Photo principale: Le 21 février 2026, près de 200 personnes se sont réunies à l’Hôtel de Ville de Tours à l’occasion de l’événement “Libres et Entières”, organisé par l’Association Chance et Protection Pour Toutes (ACPPT).
À10h30, la pièce Les conversations du clitoris, interprétée par la compagnie À Corps Commun lance l’événement « Libres et Entières » à l’Hôtel de Ville de Tours. Sur scène ce 21 février 2026, on parle sexualité féminine, plaisir, prostitution, traumatismes, résilience. Il est question de vulves, de désir, de violence. Une guitariste ponctue le récit de moments musicaux qui apportent une respiration dans la densité des thèmes abordés. Dans le public les réactions sont contrastées.
« Certaines personnes ont adoré. D’autres ont trouvé ça trop trash, trop sexuel », témoigne la présidente et fondatrice de l’Association Chance et Protection Pour Toute (ACPPT), organisatrice de cette journée pour sensibiliser plus largement autour de l’excision. Pour Anita Traoré, ces réactions divergentes montrent à quel point ces sujets restent sensibles et combien il est nécessaire de créer des espaces pour les aborder. « Je pense que l’art est un bon moyen de parler de sexualité féminine, de plaisir, de mutilations. Ça permet de transmettre autrement. De vulgariser. De toucher. »
Vidéo réalisée lors de l’événement par Rania Hadjer.
Sortir l’excision de l’angle mort
Chaque année, le 6 février marque la Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations sexuelles féminines, portée notamment par l’UNICEF. Pourtant, en France, la date passe presque inaperçue. « On parle beaucoup du 8 mars. On parle du 25 novembre. Mais le 6 février, presque personne n’en parle. Comme si l’excision était un sujet à part », observe Anita Traoré.
Pour elle, c’est là que réside l’un des principaux obstacles. L’excision est encore trop souvent traitée comme une problématique “culturelle”, assignée à certaines communautés, renvoyée à un ailleurs commode.
Or les chiffres de l’UNICEF racontent une autre réalité : 230 millions de femmes dans le monde vivent avec les conséquences d’une mutilation sexuelle ; en France, elles seraient 139 000. « Tant qu’on continuera à isoler ce sujet des autres violences faites aux femmes, on ne fera pas avancer la lutte. L’excision fait partie du continuum des violences sexistes et sexuelles », ajoute la présidente.
Militer depuis son propre corps
Anita Traoré, la trentaine, est militante féministe depuis douze ans. Elle a commencé au sein de l’association des jeunes Guinéens de France avant de créer sa propre structure à Tours en 2014. Son engagement n’a rien d’abstrait. Elle a elle-même été excisée à l’âge de huit ans : « J’ai commencé à militer très tôt, parce que j’ai toujours eu cette fibre en moi. Mais peut-être aussi parce que j’ai été moi-même victime. »
Chez elle, l’intime et le politique ne sont pas dissociables. Transformer la blessure en action collective, faire du vécu un outil de prévention : c’est le socle de l’ACPPT.
Aujourd’hui, l’association accompagne des femmes victimes de violences conjugales, de viols, de mariages précoces ou forcés, des jeunes filles à risque d’excision. Elle aide aussi des familles dans leurs démarches administratives et soutient des femmes en difficulté d’insertion sociale et professionnelle.

Basée à Tours, l’ACPPT dispose également d’une antenne en Guinée depuis 2019 qui intervient en milieu scolaire et rural pour des campagnes de sensibilisation aux mariages forcés, contre l’excision et pour la distribution de protections menstruelles dans des maternités et des établissements scolaires.
Former pour protéger
À 11h40 débute un atelier médico-social destiné aux professionnel·le·s en contact direct avec des femmes et des familles concernées. Autour de la table : la Maison des femmes de Tours, une chercheuse de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), des militantes de terrain.
L’objectif est clair : donner des outils concrets. Comment repérer une situation à risque ? Comment accueillir la parole ? Quelles démarches enclencher ?
Car si la loi française prévoit jusqu’à 20 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende — y compris lorsque l’excision est pratiquée à l’étranger — beaucoup de familles l’ignorent.
Chaque été, l’ACPPT mène une campagne de prévention avant les départs en vacances. « On sait que beaucoup de petites filles sont emmenées dans le pays d’origine pour être excisées à ce moment-là. Mais ça peut aussi se passer en France. », explique Anita Traoré. L’enjeu est double : informer les familles et interpeller les pouvoirs publics.

Le courage d’une parole
À 16h45, l’atmosphère change. Une femme prend le micro pour témoigner. Elle a été excisée deux fois. Une première, enfant. Une seconde, parce que sa mère estimait que la première mutilation n’était “pas bien faite”. Sa voix tremble. Elle pleure. Elle hésite. Puis elle continue : « C’est important de montrer qu’il existe des cas comme le mien. C’est traumatisant. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas en parler. »
En Guinée, au Sénégal, en Égypte, l’excision reste massivement pratiquée malgré l’existence de lois. Anita Traoré évoque une mère condamnée à seulement trois mois d’emprisonnement en Guinée après le décès de sa fille excisée. « La législation existe, mais son application fait défaut. »
En France, la loi est plus ferme. Mais le défi est ailleurs. « Le principal défi, c’est de faire comprendre aux familles concernées qu’il s’agit d’une violence. Beaucoup n’ont pas l’impression de faire du mal. Pour elles, c’est une tradition. Une norme transmise de génération en génération. »








