel voyage était tout simplement impossible. Celles qui étaient pour ont suggéré d’aller quelque part à proximité, au cas où il arriverait quelque chose et que nous ayons besoin de l’aide d’hommes.

Le lendemain, j’ai envoyé un texto à mon mari pour lui parler du projet. Il était tout à fait partant, tout comme mon père : « Bien sûr, pourquoi pas ? Emmène ta mère, elle va bien s’amuser. » Ma mère, en revanche, a protesté : « Je n’y vais pas. Et s’il nous arrive quelque chose ? »

Nous avons dressé une liste de tout ce qu’il fallait emporter, comme pour les voyages scolaires, sauf que cette fois, c’était nous qui organisions tout, pas nos parents. « N’oublie rien, répétait sans cesse ma tante. Ce voyage doit être parfait. On ne veut pas donner cette satisfaction à nos ennemis ! »

Ce que personne n’avait prévu, c’est que l’une de nos proches se désisterait du voyage, elle et ses filles, après un simple refus de son mari. Pourtant, il l’avait d’abord rassurée en lui disant qu’il était d’accord. Qu’est-ce qui avait changé ? Il avait cru à une plaisanterie, ou que tout tomberait à l’eau avant même d’avoir commencé. Mais dès qu’il a compris que nous étions sérieuses, il s’y est opposé, sous prétexte qu’elles ne pouvaient pas partir si loin sans protection. Chaque fois que l’une d’elles disait qu’il y aurait un chauffeur, il riait et marmonnait : « C’est bien là le problème. »

Lorsque la femme et les filles de mon oncle se sont retirées du projet, plusieurs autres femmes ont commencé à hésiter elles aussi, sans jamais avouer ouvertement pourquoi. D’autres ont alors réagi par des discours enflammés et des slogans encourageants qui les ont convaincues de ne pas renoncer.

Lorsque nous sommes enfin arrivées, nous nous sommes regardées avec gratitude. La nature nous accueillait, attendant que nous fassions nos propres choix pour la première fois.

Partir en voyage

L’aube se lève lentement, sa lumière frappe à nos portes, accompagnée par la faible lueur des écrans de téléphone. Il était temps de partir. Nous nous sommes rassemblées devant la maison de mon grand-père et sommes montés dans le minibus, un petit véhicule conçu pour transporter un nombre limité de passagers. Nos fils et certains de nos maris nous ont aidés à charger les sacs lourds, que le chauffeur déchargerait une fois arrivées. Au moment du départ, nous avons chanté une vieille chanson syrienne : « Siffle, siffle, petit train, emmène-nous à al-Zabdani. »

Lorsque nous sommes enfin arrivées, nous nous sommes regardées avec gratitude. La nature nous accueillait, attendant que nous fassions nos propres choix pour la première fois. La décision de nos activités avait toujours appartenu aux hommes, qui se contentaient de désigner un endroit et d’annoncer que c’est là que nous passerions la journée.

Ma tante est sortie la première pour inspecter plusieurs endroits possibles avant de revenir nous dire lequel elle préférait. Après le petit-déjeuner, nous avons joué aux cartes, discuté et ri aux éclats, sans aucune retenue. Les commentaires et les comparaisons ont fusé tout au long du voyage. Quelqu’un a fait remarquer : « J’ai toujours cru que les jeunes hommes qui organisaient ces voyages étaient des génies qui travaillaient dur, mais en fait, nous avons réussi sans le moindre effort ! »

« Ne criez pas victoire trop tôt, a répondu une autre personne. Attendez que le voyage se termine sans incident ! » Tandis qu’une autre se réjouissait de cette indépendance : « Si les hommes étaient là, nous serions constamment en train de courir partout, de servir le petit-déjeuner, de préparer le déjeuner, de nous occuper de tout le monde… »

La joie que nous ressentions était immense, et notre taux de dopamine a explosé. Aucun tabou ne contraignait nos conversations ni ne freinait nos réactions spontanées. Nous mangions exactement ce qui nous faisait envie. C’était comme un espace rose qui n’appartenait qu’à nous, et c’est seulement à ce moment-là que les couleurs ont pris un tout autre sens pour moi. Cette intimité nous a procuré une sorte de sérénité intérieure, dont chacune de nous avait besoin, sans s’en rendre compte auparavant.

Cet espace ne signifiait pas que nous abandonnions les autres. Mais il nous a rappelé que nous avons aussi une dette envers nous-mêmes. Mettre de côté nos responsabilités et notre rôle de mère, même brièvement, nous a permis de nous remettre étonnamment facilement de l’épuisement, de la charge émotionnelle et de la culpabilité.

Cet espace ne signifiait pas que nous abandonnions les autres. Mais il nous rappelait que nous avons aussi une dette envers nous-mêmes.

Après le voyage

Les réunions du Haremlik se sont poursuivies chaque semaine tout au long de l’été. À maintes reprises, nous nous sommes demandé : « Pourquoi n’avons-nous pas commencé plus tôt ? » L’une d’entre nous insistait sur le fait qu’elle n’avait personnellement aucune objection à la présence d’hommes. Au contraire, elle pensait qu’ils enrichiraient la conversation. Mais d’autres n’étaient pas d’accord, rétorquant qu’il s’agissait d’un espace privé qui leur permettait de se ressourcer. Une femme a même admis franchement : « Comment pourrions-nous partager nos blagues si l’un d’eux était assis ici avec nous ? »

Et nous n’étions pas les seules. Des voyages similaires pour femmes sont constamment organisés. J’étais également ravie de l’ouverture, dans notre quartier, d’un café réservé aux femmes appelé Rose. Je sais combien un tel lieu est important dans notre communauté rurale relativement conservatrice, où une femme qui conduit ou qui crée une entreprise peut encore être considérée comme ayant commis un délit.

J’ai visité ce café, et son esthétique apaisante reflétait parfaitement l’idée de départ. Loin des débats sur l’égalité, au-delà des règles religieuses ou sociales, il offrait une forme d’indépendance temporaire à laquelle nous aspirons tous profondément. Là, nous pouvons parler sans être interrompues, sans recevoir de conseils non sollicités, dictés par un ton condescendant. Nous y sommes libres de nous habiller comme nous le souhaitons, de nous asseoir, de parler. En y réfléchissant, je me demande : « Pourquoi devrions-nous justifier le fait d’avoir un espace à nous ? N’est-ce pas quelque chose à vivre et à construire de l’intérieur ? »

Si les femmes occupaient la position du Soi, peut-être n’aurions-nous pas besoin de toutes ces justifications. Comme l’affirme Simone de Beauvoir dans l’introduction du Deuxième Sexe, la femme est reléguée au rôle d’Autre, subordonnée au sujet masculin que la société patriarcale érige en centre. Elle lui confère l’autorité de transgresser, d’interrompre, d’imposer ses opinions et de monopoliser la prise de décision. Dès lors, cette question demeure cruciale : les espaces privés sont-ils de simples réalités vécues, ou doivent-ils d’abord être justifiés avant de pouvoir être revendiqués ?

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