Le public se serre dans la librairie Le Monte-en-l’air, dans le 20ème arrondissement de Paris. Liza Hammar y présente son livre, Le hijab[1], leur obsession et nous, lors de sa première soirée de lancement en France. La salle est comble. Les dernier.es arrivé.es devront rester debout pour profiter de l’échange avec l’autrice.
« Ce lancement m’émeut beaucoup car nous sommes fières de publier des autrices comme Liza, fières de porter aussi la voix d’un féminisme trop peu entendu dans un contexte de présence du fascisme partout autour de nous », introduit Coline Charpentier, cofondatrice des éditions Daronnes. Ses mots résonnent d’autant plus que son amie et collègue Juliette Dimet est actuellement à bord de la Global Sumud Flotilla en direction de Gaza. C’est la première fois en sept ans qu’un lancement se fait sans elle. « Nous sommes là, aux côtés de toutes celles et tous ceux qui veulent défendre nos idéaux et nos valeurs, qui veulent donner de l’espoir », ajoute-t-elle.
Donner de l’espoir est au cœur de la démarche de Liza Hammar. « Mon objectif est de rendre compte d’une violence injustement vécue par, au moins, toute une génération de femmes musulmanes portant le hijab — pour continuer d’espérer que nous y mettions fin », écrit-elle dans son avant-propos intitulé De quoi le hijab est-il le nom ?.
Arrivée en France à l’âge de sept ans après une enfance en Kabylie, Liza Hammar a forgé son parcours entre études et militantisme, notamment au sein du collectif féministe Nta Rajel ?. Désormais doctorante à l’Université du Québec à Montréal en études littéraires, elle consacre ses travaux à la notion de réparation sous des angles féministes et décoloniaux.
« J’ai commencé à porter le hijab en mai 2012, j’avais alors quatorze ans et je finissais le collège », confie l’autrice dès la première ligne de son récit. Fidèle à une approche refusant de cloisonner les genres, elle livre dans cet essai aussi intime que politique vingt-quatre années d’expérience personnelle, marquées par les humiliations et les violences systémiques, mais aussi par l’amour de cette pratique religieuse et de Dieu.
Une condition partagée racontée par l'intime
En mobilisant plusieurs registres, Liza Hammar tente de dépasser les limites des sciences sociales qui ne permettent pas, selon elle, de saisir les réalités vécues. La première étant, dit-elle, « l’humiliation d’être quotidiennement, banalement dévoilée ».
Comme de nombreuses femmes musulmanes en France, l’autrice a été confrontée à l’application de la loi du 15 mars 2004. Ce texte interdit le port de signes religieux visibles dans les écoles, collèges et lycées publics. Dans les faits, il contraint principalement les jeunes élèves musulmanes à se dévoiler pour poursuivre leur scolarité.
« J’ai envie que les gens comprennent cette humiliation, […] que ça soit compris à la fois intellectuellement, politiquement, mais que ça soit aussi ressenti », confie-t-elle au public de la librairie.
La chercheuse décrit alors le port du hijab comme « une affaire de collectif », une condition partagée du fait des violences auxquelles il expose, sans jamais chercher à en figer le sens. Elle tente de « retravailler la symbolique du hijab » pour le penser au-delà de la seule condition de celles qui le portent.
« Moi je m’adresse à mon hijab parce que c’est lui que je connais. […] Je ne connais pas la pratique intime de chaque femme », m’explique Liza Hammar lors de notre interview. Elle ajoute : « J’ai envie de mettre en lumière cette complexité là, cette diversité là, ce qui ne change rien au fait qu’on partage une condition évidemment, et au fait qu’on doit être solidaire dans l’envie et le désir de transformer la condition qu’on partage. »
« J’ai envie que les gens comprennent cette humiliation, […] que ça soit compris à la fois intellectuellement, politiquement, mais que ça soit aussi ressenti
« L'humanisation par le hijab »
Liza Hammar redéfinit également le port du hijab comme une pratique « décoloniale queer », une façon de refuser l’ordre hétérosexuel et ses violences en devenant plus qu’un corps.
« Je pense qu’on n’a pas assez pris au sérieux les récits des femmes qui portent le hijab », affirme la chercheuse. « Ce qu’elles racontent, c’est ce que moi je vis aussi. […] C’est que derrière la question du hijab, il y a la volonté de justement, se soustraire à un regard masculin, à un regard sexualisant. Et moi, quand j’ai quatorze ans, c’est exactement ce qu’il se passe », confie-t-elle à l’audience.
Pour l’autrice, l’impensé du lien entre queerness et hijab réside dans l’assignation systématique des femmes qui le portent à l’hétérosexualité. « Pour moi, il faut tout penser ensemble », affirme-t-elle. « On ne peut pas d’un côté penser la question de l’antiracisme, l’islamophobie brièvement vis à vis des femmes qui portent le hijab, donc avec une perspective un peu genrée, et mettre de côté toute la dimension hétérosexuelle au sens politique du terme », souligne-t-elle.
Une vision partagée par Salomé S., jeune musulman.e lesbienne qui remercie l’autrice pour cet apport à la littérature féministe musulmane. « Pour moi, ça n’a jamais été une contradiction : lesbienne et voilée. Au contraire, je trouvais que c’était hyper logique. Je ne veux pas des hommes. Donc un homme ne verra jamais mon corps, je lui interdis l’accès à mon corps », m’explique-t-iel. « Et pourtant je n’osais pas le dire parce que j’avais l’impression que j’allais dire une dinguerie, mais aussi que j’allais, peut-être, désacraliser le voile », confie-t-iel.
Bouleversé.e par le chapitre intitulé Le hijab comme subversion décoloniale de l’hétérosexualité, ou l’humanisation par le hijab, Salomé S. évoque une lecture libératrice : « C’est une déflagration aussi intense que quand Fatima Daas a sorti La Petite dernière[2]. »
Porter le hijab devient alors une façon de « désirer autre chose que d’être des corps à désirer», écrit Liza Hammar dans sa Lettre à mon hijab qui clôture l’ouvrage.
« Pour moi, ça n’a jamais été une contradiction : lesbienne et voilée. Au contraire, je trouvais que c’était hyper logique. Je ne veux pas des hommes. Donc un homme ne verra jamais mon corps, je lui interdis l’accès à mon corps »
"Le hijab, c'est avant tout Dieu et soi"
Dans la dernière partie de son essai, Liza Hammar investit la dimension spirituelle du port du hijab. Elle a pu explorer le hijab comme acte d’adoration avec les éditions Daronnes après avoir refusé de compromettre cet aspect face à des maisons d’édition réticentes à l’idée de parler de Dieu. « Dès que j’amenais la dimension spirituelle, on me disait : “Ok, là ça part dans tous les sens.” […] On a envie de parler de hijab, on a envie d’écrire sur le hijab, mais on ne veut pas parler de Dieu. Ça n’a aucun sens », me raconte-t-elle.
Pour Mounira Moon, militante antiraciste et décoloniale au sein du mouvement BDS -Boycott, Désinvestissement et Sanctions est une campagne internationale non violente lancée en 2005 par la société civile palestinienne- : « Je lis tous les livres sur l’islamophobie et je les conseille dans les formations. […] Sauf qu’il y a essentiellement de la recherche, et il n’y a pas de choses très incarnées, sensibles, personnelles, qui assument la partie foi. ». Elle confie s’autocensurer sur la foi qui n’est pas la bienvenue dans les réunions syndicales, un constat partagé par Liza Hammar qui déplore la disqualification des croyant.es au sein de certains milieux progressistes.
« L’islamophobie est une violence spirituelle, elle affirme que nous n’avons pas d’âmes et pas le droit de croire », écrit l’autrice. Un propos qu’elle complète face à son public : « Porter le hijab, c’est une pratique religieuse, c’est un acte d’adoration et on n’a pas le droit de passer par l’épreuve de cette pratique, ce qui est pourtant l’objectif au final. On nous ampute aussi de quelque chose spirituellement », réprouve-t-elle.
Le hijab, leur obsession et nous nous invite alors à repenser le sens que les femmes qui portent le hijab donnent à cette pratique, sans les y enfermer. Liza Hammar conclut dans sa Lettre à mon hijab : « ta disparition a toujours été synonyme de la mienne, de la nôtre, car tu n’existes pas sans les corps qui te portent ».







