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Chasse aux sorcières : un village basque répare l’histoire par le devoir de mémoire

Eugénie Ducher Eugénie Ducher
2 novembre 2026
Chasse aux sorcières : un village basque répare l’histoire par le devoir de mémoire

Le mémorial Oroit Mina (« Douleur de la mémoire » en basque), érigé en 2010 à Saint-Pée-sur-Nivelle en hommage aux victimes des procès de sorcellerie au Pays basque, se trouve face au château où Pierre de Lancre mena ses interrogatoires et condamnations. Photo : Eugénie Ducher.

De la Catalogne à l’Écosse, les démocraties européennes réhabilitent tour à tour les milliers de femmes sacrifiées sur les bûchers du passé. En France, où la folie misogyne de l'Ancien Régime a décimé des générations de « sorcières », l'État semble opposer un refus bureaucratique à toute forme de justice mémorielle. Face à cette amnésie institutionnelle, le village basque de Saint-Pée-sur-Nivelle fait de la résistance : citoyen.ne.s, associations et municipalité s’unissent depuis presque vingt ans pour arracher à l'oubli les victimes d'une violence systémique qui résonne cruellement avec les combats féministes d’aujourd’hui.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais) العربية (Arabe)

Derrière le folklore inoffensif de la sorcière de contes de fées, se cache le premier grand féminicide de masse de l’histoire moderne. En France, entre le XIVe et le XVIIe siècle, près de 80 % des personnes exécutées pour sorcellerie étaient des femmes. Leurs noms ? Jeanne de Brigue, Catherine de Fernandez, Marguerite Joly… Et des milliers d’anonymes torturées et brûlées vives au nom de la religion chrétienne.

Les procès en sorcellerie du Moyen Âge et de la Renaissance reposaient exclusivement sur la rumeur publique, le complotisme et l’absence de preuves factuelles. Leur véritable crime ? Échapper au contrôle social, moral et patriarcal de leur époque. Qu’elles soient guérisseuses, détentrices de savoirs ancestraux, veuves, célibataires ou financièrement autonomes… ces femmes représentaient à l’époque une menace pour l’ordre masculin, le Roi et la religion. On les accusait de pactiser avec le Diable, de provoquer des avortements ou de voler sur des balais. En réalité, on criminalisait leur indépendance, leur liberté de penser et la maîtrise de leur propre corps. 

Eglise Saint-Pierre de Saint-Pée-sur-Nivelle. Dans ses écrits, le juriste Pierre De Lancre diabolise les benoîtes, des femmes laïques, célibataires ou veuves choisies par la communauté villageoise pour s’occuper de la paroisse. Il les accuse publiquement d’être des sorcières infiltrées, de se livrer à la débauche avec les prêtres locaux et d’utiliser l’église pour couvrir des pratiques sataniques. Plusieurs d’entre elles ont été inquiétées et interrogées au cours de la terrible chasse aux sorcières de Labourd. La toute dernière benoîte du Pays basque est morte en 1991 à Bascassan.

Sous les accusations de sorcellerie, la liberté des femmes remises en cause

L’année 1609 incarne particulièrement le paroxysme de cette haine systémique, notamment au Pays Basque, un territoire qui s’étend sur une partie de l’Espagne et de la France.

En effet, mandaté par le roi Henri IV, le magistrat Pierre de Lancre mène une croisade barbare dans le Labourd, avec une intolérance patriarcale qui n’avait aucune limite, condamnant à mort pour sorcellerie 80 personnes (a minima selon les archives), et surtout des femmes, dont une fillette âgée 10 ans. Aujourd’hui, nous savons que ce sont les pratiques culturelles basques qui ont été diabolisées ainsi que la liberté des femmes du pays qui ont été condamnées dans le cadre d’un conflit économique et de pouvoir entre la cour et le Pays Basque. D’autre part, Pierre de Lancre a condamné ces femmes, en s’appuyant sur des aveux extorqués sous la torture physique et psychologique, visant ainsi délibérément tout un peuple pour mieux asseoir l’autorité royale et masculine et christianiser les populations Basques.

Cette nouvelle lecture de l’histoire est mise en avant et encore alimentée aujourd’hui par de nombreux historien.ne.s, sociologues tels que François Bordes ou des associations comme Sorcières en Foire en Bourgogne ou Journées sorcières en Occitanie.

On les accusait de pactiser avec le Diable, de provoquer des avortements ou de voler sur des balais. En réalité, on criminalisait leur indépendance, leur liberté de penser et la maîtrise de leur propre corps. 

Saint-Pée-sur-Nivelle : réparer l'histoire « de nos ancêtres » par le devoir de mémoire

Face au déni de l’État, c’est au cœur des territoires que s’organise la riposte. À Saint-Pée-sur-Nivelle, une commune d’environ 7000 habitant.es située dans le département des Pyrénées-Atlantiques, un mémorial rend aujourd’hui justice et dignité à plus de 80 personnes, dont essentiellement des femmes, condamnées pour sorcellerie et dont certaines emprisonnées, torturées, exécutées et mises au bûcher en 1609. Pourtant, quand nous arrivons aujourd’hui dans ce village, on découvre avant tout un lieu paisible, où les portes et volets peints typiquement en rouge bordeaux égayent les rues, et qui ne laisserait présager à aucun moment l’horreur de ce crime de masse. Mais c’est une commune qui a pris le risque de mettre en avant, et aux yeux de tous, sur le plus grand parking du bourg, l’horreur de son passé avec ce mémorial dressé, en rouge et noir. Un bûcher en argile et en laiton poli miroir, qui lui ne brûlera pas, mais se tient durablement dans un coin de verdure, pour rendre hommage aux victimes innocentes.

Ce projet de réhabilitation n’est pas venu “d’en haut” mais d’un élan citoyen porté en 2009 par l’association Lapurdi 1609 et soutenu par la municipalité en place à l’époque avec comme maire Christine Bessonart. Ensemble, ils ont requalifié ces crimes en violences sexistes et en abus de pouvoir institutionnels, et pour matérialiser ce combat contre l’oubli, ils ont fait appel à l’un des plus grands artistes basques, Nestor Basterretxea. Révolté par le fanatisme et l’oppression, le sculpteur s’est engagé bénévolement aux côtés de l’association, secondé par le forgeron-poète Jean-Michel Bedaxagar. Leur œuvre commune, le mémorial Oroitmina (« Douleur de la mémoire »), dont l’artiste a fait don à la commune, se dresse désormais sur la place du village depuis 2010. Plus qu’un simple hommage historique, ce monument est un acte politique fort. Pour Lapurdi 1609 :  » Les siècles sont passés et ce mémorial voudrait rappeler cette sinistre page de l’histoire, mais aussi et surtout c’est un appel à la vigilance face à toutes les injustices et aux abus dont peut faire preuve un pouvoir central éloigné des préoccupations des peuples. ”

Pour l’association, le monument redonne un espace public à “ces ancêtres persécutées” et permet à Saint-Pée-sur-Nivelle de panser les plaies d’un traumatisme collectif, enjoignant les générations futures à la plus grande vigilance face aux oppressions qui ciblent encore les minorités et les femmes.

Aujourd’hui encore, des descendant.e.s de victimes ou des touristes se rejoignent autour de la sculpture pour honorer ces femmes accusées à tort comme nous l’explique une agente de l’office de tourisme de la commune : « Plus de 400 ans après, c’est encore un tabou… Il y a aujourd’hui des descendant.e.s de ces femmes accusées à tort qui habitent dans le village. Ici, ce ne sont pas des oubliées de l’histoire, ce sont leurs ancêtres, des femmes de leur famille et on ressent bien que c’est difficile pour eux/elles d’en parler. Ça a marqué les esprits au Pays Basque et ici à Saint-Pée-sur-Nivelle. »

Cette dernière explique aussi lors des visites touristiques du village, le symbole caché dans la sculpture commémorative : «  Il faut tourner autour du mémorial pour y voir toutes ces facettes. C’est une façon de rappeler qu’il faut bien tout observer avant de se faire un avis, même les faces cachées de l’Histoire ont quelque chose à raconter… »

« Il y a aujourd’hui des descendant.e.s de ces femmes accusées à tort qui habitent dans le village. Ici, ce ne sont pas des oubliées de l’histoire, ce sont leurs ancêtres, des femmes de leur famille et on ressent bien que c’est difficile pour eux/elles d’en parler. »

Une amnésie française à contre-courant des choix de mémoire européens et mondiaux

Cette urgence mémorielle locale se heurte pourtant à la surdité de l’appareil d’État français. Alors que les essais de Mona Chollet ou les recherches d’Isabelle Cambourakis démontrent comment la chasse aux sorcières a durablement façonné les inégalités de genre et la stigmatisation du savoir féminin, le ministère de la Justice, que nous avons interrogé à ce sujet, semble s’enfermer dans une forme d’indifférence technique.

En effet, concernant la possibilité de réhabiliter symboliquement ces victimes, le ministère oppose une fin de non-recevoir juridique. Il rappelle dans un premier temps que la « réhabilitation » au sens de l’article 133-13 du code pénal est un outil strict, conçu pour les personnes vivantes ayant purgé leur peine. La chancellerie ajoute que les tribunaux régionaux de l’Ancien Régime annulaient parfois ces condamnations en appel, mais concède n’avoir « aucun chiffre officiel consolidé ».

Mais surtout, la sentence politique tombe et se veut implacable sur le devoir de réhabilitation de ces femmes quand le ministère déclare : « À ce jour, il n’existe pas de réflexion institutionnelle sur ce sujet en France. »

Il faut croire que mis à part le cas unique de Jeanne d’Arc en 1456, la France refuse de poser un geste fort envers ces féminicides de l’Histoire. Pourtant, cette amnésie institutionnelle isole le pays : en Catalogne, le parlement régional a officiellement réhabilité plus de 700 victimes, qualifiant explicitement les faits de « persécutions misogynes » et de « féminicides ». L’Écosse a emboîté le pas pour laver l’honneur de ses 2 558 exécutées, imitée ensuite par la Suisse et les États-Unis à Salem. Pour les historiens et les militants des droits humains, ces réhabilitations ne sont pas de simples exercices de repentance anachronique mais la reconnaissance indispensable dont ont besoin les familles descendantes des condamnées et la condamnation de ces violences de masse et leur contexte patriarcal; car en refusant de reconnaître ses torts du passé, l’État français manque une nouvelle fois l’occasion de condamner les racines systémiques des violences faites aux femmes.

En attendant cette prise de conscience politique et étatique et tant que le pouvoir national détournera le regard, le devoir de justice universelle et populaire continuera de battre au cœur des communes insoumises, à l’image de Saint-Pée-sur-Nivelle.

Tags: histoire et mémoire des femmes
Eugénie Ducher

Eugénie Ducher

Eugénie Ducher est autrice-essayiste et correspondante de presse. Originaire de la région parisienne, elle est aujourd’hui installée dans le Sud-Ouest de la France. Son parcours nourrit un regard à la fois ancré dans les territoires et attentif aux dynamiques sociales contemporaines. Journaliste indépendante, elle développe une approche de terrain, au plus près des réalités vécues, qu’elle articule avec une écriture sensible et engagée. Ses textes explorent les questions d’intime, de transmission et de justice sociale, avec une attention particulière portée aux voix minorées et aux récits invisibilisés. Militante, elle s’investit également dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, notamment à travers des conférences et des prises de parole visant à sensibiliser et à ouvrir des espaces de dialogue.

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