Comment et pourquoi décidez-vous, il y a 10 ans en 2016, de vous mobiliser pour le droit des personnes exilées à Briançon dans les Alpes françaises ?
À cette époque, je travaillais à Menton. Un matin, je vois dans la rue une gamine de 13/14 ans. Recroquevillée, elle me lance un faible « Help, help, please », redoutant ma réaction. Je savais ce qui se passait à la frontière. Je l’emmène à mon hôtel, lui offre un petit déjeuner. Elle n’ose me regarder, elle est exténuée. Elle est érythréenne. Je suis sidérée, c’est une enfant livrée à elle-même, elle ne sait pas où elle est, ni comment aller plus loin. Ses compagnons de route ont été arrêtés par la police. Je l’emmène dans ma voiture de Nice à Marseille, d’où elle rejoindra son oncle en Allemagne. Je rentre à Briançon et je pressens qu’il va s’y passer prochainement la même chose – des personnes migrantes passant par la montagne, vulnérables, livrées à elles-mêmes avec l’altitude, le froid, la neige… Je me dis qu’il faut aller à leur rencontre et les mettre à l’abri. Avec des ami.es montagnard.e.s, on a commencé à marauder chaque nuit. On trouvait des personnes en perdition. Ça nous dépassait mais on était utile. Les maraudes perdurent aujourd’hui. D’autres, ont pris le relais.
Parallèlement à cette problématique locale, un mouvement citoyen était en incubation à Briançon. Faisant suite à la mort du petit Aylan sur la plage, des habitants s’étaient rassemblés spontanément. Notre ville s’est portée volontaire pour accueillir une vingtaine de jeunes de la « jungle » de Calais, en CAO [Centre d’Accueil et d’Orientation]. Nous nous sommes retrouvées quatre jeunes femmes à discuter avec l’envie ou plutôt la nécessité d’agir. La sensibilisation et le plaidoyer nous ont paru être le chaînon indispensable et manquant des différentes actions associatives du territoire. Ainsi, le 5 mars 2016, l’association Tous Migrants a vu le jour et existe toujours. Des centaines de personnes ont suivi notre appel à se mobiliser et vouloir faire un territoire accueillant.
Comment expliquez-vous que ce soient des femmes qui se sont mobilisées à l'origine, sans se connaître ?
Je crois à une sensibilité particulière et à une colère constructive, vitale. Et au hasard qui fait bien les choses. On rassemblait de multiples compétences. Chacune avec des parcours très différents, mais complémentaires. Je ne pense pas que ça tienne au genre mais plutôt à la personnalité, à la nécessité devant l’urgence de la situation, à trouver une place où on est efficace. Certaines personnes sont des lanceuses d’idées, elles défrichent. Et d’autres suivent, structurent. Nous quatre, on a été les meneuses. Suivez qui veut. Rien ne nous effrayait et on a imposé notre volonté d’agir, de fraternité et de visibiliser ce qui se passait.
En dix ans d'accueil et de traversée de la frontière, quelle vigilance a été mise en place par rapport aux femmes ? Sont-elles vraiment une minorité ? Sont-elles invisi-bilisées ?
Dans le premier CAO à Briançon, il y avait trois femmes parmi les 24 personnes ; au deuxième CAO, il n’y avait que des hommes, 24 également. Certains de ces jeunes soudanais m’ont donné une explication. En substance, voici ce qui m’a été dit : « Au Soudan, les femmes sont plus protégées que nous parce qu’elles peuvent vivre dans les camps de réfugiés avec les enfants, alors que les hommes sont à l’extérieur. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde et les hommes sont des cibles des Janjawids [milice armée]. Aussi, si le voyage est une prise de risque pour les hommes, encore plus pour les femmes. Si elles voyagent, elles risquent de se faire violer, tuer, voler, mises en esclavage, prostituer. Notre manière de voir les choses en tant que Soudanais, c’est de partir nous les hommes et ensuite de faire venir nos épouses, nos enfants. Mais, il y a quand même des Soudanaises qui prennent la route, surtout depuis ces deux dernières années. En Libye, sur les bateaux, il y avait des femmes avec nous. Elles souffraient. J’ai vu des Libyens forcer des hommes migrants à violer une femme migrante devant eux, sinon les deux allaient être exécutés. »
On sait parfaitement qu’il y a des femmes sur les routes migratoires, sur les bateaux venant d’Afrique de l’ouest, du Nigeria, d’Érythrée. Où sont donc ces femmes ? Réseaux de prostitution, esclavage moderne. Toutes les Érythréennes recueillies à cette époque avaient un oncle en Allemagne et partaient le rejoindre. Étonnant. C’est peut-être une explication. En tous cas, les chiffres parlent, au Refuge Solidaire, entre le mois de janvier et avril 2026, sur 1800 personnes accueillies, on compte 35 femmes.
La vulnérabilité des femmes est décuplée sur les routes migratoires tout comme l’impunité des hommes. Le viol est un danger permanent, par les passeurs, des migrants, des chauffeurs. Certaines femmes seules ont un bébé et en écoutant leur parcours, on réalise qu’il est sûrement le fruit d’un viol. Elles sont aussi utilisées comme monnaie d’échange pour la traversée, pour être libérée. L’inacceptable se déroule même à Montgenèvre. En avril dernier, des policiers hommes auraient procédé à des palpations au niveau des fesses et de la poitrine de plusieurs femmes soudanaises lors d’une interpellation à la frontière.

Des femmes arrivent en famille, plutôt en provenance d’Afghanistan et d’Iran – des grands-mères, des femmes enceintes ou avec des enfants en bas-âge. En famille car c’est la condamnation à mort pour celles qui restent là-bas. Des accouchements ont lieu sur leur parcours. L’entité « famille » continue de vivre, d’avancer. Elles marchent, passent des frontières violentes, dorment dehors.
Quand des femmes seules ou en famille arrivent, un accueil spécifique leur est donné. Elles sont examinées par Médecins du Monde. Elles sont accueillies dans des familles briançonnaises ou dans des chambres dédiées pour éviter la promiscuité et les menaces dues à la présence des hommes. C’est compliqué. L’accueil d’urgence est en tension permanente. Et dans ce contexte, un lieu inadapté. Il faut malgré tout gérer du mieux possible la mixité et empêcher les dérives et violences. Les femmes sortent moins de leurs chambres, vont moins en ville : attitude culturelle ou réflexe de survie. Une fois, j’ai assisté à des scènes de panique où deux femmes s’enfermaient dans leur chambre en bloquant la porte avec des paquets, parce qu’elles avaient subi des violences à Oulx par des hommes migrants.
Moins nombreuses, plus discrètes et sortant moins, la présence des femmes s’en retrouve largement invisibilisée. C’est notre rôle de ne pas les oublier et de parler de leurs réalités.
Moins nombreuses, plus discrètes et sortant moins, la présence des femmes s’en retrouve largement invisibilisée. C’est notre rôle de ne pas les oublier et de parler de leurs réalités.
Pouvez nous nous parler de Blessing Matthews, cette jeune femme nigériane dont le corps a été retrouvé dans une rivière en 2018, de son destin tragique et de ce qu’il dit de la violence aux frontières ?
Blessing Matthews était une jeune fille nigériane de 21 ans. Son corps a été retrouvé dans une rivière, la Durance, à quelques kilomètres en aval de Briançon alors qu’elle est tombée à quelques kilomètres en amont de la ville. Une omerta de la part des forces de l’ordre s’est installée, puis le déni, des mensonges. Mais il y a des témoins. Blessing est tombée suite à une course-poursuite des forces de l’ordre. Rien n’a été mis en place pour la sauver lorsqu’elle a glissé dans l’eau, ni pour signaler l’accident et sa mort. Si le corps n’avait pas été retrouvé par hasard, Blessing aurait disparu sans traces. Tous Migrants essaye depuis 2018 de faire éclater la vérité et rendre justice à Blessing. Une contre-enquête mené par Border Forensics a mis en évidence les faits. L’analyse produite remet en cause les conclusions de l’enquête de police judiciaire disculpant les gendarmes. La justice ne veut rien entendre.
Évidemment, cette affaire est emblématique. La victime est une femme. Mais on ne se mobilise pas parce que c’est une femme, mais par rapport aux faits, au caractère illégal des pratiques à la frontière, notamment de course-poursuite et à la non-assistance à personne en danger, à l’opacité et au déni des faits… Les forces de l’ordre poursuivent les personnes migrantes. C’est illégal. Et en plus, ils ne font aucune différence, que ce soit une femme, une jeune fille, un enfant, un adulte, une vieille, un vieux. Au delà, cette affaire visibilise le fait qu’il y ait des femmes qui passent et qui meurent à la frontière. C’est affreux de réaliser que c’est la mort des femmes et/ou les viols qui les rendent visibles plus que leur présence vivante sur les routes migratoires.
Concernant la communauté soudanaise installée à Briançon, que vous cotoyez au quotidien, selon vous quels sont les enjeux particuliers pour ces femmes ?
Elles sont parachutées de leur monde à un autre en quelques heures, alors que les maris ont vécu un parcours d’exil douloureux, progressif, d’abandon et de réappropriation sur une dizaine d’années. Elles accueillent la culture française et préservent la leur. Je perçois la difficulté pour elles d’être loin de leurs mamans, de leurs sœurs et sans nouvelles. Le spectre de la guerre est omniprésent et entache les moments de joie. Certaines m’ont demandé de les emmener au ski. Le téléphone a sonné, tout s’est arrêté car l’une d’elle parlait enfin à sa maman, sans nouvelles depuis des semaines.
La grande difficulté, c’est l’apprentissage de la langue française. Les enfants vont à la crèche, à l’école et auront rapidement la maîtrise des deux langues. Elles ont quelques cours au centre social par des bénévoles, mais globalement elles ont moins d’opportunité pour parler que les maris. Pour ces derniers, il y a eu des parrainages républicains, beaucoup de liens amicaux, du bénévolat. Les femmes elles, bénéficient de coups de main ou d’un relais par le réseau français de leurs maris. Mais le bénévolat est complexe à organiser car elles sont moins polyvalentes et bloquées par la garde des enfants.
Un autre enjeu, c’est le port du voile qui engendre un racisme de moins en moins dissimulé. On discute beaucoup et j’ai expliqué l’historique du port du voile et la laïcité en France. Je décèle des regards désapprobateurs dans la rue quand je me balade avec certaines. Certaines iraniennes qui arrivent, enlèvent le foulard, pas les Soudanaises. Elles n’ont pas le même passif vis à vis du voile et de l’oppression qu’il peut symboliser. L’important, c’est qu’elles se sentent libres de le porter ou non. Des femmes sont obligées de porter le voile et on va les forcer à l’enlever, leur imposer toujours et encore, sous prétexte d’émancipation ? Pour moi, ça n’a pas de sens.
Cette année Tous Migrants fête ses 10 ans en devenant Toutes et Tous Migrants. Quel regard portez-vous sur ces 10 ans de mobilisation et sur les enjeux d’aujourd’hui et demain ?
Il y a 10 ans, il a fallu choisir un nom, porteur, marquant, rassembleur. L’invisibilité du genre féminin sur les parcours migratoires, on ne l’avait pas réalisé. On avait le nez dans une autre urgence. Aujourd’hui, on a plus de recul et les femmes migrantes sont toujours invisibilisées. On ne s’imagine plus faire autrement que de scander haut et fort cette présence de femmes migrantes.
10 ans ! ça fait mal de voir qu’on en est encore là. Que malgré toute notre mobilisation, au mois de janvier dernier, deux personnes ont été amputées à cause du froid. La violence à la frontière s’accroît. Des exilés arrivés en 2017 n’ont toujours pas de titre de séjour. Le constat est déprimant. Mais à la fois, la présence et vigilance de notre mouvement citoyen a quand même fait bouger des lignes, notamment par rapport à la prise en charge des mineurs et l’arrêt intermittent de certaines reconductions à la frontière.
Au départ, Tous Migrants s’est focalisé sur le plaidoyer, la sensibilisation et les maraudes avec Médecins du Monde. La partie contentieux s’est surdéveloppée. Mais l’État ne prend toujours pas ses responsabilités vis à vis de l’accueil d’urgence des personnes qui arrivent en France. Cet accueil repose uniquement sur le bénévolat et les dons. Et l’État reconduit depuis 2015 le contrôle aux frontières intérieures de Schengen, ce qui ne doit pas selon le droit européen, dépasser 3 ans. Il sur-militarise les zones frontières avec des coûts exorbitants pour un résultat médiocre et une mise en danger des exilé.e.s.
S’il le faut, on sera encore là dans 10 ans, on continuera tant que l’État de droit ne reviendra pas et que les droits humains ne seront pas respectés dans notre pays.






