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Nous sommes en 2003. Au milieu des coups de feu qui résonnent dans le village de Dishna, au nord du gouvernorat de Qena, dans le sud de l’Égypte, Safaa Asran, dix ans, tremble en serrant sa petite sœur contre elle. Non loin de là, leur mère court pieds nus sur la terre et les graviers, cherchant frénétiquement ses deux filles. Finalement, alors que l’espoir s’amenuise, elle les retrouve, tandis que les corps des victimes jonchent les routes.
Safaa Asran, née en 1993, a fini par grandir, mais ce souvenir douloureux continuait de la hanter chaque fois que des affrontements tribaux reprenaient dans le sud.
Des séances de réconciliation coutumières dirigées par une femme, une première en Égypte
La réconciliation coutumière est un mécanisme traditionnel de résolution des conflits et des querelles en dehors du système judiciaire formel. Ces processus de réconciliation s’appuient sur les coutumes et traditions en vigueur au sein d’une communauté et sont supervisés par des figures jouissant d’un grand respect et d’une forte acceptation sociale, appelées « arbitres coutumiers » ou « anciens de la famille ». Particulièrement répandus dans les sociétés tribales et les villages ruraux, leur fonction se maintient en raison de leur compréhension des structures sociales de ces communautés et de la relative rapidité avec laquelle des accords peuvent être trouvés.
Il convient de noter que les autorités de sécurité officielles égyptiennes reconnaissent ces sessions de réconciliation traditionnelles, se coordonnent avec les organisateurices et assurent la sécurité des débats.
Les habitant.es des villages de Haute-Égypte (gouvernorats sud du pays) sont donc habitué.es depuis longtemps à voir les chefs de famille, les cheikhs, les maires et les responsables de la sécurité se réunir pour tenter de résoudre les conflits en cours. Aussi ont-ils été surpris lorsqu’une jeune femme d’une vingtaine d’années est entrée dans leur assemblée et se proposa comme médiatrice, suscitant des regards d’étonnement et d’incrédulité.
Au départ, nombre de personnes présentes ont mal accueilli la présence de Safaa dans ce qu’elles considéraient comme un espace masculin. Elle a néanmoins insisté pour rester et est parvenue à réconcilier les deux familles. Elle a également proposé qu’un « bouclier de la tolérance » soit remis aux familles des victimes ayant accepté la réconciliation, comme symbole et garantie officiels de l’accord, en remplacement de la traditionnelle remise d’un linceul. Selon cette coutume, le meurtrier ou un membre de sa famille apporte un linceul à la famille de la victime. Ce geste symbolise généralement la reconnaissance de la culpabilité et un acte d’humilité destiné à apaiser toute envie de vengeance.
Safaa a conçu le bouclier comme une alternative symbolique à la présentation traditionnelle du linceul, qu’elle jugeait porteuse d’une connotation dure et douloureuse, notamment lors de conflits où le nombre de victimes était égal des deux côtés. Le bouclier porte le slogan « Bouclier de la tolérance : Haute-Égypte sans vendettas » et arbore des symboles représentant le ministère de la Jeunesse et des Sports et les forces de sécurité, ainsi que des phrases religieuses encourageant le pardon et la tolérance. Le nom de la famille acceptant la réconciliation y est également inscrit.
Safaa confie à Medfeminiswiya : « Alors que beaucoup de gens se sont opposés à moi et se sont moqués de moi parce que je suis une femme, ma mère a cru en moi, m’a soutenue et m’a encouragée à rester fidèle à ma mission. »
Pendant huit ans, Safaa a travaillé comme reporter de terrain, couvrant les conflits liés aux vendettas. Cela l’a amenée à rencontrer des chefs de communauté et, progressivement, à participer à des séances d’arbitrage coutumier. En 2013, elle a fondé « Haute-Égypte sans vendettas », officiellement enregistrée auprès du ministère de la Solidarité sociale en 2018. Selon Safaa, l’organisation fonctionne grâce à un financement personnel et aux contributions de la communauté, notamment le soutien d’organisations caritatives, de comités de réconciliation coutumiers et du ministère de la Jeunesse et des Sports, sans recevoir de financement étranger.
Safaa souligne que l’organisation a rencontré de l’opposition et des tentatives de dissolution en raison de son implication dans les conseils de réconciliation coutumiers. L’idée du bouclier a également suscité des résistances, certains insistant sur le maintien des traditions de vengeance par le sang et de la présentation du linceul funéraire.
Au départ, nombre de personnes présentes n’ont pas apprécié la présence de Safaa dans ce qu’elles considéraient comme un espace masculin. Elle a néanmoins insisté pour rester et est parvenue à obtenir la réconciliation.
Safaa est titulaire d’une licence en études médiatiques de la Faculté des Lettres de l’Université d’Assouan et est chercheuse spécialisée dans les questions culturelles et les traditions ancestrales. Grâce à son travail de réconciliation coutumière, elle a tissé un vaste réseau de relations avec des militants participant à des sessions de réconciliation dans les gouvernorats de Qena, Louxor, Assouan, Sohag, Assiout, Minya et Beni Suef, dans le sud de l’Égypte.
Le phénomène des vendettas persiste dans les gouvernorats de Haute-Égypte. Une étude de terrain menée par le Centre national de recherches sociales et criminologiques à Qena, Assiout, Sohag et Minya a révélé que 29,5 % des participants estimaient que la vengeance était un devoir, tandis que plus de 18 % considéraient le fait de ne pas venger un meurtre comme une source de honte. Dans environ 55 % des cas, les conseils coutumiers de réconciliation étaient utilisés pour résoudre les conflits .
Du rejet et du ridicule à la reconnaissance
Safaa Asran a fait preuve de sang-froid et de calme pour gérer les négociations entre les parties en conflit, les guidant vers une réconciliation globale, même lorsque les cas nécessitaient des mois de coordination et des déplacements à travers les gouvernorats, du nord au sud.
De cette manière, Safaa s’est assuré un siège permanent à la table des négociations, sur un pied d’égalité avec les hauts dignitaires, les cheikhs et les responsables de la sécurité.
Elle déclare : « J’ai constamment fait face au scepticisme et au rejet, mais je ne me suis pas souciée de répondre à ceux qui s’opposaient à moi. J’ai travaillé sur le terrain jusqu’à ce que ma présence dans la résolution des conflits devienne indispensable, et que les sceptiques se transforment en partisans. »
La jeune femme utilise diverses méthodes pour mener à bien les séances de réconciliation. Le processus commence par convaincre toutes les parties de l’importance du pardon et de la tolérance, et par examiner les conditions posées par chacune d’elles afin de parvenir à une paix durable.
Cela pourrait impliquer l’organisation d’un banquet de réconciliation et d’une cérémonie religieuse en présence de cheikhs de haut rang du gouvernorat, et sous la surveillance des forces de sécurité, par crainte que l’accord ne s’effondre et que la tentative de réconciliation ne dégénère en une nouvelle confrontation.
Un comité supervise la procédure, surveillant de près le wali al-dam — les proches parents de la victime — jusqu’aux derniers instants précédant la signature du pacte de réconciliation, afin de s’assurer qu’ils ne changent pas d’avis ou ne se retirent pas de l’accord.
La médiatrice ajoute : « Les derniers instants sont les plus délicats. Ils exigent de ma part beaucoup d’efforts et de temps pour persuader la famille de la victime de l’importance du pardon, afin qu’elle ne soit plus incitée à la violence. »
Safaa Asran, une jeune femme de Haute-Égypte qui a consacré sa vie à lutter contre les meurtres motivés par la vengeance, est ainsi devenue la première femme arabe active dans le domaine de la résolution coutumière des conflits.
« J’ai travaillé sur le terrain jusqu’à ce que ma présence devienne indispensable et que les sceptiques se transforment en partisans. »
Ces vendettas ne se limitent pas à l’Égypte. Elles se produisent également dans les pays arabes dotés de fortes structures tribales et claniques, notamment au Yémen, dans le sud de l’Irak et dans la région du Moyen-Euphrate, ainsi que dans les zones rurales et bédouines de Jordanie, de Syrie, de Libye et du Liban.
Le phénomène des vendettas s’est développé durant les périodes de faiblesse de l’application de la loi, coïncidant avec l’influence croissante des coutumes tribales et la prolifération des armes illégales. Cette pratique plonge ses racines dans l’histoire arabe préislamique. Parmi ses manifestations les plus célèbres dans la mémoire culturelle arabe figure la guerre des Basoussi, qui opposa les tribus des Bakr et des Taghlib au Najd, dans la péninsule arabique. Ce conflit aurait débuté en 496 et, selon la tradition, aurait duré près de quarante ans.
Les femmes ne sont pas responsables du déclenchement des vendettas
Il existe depuis longtemps une rumeur selon laquelle les femmes de Haute-Égypte sont celles qui incitent le plus fortement leurs fils à la vengeance. Les séries télévisées et les films ont renforcé ce stéréotype, dépeignant fréquemment les femmes de Haute-Égypte comme les principales instigatrices des effusions de sang. On peut citer en exemple le film Le Chant de la Mort (1973), dans lequel l’actrice Faten Hamama interprète Asaker, une femme de Haute-Égypte qui attend pendant des années le retour de son fils Alwan du Caire pour qu’il venge la mort de son père. Face à son refus, elle finit par demander à son frère de tuer son propre fils, car celui-ci n’a pas vengé le sang de son père.
Au-delà de ses efforts inlassables pour favoriser la réconciliation entre les parties en conflit, Safaa Asran s’est employée à remettre en question cette idée reçue : elle met en lumière les témoignages de mères dévastées par ces massacres et qui luttent désormais activement pour mettre fin à ce bain de sang. Elle se souvient : « Une femme m’a dit… je ne veux pas qu’une autre mère soit brûlée par le même feu qui a brûlé mon cœur. »
L’organisation Haute-Égypte sans vendettas apporte également un soutien psychologique et communautaire aux familles et contribue à faciliter les séances de réconciliation, tout en restant à l’écart des projets politiques extérieurs à sa mission humanitaire.
Asran a été honorée par la Ligue arabe pour le travail humanitaire et éthique accompli par son organisation. Elle a reçu le Prix de la jeunesse arabe d’exception, décerné par le Conseil arabe de la jeunesse pour le développement intégré. Elle avait déjà été distinguée en septembre 2023 par Ashraf Sobhy, alors ministre de la Jeunesse et des Sports.







