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Céline Bardet, juriste internationale : « Il n’y a quasiment aucun financement dédié à la documentation des violences sexuelles en temps de conflit »

Enquêtrice criminelle internationale et juriste française, Céline Bardet travaille depuis plus de vingt-cinq ans sur les crimes de guerre. Fondatrice de l’ONG We Are NOT Weapons of War, elle est l’une des premières à avoir documenté et porté en justice les violences sexuelles en tant qu’armes de guerre, notamment en Bosnie, en Libye ou encore au Sahel. Dans cet entretien, elle revient sur les mécanismes de ces violences, leurs objectifs politiques et militaires et l’urgence de mieux documenter ces crimes pour lutter contre l’impunité.

Rania Hadjer Rania Hadjer
28 janvier 2026
dans En mouvement
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Pouvez-vous revenir sur ce qui vous a menée à travailler spécifiquement sur les violences sexuelles en temps de conflit en tant que juriste ?

J’ai fait mes études en Bosnie pendant le conflit (NDRL : 1992-1995), et c’est là que j’ai décidé de m’engager sur ces questions. À 27 ans, j’ai rejoint le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, où j’ai été très rapidement confrontée aux violences sexuelles utilisées comme arme de guerre, notamment à travers l’existence de camps de viol.

À l’époque, j’ai fait un constat très clair : lors des enquêtes sur les crimes de guerre, le viol était largement laissé de côté. Il y avait énormément d’angles morts. En 2009, lorsque j’ai été nommée pour gérer le processus des crimes de guerre en Bosnie, j’ai volontairement choisi une affaire de viol. Ce procès a été gagné, et j’ai réalisé qu’il s’agissait du premier procès pour viol de guerre dans le pays, quinze ans après la fin du conflit. Après cela, de nombreuses femmes sont venues me voir, et j’ai pris conscience de l’ampleur du phénomène et du silence qui l’entourait.

C’est pourquoi j’ai décidé de créer We Are NOT Weapons of War. Aujourd’hui, l’ONG travaille notamment au nord-est du Nigeria dans le contexte du conflit avec Boko Haram, en Ukraine, en République démocratique du Congo, Israël-Gaza, ainsi que dans le Sahel.

Concrètement, comment l’ONG agit-elle sur le terrain et au niveau institutionnel ? Quelles solutions mettez-vous en place ?

Notre travail se structure autour de plusieurs axes.  D’abord, un travail de plaidoyer législatif, à l’échelle nationale et internationale. À partir de mon expérience d’enquêtrice et de juriste, nous avons contribué à faire évoluer les lois, notamment en Bosnie et en Libye, pour mieux reconnaître les violences sexuelles comme crimes de guerre. Ces textes sont ensuite devenus des lois modèles dans les Balkans et dans le monde arabe.

Ensuite, il y a un travail très concret sur le terrain, à travers la formation d’acteurs locaux : personnels médicaux, juristes, enquêteur·ices, ou encore des personnes en contact direct avec les victimes. L’objectif est de leur donner des outils pour identifier ces violences, recueillir la parole des victimes de manière adaptée et documenter les crimes.

Contrairement à l’idée reçue du soldat livré à une pulsion incontrôlée, il s’agit d’ordres donnés à très haut niveau de la hiérarchie militaire et politique.

C’est dans cette logique que nous avons développé l’outil digital Back Up. Il permet aux victimes de se signaler à distance, de manière sécurisée et confidentielle, y compris depuis des zones inaccessibles. Une victime qui parle représente souvent des milliers d’autres qui ne le peuvent pas. Grâce à cet outil, nous pouvons localiser des signalements, faire concorder les témoignages et, lorsque c’est possible, acheminer des services sanitaires directement sur place. Lorsque 15, 20 ou 30 femmes qui ne se connaissent pas signalent des viols dans une même zone géographique, cela devient une preuve par concordance devant un tribunal.

Vous insistez sur le fait que le « viol de guerre » n’est pas un crime individuel mais une stratégie. Comment le définir juridiquement et politiquement ?

Le terme juridique exact est « violences sexuelles en temps de conflit ». Le terme « viol de guerre » est avant tout médiatique. Il est important de comprendre que ces violences sont fondamentalement différentes des violences sexuelles commises en temps de paix. Ici, on parle d’un crime de guerre, d’une violence systématisée et planifiée, qui fait partie intégrante des stratégies militaires.

Contrairement à l’idée reçue du soldat livré à une pulsion incontrôlée, il s’agit d’ordres donnés à très haut niveau de la hiérarchie militaire et politique. Cela a été documenté au Rwanda, en Bosnie, en Libye, en Syrie, en Ukraine, ou encore avec Daesh, qui a institutionnalisé l’esclavage sexuel.

Quels sont les objectifs poursuivis par l’usage du viol comme arme de guerre ?

Le viol est utilisé comme une arme de destruction massive, au même titre que les bombes ou les grenades, mais avec un effet durable et invisible : il détruit les individus, les liens sociaux et les structures communautaires. C’est un outil de domination, d’humiliation et de destruction, qui relève des enjeux de paix et de sécurité d’un État, et non d’un simple fait sociétal.

Les objectifs sont multiples. Il peut s’agir de génocide ou de nettoyage ethnique, comme en Bosnie ou au Rwanda, ou encore chez les Yézidis en Irak. Il y a très souvent des enjeux économiques très important derrière cet acte de terreur.  Le viol est utilisé pour provoquer l’exil forcé des populations afin de prendre le contrôle de territoires stratégiques, riches en minerais, en pétrole ou en gaz, comme en République démocratique du Congo ou en Centrafrique. C’est aussi le cas de la présence de la Russie en Afrique, à travers ses milices.

Dans les sociétés conservatrices, le viol semble revêtir une dimension symbolique encore plus violente. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

Dans de nombreuses sociétés conservatrices, les femmes occupent une place centrale dans la structure sociale : elles sont perçues comme le cœur du foyer, celles qui enfantes, qui transmettent, qui assurent la continuité de la communauté. Les violer, c’est attaquer directement cette symbolique. À travers le corps des femmes, ce sont les hommes, la famille et l’ensemble de la communauté qui sont visés.

Dans de nombreuses sociétés conservatrices, les femmes occupent une place centrale dans la structure sociale : elles sont perçues comme le cœur du foyer, celles qui enfantes, qui transmettent, qui assurent la continuité de la communauté. Les violer, c’est attaquer directement cette symbolique.

C’est pour cela que ces viols sont souvent accompagnés d’une extrême violence : mutilations génitales, scarifications, destructions irréversibles du corps. L’objectif n’est pas seulement de violer, mais de détruire ce que la femme représente. Il y a cette idée profondément patriarcale de « prendre la femme de l’autre », de la réduire à un objet, à une fonction reproductive, même à travers le viol. Au Rwanda par exemple, les femmes étaient violées puis tuées.

Le viol vise aussi les hommes dans certains contextes. Comment comprendre cette violence ?

Le viol des hommes est également une arme d’humiliation massive. Il vise à les féminiser, à les réduire symboliquement au statut de « putain », selon une logique profondément misogyne. Que les victimes soient des femmes ou des hommes, le mécanisme est le même : domination, destruction de l’identité, annihilation de la capacité à se percevoir comme sujet. Le viol est une violence politique du corps, utilisée pour casser toute résistance individuelle et collective.

Qui sont les auteurs de ces violences sexuelles en temps de conflit ? Peut-on réellement les identifier ?

Il n’existe pas un profil unique de l’auteur de viol en temps de conflit. Ces crimes peuvent être commis aussi bien par des acteurs étatiques — comme les armées régulières — que par des acteurs non étatiques : milices, groupes armés violents, groupes djihadistes.

Sur le terrain, la situation est souvent extrêmement complexe. Dans certaines zones, plusieurs forces armées coexistent : armées nationales, milices locales, groupes d’autodéfense, groupes rebelles. Pour les victimes, il est très difficile d’identifier précisément qui les a violées. Les uniformes se ressemblent, certains groupes empruntent volontairement les codes visuels des armées régulières, et le traumatisme altère profondément la mémoire. La mémoire traumatique efface des détails pour protéger le cerveau, ce qui rend les témoignages plus fragmentés.

Il existe aussi des groupes armés non étatiques, des milices privées, comme Wagner qui sont très connues pour ce type de crimes de guerre. Ces groupes fonctionnent souvent comme des proxys d’États, tout en échappant à toute responsabilité directe. Cette dilution des responsabilités est l’un des principaux obstacles à la justice : elle permet aux auteurs de se cacher derrière la complexité du conflit et entretient une impunité quasi totale.

Au-delà du constat, que faut-il mettre en place concrètement pour faire progresser la lutte contre ce fléau ?

La communauté internationale a réalisé des avancées importantes depuis les années 1990, notamment sur le plan du plaidoyer, de la reconnaissance juridique et de la prise en charge des victimes. Mais il existe aujourd’hui une lacune majeure : il n’y a quasiment aucun financement dédié à la documentation des violences sexuelles en temps de conflit, alors même que c’est un préalable indispensable à la lutte contre l’impunité.

Il est impératif de mener un travail de documentation à l’échelle internationale. Nous avons encore énormément d’angles morts : tant que nous ne comprenons pas précisément les mécanismes, les causes et les schémas de ces violences, il est impossible d’identifier clairement les auteurs et de les traduire en justice.

Il est également essentiel de former les journalistes, en particulier celles et ceux qui travaillent sur le terrain et sont en contact direct avec les survivantes. Le traitement médiatique des violences sexuelles est souvent inadapté, parfois sensationnaliste, et trop rarement pensé du point de vue des victimes. Les journalistes ont un rôle clé à jouer pour contextualiser ces violences comme des crimes de guerre, protéger la parole des survivantes et éviter de reproduire les mécanismes de doute et de culpabilisation.

Rania Hadjer

Rania Hadjer

Rania Hadjer est une journaliste et autrice algérienne engagée. Elle a collaboré avec des médias tels que HuffPost Maghreb, El Watan, Mondafrique et Twala.info. En 2023, elle a coécrit le roman Hirak. Révolution, amour et couscous (Éditions L’Harmattan). En novembre 2024, elle a remporté le prix TANDEM Media Award dans la catégorie Art, aux côtés de Lina Meskine, pour leur article “Au Maghreb, la culture à la reconquête de l’espace public”, publié sur Medfeminiswiya.

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