Cela fait des années que charlotte Ricco et Elodie Sylvain arpentent les métropoles méditerranéennes et européennes à la rencontre des graffeuses. Bidouillant des budgets de fortune compensés par leur belle énergie, elles ont bourlingué dans les rues d’Athènes, Casablanca, Londres, Marseille, Rome, Stockholm ...
Intitulées « Pose ta bombe », ces vidéos racontent la créativité urbaine au féminin. Le jeu sémantique de « bombe » - peinture et dynamitage des stéréotypes sexistes - pointe le caractère explosif des graffitis de femmes et de leur prise de risque quand elles investissent la rue et une expression artistique longtemps réservée aux hommes.
Des messages féministes forts dans l’espace public
Pour leur nouveau projet « J’irai crier sur vos murs », web série en 8 mini épisodes et bientôt documentaire de 50’ diffusé sur France 3 PACA, Charlotte et Elodie sont parties une fois encore sonder les signes de la ville, leur ville : « A Marseille, annoncent-elles en avant-propos, les murs se sont recouverts ces dernières années d’un nouveau type de messages : des femmes luttent contre les stéréotypes en prenant possession de l’espace public. Toutes dénoncent les inégalités, les violences, le harcèlement de rue et utilisent le street art comme une arme de communication massive, un moyen d’action féministe... »
Dans « j’irai crier sur vos murs », clin d’oeil au fameux récit de Boris Vian « J’irai cracher sur vos tombes » (1), chaque création est de fait un cri, un élan, une révolte, une invitation à remettre radicalement en cause le sexisme sous toutes ses formes en s’emparant de la rue.
Les femmes - pochoirs ou collages à bout de bras, à pied ou à bicyclette - dénoncent et combattent aux quatre coins de la cité phocéenne ce qu’elles se sont engagées à ne plus accepter : féminicides, tabous des règles ou de la ménopause, harcèlement, marchandisation du corps de la femme dans la publicité...
« Nous avons ressenti le besoin d’aller à la rencontre de messages féministes forts, de donner à voir comment la situation des femmes se révèlent sur les murs de la ville, expliquent les réalisatrices. En 2017, il y a eu une inscription qui nous a sauté à la gorge : “ Ici, il y a eu un viol ”, ces mots avaient été écrits la nuit pour dire qu’en plein jour une SDF s’était fait violer, aux Réformés, sans que personne ne bronche. C’est à partir de ces mots écrits comme un cri que ce projet est née, nous avons commencé par partir à la recherche de son autrice : Maya Izzo.»
Tournée de mai à juin 2021 juste après le premier confinement, Charlotte et Elodie ont bénéficié pour réaliser leur web série de conditions meilleures que d’habitude puisque la société 13 Prods avait levé les fonds nécessaires : « Grâce à notre producteur, nous avons pu nous rémunérer et payer des cachets sur le tournage. Nous avons pu faire aussi de bons repérages : tout d’abord dans la rue, mais aussi sur Facebook et les réseaux sociaux pour retrouver les graffeuses, les collectifs ou les assos qui nous intéressaient. C’est comme ça que nous avons fait la connaissance de Zola dans un festival féministe et d’Anna Rita, alias Ndrame, via une association qui travaille sur le menstruel.»
Artiste « engagée et humaniste », comme elle se définit, Zola étend des tee shirt dans la rue à la façon d’une bonne ménagère, mais les slogans qui figurent sur ce linge dénoncent le harcèlement de rue, attirant l’attention les badauds qui s’attardent plutôt enthousiastes devant son installation.
Pour sa part, c’est le sang des femmes que la plasticienne Ndrame (« Ndrame » signifie « entrailles » dans le dialecte des Pouilles dont elle est originaire) a décidé d’étaler au grand jour. Avec ses compositions en dentelles peintes de rouge et ses créations confectionnées à partir de serviettes hygiéniques et de tampons, elle veut briser le tabou qui invisibilise les règles, tout en soulignant l’importance de l’éducation menstruelle.
Ainsi, d’un épisode à l’autre, la web série se décline en une kyrielle d’actions tour à tour joyeuses, grinçantes, douloureuses, inventives portées par des activistes, en solitaire ou en collectifs, pour faire bouger les fondations de l’édifice patriarcal. L’intérêt de ces vidéos consiste aussi à montrer la réaction des passant.e.s. et à amorcer une réflexion autour des des messages féministes dans l’espace public dont le foisonnement interroge. Est-il propre à Marseille ?
« Non, ça bouge dans beaucoup de villes, à Nantes par exemple pour ne pas citer Paris. En revanche, c’est vrai que l’habitude de faire parler les murs est bien ancrée à Marseille, et peut-être moins réprimée qu’ailleurs. Et puis Marseille est une ville super macho, pas étonnant alors que la riposte féministe s’organise de mille façons. D’ailleurs les réactions à ces initiatives ne sont pas toujours positives, elles sont parfois franchement hostiles. Par exemple, la série de collages “Femmes-Maison ” de Anne-Laure Maison a été immédiatement arrachées. »
« Les interventions du collectif 2%, ne sont pas toujours bien perçues non plus » expliquent Elodie et Charlotte qui leur ont consacré un épisode. On y voit les militantes coller en dessous des plaques de rue, portant la plupart du temps des noms d’homme, de nouvelles plaques avec des noms de femmes célèbres passées aux oubliettes de l’histoire.
Mais les initiatives des jeunes femmes qui partent à l’assaut du bitume avec une énergie débordante remportent aussi l’adhésion de la citoyenneté. C’est le cas de « Vélorution », un collectif d’activistes qui propose aux femmes des ateliers de réparation de bicyclette et organise des manifestations de rue en deux roues.
N’allez pas croire que les moins jeunes aient moins la niaque. Ainsi, les « vieilles dames indignes » du collectif « Ménopause rebelle » sont fermement décidé à stopper leur éjection de l’espace public sous prétexte qu’elles ont passé la cinquantaine. « Vieilles et libres » ou encore « vielles et punk », tagguent-elles sur les murs de leur ville.
Nouvelles représentations du féminin
Surfant sur la vague me too, langue, graffitis et collages explosent sur les murs. Les femmes revendiquent leur droit à la rue, « d’y marcher de jour comme de nuit sans se faire marcher dessus » scandent Elodie et Charlotte dans leur documentaire éponyme, d’environ 50 minutes, dont la diffusion est programmée prochainement sur France 3 PACA.

Le droit aussi d’inscrire leurs propres signes dans l’espace urbain, faisant vaciller les représentations du féminin et les rapports de genre. « Le clitoris a envahi les rues et les réseaux sociaux, note Charlotte. « C’est vrai qu’en ce moment il y a une multiplication quasi explosive de la représentation du lieu du sexe féminin : clitoris, vulve, etc., renchérit Geneviève Fraisse, philosophe de la pensée féministe. Je trouve que c’est absolument magnifique parce que si, nous, nous en parlions dans les années 70, nous ne l’avons pas représenté. Je trouve ça extraordinaire ce passage à la représentation du clitoris que l’on retrouve jusque dans les manuels scolaires, donc ce n’est pas seulement du cri, c’est aussi une victoire. »
Le film ouvre avec le témoignage de Marguerite Stern, activiste féministe et ancienne membre des Femen. Elle est à l’initiative des premiers collages qui sont nés à Marseille où elle dénonçait sans détour les féminicides : « Je crois beaucoup à l’intime et au politique pour dénoncer la violence sexiste » dit-elle. C’est autour d’elle et de toutes « les héroïnes de la rue » que Charlotte et Elodie ont articulé la version longue de « J’irai crier sur vos mur ».
