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Sur le balcon de sa maison du sud du Liban, Suzanne (un pseudonyme qu’elle utilisait durant ses années dans la Résistance) sirote lentement son café. Aujourd’hui sexagénaire, son calme apparent contraste avec l’histoire qu’elle porte en elle : celle d’une jeune fille de quinze ans qui a troqué ses robes colorées contre un uniforme militaire et a passé des années à transporter des messages cachés, à manier des armes et à franchir des points de contrôle, tout en maîtrisant l’art de se fondre dans la masse.
Suzanne, de l’engagement politique aux opérations clandestines
C’est son oncle qui l’a le plus influencée. Grâce à lui, elle a découvert plusieurs révolutionnaires soudanais, a entendu les récits de leur vie et de leur exécution. Leurs trajectoires l’ont initiée à l’idée de révolution.
Quant à sa prise de conscience politique de la cause palestinienne, elle s’est développée grâce à la lecture de livres, aux visites de camps de réfugié.es et au constat des conditions de vie des Palestinien.nes. Elle se souvient encore d’un slogan souvent scandé à la maison : « Au nom des ouvriers et des paysans, nous avons nommé Nicolas Shawi. »
En 1975, à l’âge de 15 ans, Suzanne participe à un stage de formation militaire pour jeunes filles appelé « Les Fleurs » (al-Zahrat), organisé par le Fatah, l’une des principales factions politiques palestiniennes. Elle rejoint ensuite le Parti d’action socialiste (1), affilié au Front populaire de libération de la Palestine, une organisation politico-militaire palestinienne de gauche.
« En 1976, j’ai participé au creusement de canaux de drainage et d’égouts dans le camp de réfugiés palestiniens de Chatila. J’ai vu des gens tenter de faire une révolution et je suis devenue de plus en plus convaincue que je devais prendre part à cette lutte », se souvient-elle.
« J’ai conquis ma liberté. Personne ne me l’a donnée », déclare Suzanne.
Elle adhéra plus tard au Parti communiste libanais (2), une décision à laquelle son frère s’opposa car il considérait ce parti comme athée. Il jugeait son engagement dangereux. Son oncle fut son seul soutien, bien qu’il se trouvait alors à l’étranger. Elle se souvient de ses paroles : « Dieu et le Prophète sont avec toi, et je te le dis : Lénine et moi sommes avec toi. »
« J’ai vu des gens tenter de faire une révolution, et je suis devenue de plus en plus convaincu que je devais prendre part à cette lutte. […] J’ai conquis ma liberté. Personne ne me l’a donnée. »
En 1981, elle suivit une formation militaire d’un mois environ. Les jeunes femmes formèrent une unité militaire chargée de la protection d’un quartier général situé dans le quartier de Sfeir, dans la banlieue sud de Beyrouth. Elle poursuivit ses activités militaires avant de se tourner vers les communications, ses supérieurs ayant reconnu son aptitude à gérer des centres opérationnels.
Après l’invasion du Liban par Israël en 1982, les groupes se sont dispersés. Suzanne a finalement repris ses activités de résistance au sein du Front national de résistance libanais, une organisation créée par plusieurs partis de gauche pour lutter contre l’occupation israélienne.
Suzanne a commencé par transporter des messages au sud du Liban, les dissimulant parfois dans ses cheveux. Elle s’est ensuite occupée du transport et de la dissimulation d’armes, de l’apprentissage de leur maniement et de la formation d’autres personnes à leur utilisation, ainsi que du repérage des positions militaires israéliennes et de l’identification des cibles.
« La première opération à laquelle j’ai participé s’est déroulée sur la colline d’Ali al-Taher, dans le sud du Liban, au sein d’un groupe de trois personnes et d’un commandant, qui ont tous été tués par la suite », se rappelle-t-elle.
Elle se souvient d’une mission en particulier où, transportant un sac en papier contenant des grenades, elle est tombée sur un point de contrôle israélien. Elle a réussi à dissimuler le sac et à passer le point de contrôle. Elle avait dit à son amie qu’elle allait manger une glace, ce qu’elles ont fait ensuite.
Suzanne a été arrêtée une première fois par les Forces libanaises (3). Plus tard, un groupe de collaborateurs l’a prise en chasse et placée sous surveillance, mais elle a réussi à leur échapper. Elle a ensuite été arrêtée avec deux camarades près de l’ambassade du Koweït. « Nous avons été interrogés et soumis à un chantage. Plus tard, j’ai également été interrogée par le Parti communiste libanais lui-même », raconte-t-elle.
Alors que les désaccords au sein du Parti communiste libanais s’intensifiaient, Suzanne sentait son rôle s’amenuiser et ses contributions n’être plus appréciées. « Ma réaction a été de faire le chemin inverse. J’ai quitté mon travail, le parti, tout, et je me suis tournée vers l’autre extrémité du spectre religieux. J’ai commencé à porter l’abaya », confie-t-elle. Elle a alors ressenti le besoin de vivre selon ses propres règles, affranchie de toute affiliation politique.
Suzanne insiste sur le fait qu’elle n’a pas participé à la guerre civile libanaise et qu’elle n’a jamais tiré sur un Libanais du camp adverse, même lors des affrontements avec le mouvement Amal (4). « Mon travail était dirigé contre Israël », souligne-t-elle.
La peur de disparaître de l’Histoire
Selon Suzanne, le rôle des femmes a évolué après 1990 avec le déclin des partis de gauche. Certaines se sont tournées vers l’humanitaire et le travail social, et leur participation politique s’est davantage liée à des séminaires culturels, politiques et sociaux.
Aujourd’hui, cependant, ce qui la préoccupe le plus, c’est la manière dont les expériences des femmes ont été relatées. « Un livre intitulé La guérilla au Liban , de Hamza al-Ansari, relate nos expériences, mais ses auteurs ont omis tellement de choses. Ils ont passé sous silence nos sentiments. Ils ont décrit les événements, mais pas ce que nous avons ressenti. En lisant ce qui avait été écrit sur moi, je n’y ai pas retrouvé mes propres émotions. »
Elle craint que l’absence de témoignages de femmes n’efface une partie de leur mémoire collective, d’autant plus que la guerre a détruit de nombreuses bibliothèques et archives au Sud-Liban. « J’ai peur que les générations futures ne sachent pas qui nous étions », déplore-t-elle, expliquant qu’elle a partagé ses histoires avec sa fille afin qu’elle puisse les préserver et les transmettre.
« Ils ont omis tellement de choses. Ils ont ignoré nos sentiments. Ils ont parlé de ce qui s’est passé, mais pas de ce que nous avons ressenti. Quand j’ai lu ce qui avait été écrit sur moi, je n’y ai pas retrouvé mes émotions. »
Suzanne se tait et prend sa tasse de café. Elle est froide. Elle conclut : « Je veux que les générations futures connaissent le rôle des femmes dans la résistance, et que leurs sentiments restent ancrés dans l’histoire plutôt que d’en être effacés. »
L’histoire de Suzanne soulève des questions qui dépassent le cadre de l’expérience individuelle pour aborder plus largement le vécu des femmes dans la société. Chercheuse et militante politique, Nemat Badr Eddine, née en 1981 et titulaire d’un master en relations internationales et diplomatie, livre son analyse du vécu des femmes et de l’évolution de leur rôle des années 1980 à nos jours.
Nemat Badr Eddine s’est présentée aux élections législatives libanaises de 2018 dans la circonscription Sud III. Elle est active au sein du mouvement de protestation citoyenne et s’oppose au système politique confessionnel. Elle collabore également au quotidien libanais Al-Akhbar et à d’autres publications.
« Des femmes ont participé directement aux opérations de résistance, explique Nemat Badr Eddine. Parmi elles, Soha Bechara, née en 1967, a contribué à planifier et à mener une opération contre l’occupant et a été emprisonnée par la suite. Une autre était Lola Abboud, une communiste originaire de Qaraoun, qui a mené une opération contre l’occupant au cours de laquelle elle a été tuée. »
D’autres femmes transportaient des armes, diffusaient des tracts politiques et participaient à la mobilisation politique. Elles rejetaient la normalisation de la situation avec l’occupation et élevaient leurs enfants dans la résistance. Elles assumaient également des responsabilités domestiques et sociales en l’absence de leurs maris engagés dans la résistance. Certaines furent emprisonnées, torturées et affamées en raison de leur engagement politique et social et de leur soutien à la résistance.
« Certaines organisations autorisaient les femmes à participer aux opérations, ajoute la chercheuse, mais participer à la réalisation d’une opération ne signifiait pas nécessairement être incluse dans sa planification ou se voir confier un rôle de direction. »
Layal : un engagement corps et âme et une reconnaissance limitée
Assise chez elle, une photo de son fils disparu derrière elle, Layal (un pseudonyme) raconte son histoire. Son engagement dans la résistance a débuté lors de l’invasion israélienne de Beyrouth en 1982, lorsqu’elle a commencé à travailler aux côtés de son frère. Elle aidait à acheminer des vivres dans les zones d’opérations du Parti communiste libanais et guidait de jeunes hommes sur des itinéraires qu’ils ne connaissaient pas.
« Avec le temps, j’ai commencé à avoir l’impression de suivre les directives de quelqu’un d’autre plutôt que de travailler de manière indépendante. Mon frère craignait pour ma sécurité et ne me laissait pas participer directement aux missions. Malgré tout ce que je faisais, j’avais le sentiment de ne pas contribuer suffisamment et que je devais m’impliquer directement. »
Au début des années 1980, elle s’est orientée vers des activités militaires.
Layal se souvient que les femmes pouvaient accéder à des endroits difficiles d’accès pour les hommes. Elles aidaient au transport des personnes, des marchandises et à la circulation des informations, même si la société n’acceptait pas particulièrement leur implication dans de telles activités.
Layal a été capturée par les forces israéliennes à l’âge de 20 ans. Tortures, coups et chocs électriques lui ont laissé de profondes séquelles psychologiques. Se remémorant l’un de ses souvenirs les plus douloureux, elle confie : « Quand on a les règles qui coulent le long des jambes et qu’on reste comme ça pendant des jours, c’est difficile à décrire. C’était une expérience horrible, terriblement douloureuse, peut-être celle qui m’a le plus marquée. Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à exprimer ce que j’ai ressenti. »
Layal a été libérée en 1987 et a ensuite repris son engagement politique au sein du Parti communiste libanais. « Je n’ai jamais considéré les personnes qui rejoignent la résistance comme des personnes n’ayant rien d’autre dans la vie, dit-elle. Mon fils, par exemple, préparait un doctorat en ressources humaines avant d’être tué. Nous sommes des personnes qui travaillons, étudions et vivons notre vie, tout en considérant la résistance comme un choix. »
« Après la mort de mon fils, j’ai traversé une période très difficile. Ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, et il y a beaucoup de choses dont je ne me souviens plus ou dont je ne peux plus parler comme je le voudrais », conclut-elle.
Les femmes pouvaient accéder à des endroits difficiles d’accès pour les hommes. Elles contribuaient au transport des personnes, des marchandises et à la circulation des informations, même si la société n’acceptait pas particulièrement leur implication dans de telles activités.
La bataille des mémoires
Après la libération du Sud-Liban de l’occupation israélienne en 2000, le rôle des femmes a évolué. Leur implication s’est davantage concentrée sur la construction et le maintien d’un environnement social favorable à la résistance, à travers l’éducation, la culture et la religion, ainsi que par leur travail dans les institutions de santé, d’éducation et sociales. Cependant, cette participation ne s’est pas traduite par une représentation égale au sein des conseils municipaux ou des instances dirigeantes des partis.
« Forte de mes 26 années d’expérience politique, je fais la distinction entre la reconnaissance de la participation des femmes et des tâches qu’elles accomplissent, et leur reconnaissance en tant qu’actrices politiques indépendantes participant à la planification et à l’élaboration de stratégies, explique Nemat Badr Eddine, chercheuse et militante politique. Les deux premiers niveaux ont été atteints, mais les femmes n’ont pas obtenu le même accès au troisième : la prise de décision et les postes de pouvoir. L’expérience de Soha Bechara l’illustre. Elle a surtout été présentée comme une héroïne isolée plutôt que comme une figure d’une participation collective plus large des femmes à la résistance. »
Plusieurs facteurs, intimement liés, expliquent le peu d’attention accordée à l’expérience des femmes dans les récits historiques de la Résistance. Parmi ceux-ci figurent le secret qui entourait les activités clandestines, les craintes pour la sécurité des familles, les contraintes sociales et patriarcales, ainsi que les priorités des organisations politiques. L’accent mis sur les opérations militaires et l’héroïsme masculin individuel soulève également des questions quant à la place accordée à la documentation du rôle et du vécu des femmes, et quant à ce qui a été occulté par l’histoire.
Dans ce contexte, l’appel de Suzanne à documenter le ressenti des femmes dépasse la simple récupération des souvenirs. Il soulève une question plus fondamentale : celle du droit des femmes à raconter l’histoire qu’elles ont contribué à écrire.







