Gaza : Quand les grands-mères sont forcées de redevenir mères

Alors que la guerre fait rage à Gaza, la maternité n'est plus seulement destinée aux jeunes mères. Des milliers de grands-mères se retrouvent soudainement responsables de leurs petits-enfants qui ont perdu leurs parents.

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Amina, soixante-dix ans, n'aurait jamais imaginé redevenir mère après tant d'années. Les cheveux grisonnants et les mains marquées par les rides, elle se lève tôt chaque matin pour s'occuper de ses petits-enfants : elle leur prépare le petit-déjeuner avant l'école, tresse les cheveux de sa plus jeune petite-fille et aide un autre petit-fils à s'habiller, tout en berçant un enfant qui n'a pas encore deux ans. Elle lui chante des berceuses pour l'endormir.

« Maman ou teta (mamy) ? »

Cette femme, Amina Abu Nasr, déplacée de Beit Hanoun, au nord de Gaza, vers les camps de déplacé.es de Deir al-Balah il y a deux ans, assume le rôle de mère et de père auprès de ses trois petits-enfants, orphelins. « Les enfants sont devenus ma responsabilité, dit-elle. Ils n’ont que moi, et je n’ai qu’eux. J’ai perdu deux de mes fils, ainsi que leurs épouses, pendant la guerre. Je m’occupe de ces enfants et j’ai enfin compris ce que l’on dit : rien n’est plus précieux qu’un petit-enfant. J’essaie de les soutenir malgré la douleur et le chagrin qui m’habitent, malgré toutes ces pertes et ce deuil.»

« Je m’occupe d’eux à mon âge, poursuit-elle, alors que j’ai moi-même besoin d’aide. Pour leur préparer à manger, je dois allumer un feu, ce qui est épuisant. Parfois, le plus jeune pleure et je ne trouve rien à lui donner. Je ne comprends pas toujours ce qu’il veut. Je demande parfois de l’aide à un voisin du camp. »

Son fils aîné, Mahmoud, a été tué alors qu'il se rendait au point de passage de Zikim, au nord de Gaza, pour acheter un sac de farine pour ses enfants pendant la famine. « Il est revenu porté sur les épaules des gens », se souvient-elle. Son épouse, atteinte d'un cancer du sein, est décédée des suites du siège et du manque de soins.

Son deuxième fils a été tué alors qu'il ramassait du bois de chauffage à l'est de Deir al-Balah, et sa femme a été blessée par des éclats d'obus alors qu'elle marchait dans la rue.

Dans la bande de Gaza, des centaines de personnes âgées, hommes et femmes, sont devenues les seuls soutiens de leurs petits-enfants après le décès d'un ou de leurs deux parents, ou après la blessure du chef de famille.

Le plus difficile pour une grand-mère avec ses petits-enfants, ce n'est pas seulement de partager les repas, de faire la queue pour l'eau ou aux points de distribution alimentaire, ni même quand l'un d'eux tombe malade. Ce sont les questions innocentes et parfois brutales des enfants : « Pourquoi papa n'est pas avec nous ? », « Est-ce qu’il est fâché contre nous ? », « Es-tu maman ou teta (mamy) ? »

Elle ravale ses larmes et répond brièvement, tentant de leur cacher toute la vérité. Elle leur dit que leurs parents sont des héros partis au ciel et qu'ils les aimaient, qu'ils sont en sécurité avec leur grand-mère qui les aime aussi. Elle sait que les mots ne suffisent pas, mais c’est tout ce qu'elle a.

Son corps ne supporte plus ce qu'il supportait autrefois. Elle souffre d'hypertension, de douleurs articulaires et d'une fatigue constante, mais elle repousse son traitement, comme elle repousse tout le reste pour s'occuper de ses jeunes petits-enfants. Elle craint la maladie non pas à cause de la douleur, mais parce qu'elle pourrait, une fois de plus, laisser ses petits-enfants sans aucun soutien. C'est comme si l'épuisement était un luxe auquel elle n'a pas droit.

L'histoire d'Amina Abu Nasr, connue sous le nom d'Oum Mahmoud, n'est pas un cas isolé, mais l'une des nombreuses histoires de grands-mères contraintes d'endosser le rôle de mères.

D'après les estimations des organisations humanitaires locales, des centaines de personnes âgées de la bande de Gaza se retrouvent seules à subvenir aux besoins de leurs petits-enfants après le décès d'un ou de leurs deux parents, ou suite à un accident touchant le chef de famille. Et tout cela se déroule dans des conditions inhumaines : sous des tentes de fortune, dans des maisons détruites, des abris surpeuplés, avec des pénuries d'eau et de nourriture aggravées par les maladies liées à l'âge qui ne sont pas soignées.

La bande de Gaza, compte plus de 57 000 enfants orphelins, tous/toutes ont perdu un ou leurs deux parents. Certain.e.s sont les seuls survivant.e.s de leur famille.

Aujourd'hui, Fayza Alyawa subvient aux besoins de 36 de ses petits-enfants après qu'Israël a tué quatre de ses enfants.

Grand-mère Fayza avec ses petits-enfants – Photo de Doaa Shaheen

Grand-mère de 36 petits-enfants

Fayza Alyawa, âgée de soixante-dix ans, est assise sur les ruines de sa maison détruite dans le quartier de Shuja'iyya, à l'est de Gaza, entourée de ses petits-enfants.

Aujourd'hui, Fayza subvient aux besoins de 36 de ses petits-enfants après la mort de quatre de ses enfants, Rasha, Na'ila, Muhammad et Ezzat, tués par Israël. Déplacée plus de 22 fois, elle est retournée dans sa maison détruite après le dernier cessez-le-feu à Gaza, malgré le manque de ressources et les conditions de vie dangereuses.

Des avions de guerre survolent constamment leur zone et tirent autour d'eux, car ils vivent dans une « zone jaune » jouxtant directement les forces d'occupation israéliennes à l'est de Gaza. Il n'y a ni eau courante ni électricité, et aucune autre source d'énergie. Elle est donc contrainte, chaque jour, de parcourir de longues distances à pied jusqu'au centre de Gaza pour aller chercher de l'eau pour ses petits-enfants.

Elle confie avoir le cœur serré par la peur chaque fois qu'elle sort, non pas pour elle-même, mais pour les enfants qu'elle laisse derrière elle. « Mon mari est malade et âgé, et il ne peut supporter aucun fardeau supplémentaire. Je le soutiens déjà. »

« Chaque jour, je me lève tôt et je vais d'une organisation humanitaire à l'autre, à la recherche d'aide pour soutenir ces enfants. »

Elle n'aurait jamais imaginé que les rôles s'inverseraient ainsi. Comme beaucoup dans la société palestinienne, elle avait l'habitude que ses petits-enfants la soutiennent, mais à présent, malgré son âge avancé et sa maladie, c'est elle qui est contrainte de les soutenir.

« Mon aînée des petits-enfants n’a que 16 ans, et la plus jeune n’a même pas cinq mois », dit-elle.

Parmi les difficultés qu'elle rencontre, les moments les plus pénibles semblent être ceux où le bébé pleure. Le lait est rare et elle n'a pas les moyens d'acheter des couches. Quand le bébé continue de pleurer, elle se sent complètement impuissante. Elle pense alors à la mère du bébé, sa fille Na'ila, et s'effondre en silence, incapable de faire quoi que ce soit face à cette situation.

« Chaque jour, je me lève tôt et je vais d'une organisation humanitaire à l'autre, à la recherche d'aide pour soutenir ces enfants. Je ne peux pas travailler, et mon mari non plus. Parfois, je reçois de l'aide d'organisations humanitaires ou caritatives », raconte-t-elle.

Selon le Centre Al Mezan pour les droits de l'homme, les personnes âgées représentent environ 5 % de la population de la bande de Gaza et ont été parmi les groupes les plus touchés par la guerre. Près de 4 731 personnes âgées, hommes et femmes, ont été tuées et près de 12 000 autres blessées. Leurs souffrances ont été aggravées par les attaques ciblant le secteur de la santé et la grave pénurie de médicaments. Les entrepôts du ministère de la Santé ont connu une pénurie de 54 %, tandis que les structures de l'UNRWA, qui prennent en charge environ 54 000 personnes âgées souffrant de maladies chroniques, ont subi une pénurie de 70 %. Cette situation a entraîné une augmentation des décès et des infarctus.

Le nombre de victimes de la guerre israélienne dans la bande de Gaza a atteint environ 72 000 individus, selon le Bureau central palestinien des statistiques . Le Bureau des médias du gouvernement a rapporté que 556 personnes ont été tuées dans la bande de Gaza au cours des 115 jours suivant la mise en œuvre de l'accord, dont 99 % étaient des civils, parmi lesquels 288 enfants, femmes et personnes âgées.

Une femme âgée à Gaza – Photo de Fadi Thabet

L'impact de l'évolution des rôles traditionnels

La docteure Suha Shehadeh, psychologue et travailleuse sociale originaire de Gaza, explique : « La guerre a bouleversé la vie des gens, les obligeant à assumer des rôles pour lesquels ils n’étaient pas préparés. Après la perte d’un parent, les personnes âgées sont devenues entièrement responsables de leurs petits-enfants. »

Ce bouleversement des rôles traditionnels a des répercussions profondes sur la structure de la famille palestinienne, affectant aussi bien les grands-parents que les petits-enfants. Il a de multiples conséquences sur l'éducation parentale, les grands-parents ayant parfois tendance à adopter une discipline stricte ou une surprotection pour compenser l'absence des parents. Cela peut limiter l'autonomie des enfants et nuire à leur capacité de décision.

Sur le plan éducatif, les personnes âgées ont souvent du mal à suivre le rythme des méthodes d'enseignement et des technologies modernes, ce qui peut réduire leur capacité à fournir un encadrement éducatif efficace aux enfants.

Ces enfants grandissent au sein d'une génération qui les a largement dépassés, sans figure parentale équilibrée. Cela engendre un sentiment de responsabilité précoce ou d'isolement et exacerbe le stress psychologique lié à la perte d'un parent. Le traumatisme de cette perte et l'anxiété persistante ont des répercussions sur leur apprentissage et leurs interactions sociales.

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